Forum Social Mondial à Tunis : Les vendeurs de causes perdues

Santiago Alba Rico 7 avril 2013

Le Forum Social Mondial 2013 s’est clôturé samedi dernier à Tunis avec une marche en solidarité avec la Palestine. Cette dernière est l’unique cause au monde – à part ce vague « un autre monde est possible » - qui rassemble sans distinction tous les mouvements sociaux, partis et organisations du spectre rebelle, y compris certaines forces de droite ou d’extrême droite, comme dans le cas des salafistes qui faisaient ondoyer leurs bannières noires, barbes au vent, au milieu de la multitude.

En dehors de ce point de douleur partagée, le Forum a surtout été le champ paradoxalement festif d’un crépitement de luttes, de tensions et de rivalités territoriales. Un champ de bataille, si on veut, où se livraient des escarmouches d’intensité très diverses et à des niveaux de visibilité très variés.

Qu’est-ce que le FSM ? Je n’ai jamais assisté aux précédents et je ne peux donc pas comparer, mais au niveau le plus superficiel, qui est aussi le plus « humain », on est tout de suite frappé par sa dimension « mercantile ». Le campus de l’Université Al-Manar, dans la capitale tunisienne, s’offrait à nos yeux comme une immense, joyeuse et bouillonnante foire de vendeurs de causes perdues. Logos, drapeaux, slogans, tracts, t-shirts, pancartes, dans toutes les tentes et dans tous les stands ont essaye d’éveiller l’appétit de justice des visiteurs, chacun dans sa spécialité et à partir de son organisation : les immigrés, les malades, les prisonniers, les disparus : toutes les douleurs et outrages de la terre cherchaient dans la bonne humeur à se faire entendre sur la place.

On peut juger avec sévérité cet aspect « publicitaire » comme une banalisation de la politique, et même comme une preuve de l’échec des Forums, mais cela serait, à mon avis, faire excès de puritanisme. Le marché traditionnel, le marché ambulant des villages, où les petits marchands et artisans échangeaient leurs petites choses, ne souffre pas vraiment, même de manière embryonnaire, la comparaison avec ce que nous appelons le « marché capitaliste », il le contredit même intimement. Ce qu’il y a de mauvais dans le « marché capitaliste » c’est qu’il n’y a rien en lui de ce qu’il prétend être : un lieu d’échange entre égaux, d’information au corps à corps, une manifestation de la demande, une négociation dans l’espace. Tout cela était présent, par contre, sur les anciennes places de villages et tout cela était présent aussi au Forum de Tunis. Bien plus que l’activité des ateliers, d’un intérêt très inégal, c’est la construction physique de rapports – et de conspirations justicières dans les couloirs – qui justifie à mes yeux l’existence de cette rencontre ; et c’est elle qui explique que la somme de tant de douleurs produise autant de joie sensée et agite autant de belles bannières.

Les causes perdues ont droit à un autre marché possible. Mais il y a sans aucun doute quelque chose de mal pensé dans le Forum quand on y laisse également participer d’autres causes : les causes – précisément – de nos défaites. Il n’existe de pluralité maximale et d’égalité maximale que là où l’on traite de manière indifférente les bourreaux et les victimes et qu’on leur donne sans distinction accès au même espace. Le Forum ne devrait pas suivre ce type de pluralité et d’égalité qui est spécifique, quant à lui, au marché capitaliste. En termes politiques, il était tout simplement répugnant de voir juxtaposés dans l’espace les défenseurs de l’autodétermination du peuple sahraoui avec les sbires de la monarchie marocaine, qui ont en outre tenté de saboter l’Assemblée des mouvements sociaux. Tout comme était ignoble la présence provocatrice de baasistes pro-Bachar Al Assad, qui ont physiquement agressés un groupe de communistes syriens qui demandaient le soutien à la révolution.

Plus insidieuse a été l’intromission économique. Forum après Forum, le poids des mouvements sociaux semble avoir diminué en faveur des grandes ONG financées par les pouvoirs les plus malveillants de la planète. D’après le célèbre chercheur marxiste Samir Amin, ces grandes institutions représenteraient déjà 75% des organisations présentes dans la rencontre. Les subsides offerts par Pétrobras, la compagnie pétrolière brésilienne, avec ses délégués installés dans le luxueux hôtel Africa de la capitale, provoquent sans doute une certaine gêne. Mais que dire alors du comble de la « contradiction » - un euphémisme qui traduit fréquemment une véritable gifle morale – avec la présence d’un stand de l’USAID, la néfaste Agence étatsunienne pour le développement international, fer de lance et anesthésiste de l’impérialisme en Amérique latine. Une protestation rapidement improvisée les a forcés à abandonner les lieux, mais sans doute pas leurs manœuvres dans l’ombre.

Et la Tunisie dans tout cela ? Ceux qui ont vécus la dictature et la révolution partagent sans doute l’avis de Mohamed Jmour, le vice-secrétaire général du Parti Watad, celui du leader Chokri Belaïd récemment assassiné : indépendamment de ses opacités et de ses limites, le seul fait que le FSM se soit déroulé dans le pays est déjà l’expression d’un changement qu’on ne peut négliger. C’est également un stimulant pour les mouvements sociaux locaux et pour le Front Populaire.

Dans le but de se donner une légitimité internationale et pour tenter de soulager la crise du secteur touristique, Ennahda (parti islamiste au pouvoir, NdT) a contribué aux frais de l’événement et a du « avaler » les manifestations les plus radicales de ce dernier. Il a du céder de l’espace public aux mouvements sociaux, majoritairement laïcs et même athées. Les manifestations sur l’Avenue Mohamed V et les meetings et concerts sur l’Avenue Bourguiba, dont les dimensions spatiales semblaient démultipliées par les multitudes (les espaces occupés semblent toujours plus grands) ont d’emblé opéré un intéressant effet de « pédagogie visuelle » très subversif dans une société aussi conservatrice que la société tunisienne.

En outre, cette fusion publique d’allégresse et de politique, avec ses hommages à Chavez et ses accords de l’Internationale résonnants à quelques mètres du ministère de l’Intérieur, a provisoirement sortie des milliers de jeunes de la dépression de ces derniers mois et a renouvelée leur engagement avec la révolution incomplète que les institutions financières tentent de leur voler depuis deux ans.

L’image de forte promiscuité – ou, si l’on préfère, de « cacao mental » ou « d’indigestion idéologique » - offerte par l’accumulation de signes contradictoires sur les t-shirts et les casquettes des Tunisiens (Staline, Trotsky, le Ché, Gandhi et Saddam mélangés) révèle tout à la fois leur manque et leur soif de culture politique. Pour bon nombre d’entre eux, le Forum Social Mondial signifiera sans doute l’expérience individuelle d’un passage festif dans l’engagement politique. Pour les forces de gauche, isolées depuis des décennies, c’est l’ouverture à une dimension internationale dont elles ont plus que jamais besoin pour leurs propres luttes nationales.

Pendant seulement quatre jours et seulement dans la capitale, la Tunisie à été « nôtre ». Il est vrai que, dans la même rue Bourguiba où l’on criait vendredi encore « Chavez vit » et où l’on chantait Che Guevara, il y a à peine 20 jours un jeune vendeur de cigarettes de 26 ans s’y est immolé, désespéré par la misère et l’indignité. Le retour à la normalité sera dur, et ils la rendront plus dure encore. Mais, interprété sous l’angle local, le Forum a été bien plus qu’une trêve. Quand, samedi soir, après la clôture de l’événement, la police a multiplié les contrôles et demandé leurs papiers à des dizaines d’activistes, leurs insultes et leurs mauvais traitements voulaient envoyer un signal (« attention : fini la rigolade »), mais il s’agissait aussi d’une vengeance. Il s’agissait d’éviter que les Tunisiens ne reviennent chez eux avec la sensation d’une victoire… qui était pourtant reconnue malgré eux par cette même agression symbolique.

Avec ses vendeurs de causes perdues et ses représentants de lobbies socio-économiques, le Forum ne va pas changer le monde. Mais il illumine les changements qui se sont déjà produits dans le monde arabe et, pour ce faire, il a du distribuer quelques lanternes parmi ceux qui veulent le changer.

Source : http://www.cuartopoder.es/tribuna/vendedores-de-causas-perdidas/4249
Traduction française pour Avanti4.be : Ataulfo Riera