Game of Thrones : Abdication, république et processus constituants

Antonio Liz, Josep Maria Antentas 3 juin 2014

Les choses deviennent sérieuses. La crise politique, nourrie par trois années de révolte sociale face aux politiques d’austérité et par l’émergence du processus indépendantiste catalan, s’est transformée en une véritable crise de régime. La couronne, le pouvoir judiciaire et le bipartisme sont tous frappés par des niveaux de désaffection sans précédent. Les récentes élections du 25 mai ont été la première traduction électorale de cette dynamique de crise politique généralisée. Elles ont marqué le commencement de la fin du bipartisme et signifié l’irruption de ce qui est en passe de devenir un cauchemar politique croissant pour le système des partis dominants : « Podemos ».

Le navire de la Transition n’est plus qu’un véritable « Hispanic ». Il prend l’eau de toute part et navigue dans des eaux pleines d’écueils et d’icebergs. Il semble qu’il n’y a pas de capitaine sur la passerelle et son équipage n’a pas les capacités suffisantes pour surmonter tous les obstacles qui se dressent devant lui. Mais ils vont tenter une manœuvre désespérée pour redresser le cap et il ne faut pas les sous estimer. Ils ont encore des marges. Dépourvus de légitimité, ils disposent néanmoins du contrôle de tous les ressorts du pouvoir économique, institutionnel et médiatique. L’ensemble des passagers sera-t-il capable d’organiser une mutinerie à bord et de prendre la barre du navire pour le refondre complètement ? Telle est la question.

Les louanges ubuesques qui pleuvent de toutes parts sur l’œuvre historique d’un roi discrédité et sur la préparation et la solidité de Felipe ne sont rien d’autre que des tentatives grossières de conjurer le spectre d’un changement réel. La transition de Juan Carlos Ier à Felipe est un exercice de ravalement de façade politique. Une opération de maquillage politique destinée à insuffler de l’oxygène à un régime aux abois. L’abdication du roi s’inscrit, en toute probabilité, dans une opération de plus grande portée pour tenter de reconstruire la légitimité du régime avec des réformes (constitutionnelles) insignifiantes, mais qui peuvent lui apporter un bol d’air.

Sauver le régime actuel implique de désamorcer d’une manière ou d’une autre le processus catalan et maintenir à tout prix le bipartisme du « PPSOE ». Sauver le PSOE de son naufrage est, en particulier, d’une importance vitale pour préserver l’ordre. S’il ne se redresse pas, la montée de « Podemos » sera imparable. Un cauchemar pour ceux d’en haut, mais un rêve incroyable et inespéré pour ceux d’en bas. Les deux principaux partis traditionnels étant tout autant affaiblis, c’est le spectre d’une grande coalition destinée à garantir la stabilité du pouvoir qui surgit à l’horizon. Mais il s’agit là d’une dernière carte qui ne fera qu’élargir leur crise, un ultime recours avant une issue autoritaire (dont la concrétisation peut prendre de multiples formes) ou d’une victoire d’une majorité politique démocratique et adverse à l’austérité. De là découle la nécessité pour eux de faire bouger les choses afin de récupérer une légitimité perdue.

C’est pour ces raisons qu’il faut une riposte sociale aussi rapide qu’unitaire et aussi audacieuse que concrète. Un référendum sur la monarchie ou la république ne suffit pas. Ce n’est pas seulement la forme de l’Etat qui est en jeu. C’est tout un système politique et social qui doit être changé. Pour cela, l’ouverture d’une dynamique constituante doit être maintenant la revendication élémentaire. Et, dans ce cadre, la question clé est celle de l’articulation des aspirations démocratiques du peuple espagnol avec celles des peuples catalan, basque et galicien.

Il faut éviter une double erreur symétrique. D’une part, celle de poser, à partir du centre du pays et en termes uniquement « espagnols », la formule d’un « processus constituant » au singulier, ou la revendication d’une IIIe République espagnole comme issue à la situation actuelle. Cela n’offre pas une réponse satisfaisante au processus national catalan et ne permet pas d’exploiter toutes les brèches ouvertes pour parvenir à une rupture définitive face à une seconde restauration de la dynastie des Bourbons, qui lutte pour sa survie. D’autre part, l’image inversée de cette perspective consiste, en Catalogne, à se désintéresser de la crise du régime espagnol et à se limiter à une simple accumulation des forces catalanes en faveur de l’indépendance. Cela ne permettrait pas de tirer profit des opportunités que la crise politique générale du régime ouvre pour le processus catalan, ni d’utiliser ce dernier pour asséner à ce régime un coup fatidique. En outre, nous serions poussés en Catalogne dans une logique d’unité patriotique sous l’hégémonie, même branlante, de CiU (Convergence et Union, parti nationaliste de droite, au pouvoir en Catalogne, NdT) dans laquelle les droits sociaux s’évaporeraient avec la promesse qu’ils arriveront plus tard, dans un futur imaginaire.

Il s’agit, au contraire, de revendiquer la perspective de processus constituants, nationaux, indépendants, coordonnés et s’alimentant réciproquement pour s’épauler et se renforcer dans leur recherche commune d’un nouvel ordre démocratique, juste et solidaire.

Il y a très peu de temps, nous n’aurions jamais pu imaginer ce qui se passe devant nos yeux. Pour le meilleur et pour le pire. Jamais nous n’aurions pu imaginer l’impact brutal de la crise sociale, de la violence des incessantes expulsions de logement et du chômage massif, de la crise des mécanismes de représentation politique démocratique, vidés de l’intérieur par la pompe de l’austérité et des intérêts financiers. Mais nous n’avons pas non plus entrevus la perte de légitimité galopante du système politique, le discrédit des banques, l’immense prise de conscience citoyenne (contradictoire, mais réelle) sur la véritable nature du modèle politique et économique.

La crise politique nous oblige sans rémission à penser de manière stratégique. Et à le faire rapidement. Les opportunités politiques ne s’offrent pas gratuitement et ne se répètent souvent pas deux fois. Le philosophe Daniel Bensaïd disait que la politique est l’« art stratégique de la conjoncture et du moment propice ». C’est l’art de savoir tirer profit de ces rares moments de l’histoire où le sol s’ouvre sous nos pieds en montrant un abîme qui peut être aussi obscur que resplendissant, où l’échelle de Richter sociale bouleverse le système politique avec une force sismique inédite. La crise politique et institutionnelle ne sera pas toujours là, tôt ou tard elle se refermera dans un sens ou dans l’autre. Etre à la hauteur de circonstances qui nous dépassent est le grand défi fondamental à relever pour ceux qui poursuivent l’objectif de la justice sociale.

Il s’agit maintenant de penser en grand. De penser à ce que nous savons faire très mal, à ce qui a presque toujours été hors de notre portée : à savoir gagner. Autrement dit, d’articuler une majorité sociale et politique opposée aux politiques d’austérité et favorable à l’ouverture de processus constituants démocratiques à partir d’en bas. Les brèches dans le mur de l’édifice du régime de la Transition sont en train de s’agrandir. Il faut mettre le pied pour éviter que la porte ne se ferme à nouveau. Avec fermeté et courage. Ce n’est pas le moment d’être des spectateurs passifs face à la crise politique. Ni de se contenter d’être une minorité sans incidence politique réelle sur les événements. Ne pas oser lutter pour le (l’im)possible serait une erreur fatale. Faire comme d’habitude, poursuivre les plaisantes routines des différentes organisations et forces également. Agir de manière timorée et tatillonne et se contenter de son propre jardin, encore plus.

Jamais dans le passé récent autant de dangers ne nous avaient guettés. Et jamais autant d’opportunités ne s’étaient ouvertes. Telle est la contradiction intrinsèquement déchirante du moment politique actuel et de notre « Game of Thrones » particulier. Tout ou rien. C’est une lutte à mort qui est ouverte et les deux dénouements sont possibles. En route vers l’abîme, il n’est pas encore clair qui tombera dans le précipice. Ce sera eux ou nous. Leur démocratie ou la nôtre.

Josep Maria Antentas

Josep Maria Antentas est professeur de sociologie à l’Universitat Autònoma de Barcelona (UAB) et membre de Revolta Global/Izquierda Anticapitalista.

Source :
http://www.anticapitalistas.org/spip.php?article29752
Traduction française pour Avanti4.be : Ataulfo Riera

L’héritier du franquisme abdique. Monarchie ou République ?

Antonio Liz

L’abdication de Juan Carlos Ier survient à un moment où le régime de 1978, dont la Couronne est la clé de voûte, est complètement discrédité. Pourquoi le monarque espagnol a-t-il abdiqué à ce moment précis ? Il est plus que probable que les élections au parlement européen du 25 mai aient servi de détonateur. Les deux grands partis qui incarnent aujourd’hui le bipartisme, le PP et le PSOE, ne représentent plus la majorité de la société vu qu’ils ne sont pas parvenus, ensemble, à atteindre 50% des votes exprimés – sans parler des millions de personnes qui ne votent pas.

La progression des votes pour la gauche au niveau de l’Etat espagnol, essentiellement en faveur d’Izquierda Unida et de Podemos, a amené Juan Carlos Ier et les dirigeants du PP et du PSOE à voir que c’est la continuité de la monarchie elle-même qui est en péril. Pour que le prince Felipe puisse succéder à son père, ils doivent élaborer une Loi Organique qui doit être ratifiée par la majorité du Congrès des députés et du Sénat. Cette majorité est aujourd’hui parfaitement possible puisque le PP et le PSOE ont suffisamment de sièges. Mais ce ne sera peut être plus le cas dans le prochain parlement si les élections législatives confirment la montée de la gauche réformiste mais anti-monarchiste. Ainsi, la raison avancée par Juan Carlos de passer le flambeau à une génération plus jeune n’est rien d’autre qu’une justification car, si la situation politique avait été stable, il n’aurait jamais abdiqué, comme il l’a lui même affirmé à d’innombrables reprises.

Juan Carlos Ier n’était pas l’héritier de son grand-père Alfonse XIII mais l’héritier direct de Franco. Il a juré deux fois fidélité aux principes de l’Etat franquiste qui, dans une transformation digne d’un caméléon, est passé du fascisme à la démocratie parlementaire. Le maillon essentiel de ce changement fut l’acceptation de Juan Carlos d’être le successeur de Franco au titre de roi. Mais dans les médias on nous répète à nouveau aujourd’hui et pour la millième fois que le monarque nous a apporté la démocratie alors qu’il n’a été rien d’autre qu’un coupe-feu face à la révolution sociale.

Dans ce processus, il n’ a pas été tout seul vu que, par lui-même, il n’aurait pas pu court-circuiter la rupture avec le fascisme tardif. Il a ainsi compté avec l’aide indispensable du PSOE et du PCE afin de consolider cette digue dressée contre la révolution en la présentant comme une transformation démocratique. Le PSOE et le PCE ont été les piliers indispensables pour que la monarchie héritière du franquisme puisse se transformer en façade formelle de la démocratie bourgeoise. C’est le PSOE et le PCE qui ont rendu possible que la transition du fascisme tardif à la monarchie parlementaire puisse se faire sans explosion sociale contre une monarchie héritière du franquisme. Et cela a été possible parce que le PCE avait une grande influence dans le mouvement ouvrier, tandis que le PSOE était financé à toute vitesse par la bourgeoisie afin qu’il devienne un parti de masse.

La première phase de ce processus fut menée par Adolfo Suarez, qui a géré le tempo politique permettant à la bourgeoisie de consolider un nouveau régime politique, celui de 1978, qui laissait intact ses intérêts économiques renforcés sous le franquisme.

Pour le couronnement du prince Felipe VI, il faut donc une loi organique que le PP et le PSOE vont approuver dans quelques jours vu qu’elle doit déjà être rédigée et qu’ils ont les sièges nécessaire pour la faire adopter. Mais il reste à savoir si le couronnement de Felipe VI se fera avec la bénédiction du peuple. Au vu des manifestations qui ont été organisées dès l’annonce de l’abdication de Juan Carlos, il n’est pas absurde de penser que le couronnement de Felipe VI donnera lieu à de grandes mobilisations sociales contre la monarchie et qui auront comme fil conducteur la revendication d’un référendum pour décider du type de régime : Monarchie ou République.

A elle seule, la IIIe République n’apportera pas un changement socio-économique. Mais elle sera par contre un cadre permettant de commencer à récupérer le passé, et concrètement, celui de la Révolution sociale la plus importante de toute l’Europe occidentale qui débuta lorsque la classe ouvrière descendit dans la rue pour s’opposer au coup d’Etat de Franco.

La bourgeoisie n’aurait aucun inconvénient à se débarrasser de la monarchie et à instaurer un régime républicain tant que celui maintienne intact son pouvoir économique, qui est la source de tous les autres pouvoirs. Mais le problème est qu’ici, dans l’Etat espagnol, la République est associée avec la Guerre civile, avec la lutte contre le fascisme et avec le réveil de la classe ouvrière et des droits des femmes. C’est l’écho lointain de cette Révolution sociale qui fait trembler la bourgeoisie et qui stimule la majorité sociale.

Les élections du 25 mai et l’abdication nous plongent dans une nouvelle conjoncture politique. Rien n’est jamais est éternel, excepté le mouvement.

Source :
http://www.anticapitalistas.org/spip.php?article29753
Traduction française pour Avanti4.be : Ataulfo Riera