Féminisme : « La gauche radicale aujourd’hui est inadaptée ». Entretien avec Richard Seymour

Ankica Čakardić, Nikolina Rajković, Richard Seymour 1er décembre 2013

Nous reproduisons ici une traduction de l’interview de Richard Seymour réalisée par des militantes croates pour le journal « ZAREZ ». Richard Seymour est journaliste, militant marxiste, ancien membre du SWP (Socialist Workers Party, l’une des principales organisations d’extrême-gauche en Grande-Bretagne). Il fait partie de la vague de militants qui ont quitté le SWP suite à la gestion désastreuse par cette organisation d’une situation d’abus sexuels par un membre historique à l’encontre d’une militante. Lui et d’autres ont alors formé le groupe International Socialist Network (ISN), dont la préoccupation sur les questions démocratiques, féministes et de fonctionnement interne des organisations fait l’objet d’un débat ouvert et constant. Dans cette interview, Seymour aborde le rapport de la gauche au féminisme et au sexisme, mais aussi la question de la démocratie, de la stratégie et de militantisme de terrain par rapport à la lutte électorale et parlementaire. (Avanti4.be)

Pouvez-vous commenter la crise du SWP et la relation entre le féminisme et la gauche radicale de manière générale ?

Richard Seymour : A l’origine, la crise du SWP est due au fait que, face à des accusations de viol à l’encontre d’un de ses membres les plus anciens, la direction n’a même pas réussi à appliquer sa version dogmatique et guindée de la politique de libération des femmes. Elle a essayé d’étouffer l’affaire et de couvrir l’accusé, et s’est acharnée dans cette voie jusqu’à ce que ce qu’elle ne soit plus tenable. A partir de là, ils ont commencé une campagne de calomnies et d’intimidation à l’encontre des membres dissidents, y compris en excluant une série d’entre eux. C’était une méthode clairement en désaccord avec ce que je connaissais du SWP. En tant que membre de base, pour moi il était clair que le sexisme ne pouvait être accepté à aucun niveau. Le parti avait toujours dressé une barrière rigide entre le féminisme et le combat de libération des femmes ; rejetant le premier, il prétendait appliquer le second.

Cette ligne se base en partie sur une série de caricatures du féminisme et sur des dogmes hérités des batailles politiques qui se sont déroulées dans les années 80. Quoi qu’il en soit, le sexisme n’était tout de même pas toléré. Les blagues sexistes, tout ce qui pouvait être ressenti comme du harcèlement ou une agression, étaient tout simplement jugés inacceptables. Dans la plupart des cas, s’il y avait plainte pour des violences domestiques par exemple, l’accusé pouvait être suspendu ou exclu sur la seule base de l’accusation. Le fait de s’adresser ou pas à la police relevait ensuite du choix des camarades qui avaient subi les abus.

Quoi qu’il en soit, il semble évident qu’un fonctionnement à « deux poids, deux mesures » s’est instauré puisque les personnes qui ont une autorité institutionnelle dans le parti sont traités avec plus d’indulgence. Ça a son sens si on tient compte de la culture très hiérarchique du parti. Bien qu’il n’ait pas un grand registre règlementaire, c’est une bureaucratie très large par rapport à la petite taille du parti et ceux qui atteignent ces postes bureaucratiques jouissent de pas mal d’autorité et d’un certain nombre de privilèges. Ça explique aussi pourquoi la direction n’a jamais reconnu que quelque chose clochait dans le fait de confier l’enquête sur un cas de viol à un panel composé d’amis de l’accusé ou de personnes qui lui sont politiquement subordonnées ou qui travaillent avec lui. La direction s’est entêtée dans la considération que les « cadres », c’est-à-dire les bureaucrates, avaient une « morale politique » spéciale qui ne leur permettrait en aucun cas de porter un jugement biaisé.

Tout cela soulève un certain nombre de questions. Tout d’abord, si le fonctionnement interne de ce parti ne peut pas protéger les femmes, quel fonctionnement le pourrait ? Deuxièmement, si la politique de genre du parti reste coincée dans le dogme hérité, de quelles nouvelles perspectives avons-nous besoin ? Troisièmement, si la direction du parti est capable de protéger des dirigeants accusés de viol et donne systématiquement tort aux membres, qu’est-ce que cela nous dit sur la démocratie interne tant vantée par le parti ? De quoi devrait avoir l’air un parti véritablement démocratique ? Et si cette logique du culte de la personne fait maintenant surface, logique selon laquelle les « cadres » ne sont pas soumis aux mêmes règles que le commun des mortels, depuis combien de temps existe-t-elle de façon occulte ? Et quelles en sont les causes ?

Enfin, puisque le parti a joué la carte du « léninisme » pour accuser les opposants d’être des « autonomes » ou d’avoir des dérives de « féminisme malsain », nous devons nous demander ce que signifie réellement le léninisme.

En effet, notre compréhension de ce phénomène historique qu’est le « léninisme » s’est trouvé profondément altérée par les structures bureaucratiques et verticalistes que nous avons connu. Si cette expérience politique historique doit être évalué à l’once de ce qu’il est nécessaire pour s’organiser politiquement aujourd’hui, et je pense que c’est ce qu’il faut faire, alors nous devons revoir radicalement notre compréhension de celui-ci. Je ne peux pas dire que nous ayons répondu à toutes ces questions ; nous y travaillons et allons essayer d’y répondre par la pratique.

Diriez-vous que les pratiques émancipatrices sont plus « réalisables » dans la gauche partidaire et organisée ou plutôt qu’elles ne pourront se développer que dans les mouvements infra-politiques de gauche (stratégies de démocratie directe, combats pour les biens communs, mouvement « Occupy », luttes étudiantes et syndicales,…)

Je pense que la gauche radicale partidaire qui existe aujourd’hui est inadaptée. Elle traine une accumulation de dogmes, de pratiques sectaires et de manies de contrôle. Cependant je ne pense pas non plus que les mouvements sous-politiques soient suffisants. D’un point de vue britannique, il y a eu beaucoup de luttes sociales ces trente dernières années, mais le problème est que parmi les victoires obtenues, peu ont été « institutionnalisées » de manière viable. Les vieilles formes de représentation et de centralisation à l’intérieur des partis, des plateformes, des syndicats, ont échouées, mais rien de nouveau ou de soutenable n’est venu pour les remplacer.

Quelle forme cette institution doit prendre, cela reste une question ouverte, dont la réponse sera variable selon les contextes nationaux donnés. Quoi qu’il en soit, je crois que l’émergence de formations à la gauche de la social-démocratie un peu partout en Europe montre qu’il y a des conditions qui sont partagées dans tous les pays, notamment la dégénérescence de la social-démocratie, l’avance incontesté du néolibéralisme, l’échec historique des syndicats, etc. Nous devons donc nous pencher sur des groupes comme Syriza, le Front de Gauche, Rifondazione, le Bloco, et d’autres, pour comprendre comment ces groupes réussissent ou échouent.

Est-ce que la gauche parlementaire et les mouvements de gauche non-institutionnels opèrent sur des terrains totalement distincts ou est-il quand même possible de travailler simultanément sur les deux tableaux ?

Ça dépend de qui on est, du genre d’organisation auquel on croit, de la base dont on est issus. Je pense que de manière générale on a besoin de formations de gauche qui aient une présence parlementaire et extra-parlementaire. Une stratégie parlementaire stricte est vouée à l’échec car les institutions de l’Etat, sa politique et son langage sont pré-structurés de manière à ne pas laisser aboutir des objectifs de gauche radicale. Cependant, le Parlement a son importance. Même si l’appareil d’Etat est moins puissant que la bureaucratie non-élue , atteindre un poste de représentation au parlement nous ouvre un certain espace dans les médias dominants et peut contribuer à modifier la façon dont la question politique doit être verbalisée par les grands partis néolibéraux. Cela permet aussi, dans certaines limites, de réaliser certaines réformes concrètes et à court terme pour rendre la vie des gens moins difficile et pour faire pencher modérément l’équilibre des forces entre les classes et les forces politiques.

Les combats extra-parlementaires sont plutôt le lieu, vu la conjoncture, où on soulève la question du pouvoir gouvernemental dans le but d’arrêter l’austérité et de commencer à enclencher un mode de résolution de la crise. Je pense qu’atteindre le pouvoir gouvernemental serait très pédagogique pour la gauche radicale, mais rien d’autre. C’est sans doute quelque chose dont les révolutionnaires veulent stratégiquement se tenir éloignés, tout comme ils ne veulent pas devoir assumer la responsabilité de compromis avec la politique pro-capitaliste qui résulteraient d’une accession au pouvoir dans le cadre actuel. L’expérience de Rifondazione Communista est encore trop fraîche dans les esprits. Quoi qu’il en soit, même s’ils ne veulent pas faire de démarches vers le parlement, ils doivent soutenir ceux qui le font et voir cela comme une partie complexe de leur propre stratégie.

Quels sont les alliances et les mouvements sociaux que vous trouvez importants pour le combat des femmes de gauche ?

Je suppose que cela dépend de l’axe de lutte dans lequel elles sont engagées. De manière générale, je crois que le principe d’intersectionnalité doit être respecté. Ceci étant dit, ça ne va pas aider de focaliser les combats sur des questions de genre strictement séparées du reste, parce que les autres dimensions ne sont jamais très loin (race, classe, sexualité, etc.). Pour être des féministes conséquents, il faut tenir compte des besoins des femmes de la classe des travailleuses, des femmes noires, des femmes homosexuelles, etc. Il faut donc des systèmes d’alliances larges qui permettent de relier des sujets et des prises de positions différentes et même parfois antagonistes. Au-delà de ces considérations très générales, je ne saurais pas quoi répondre.

Le résultat de cette stratégie - qui « ajoute » les revendications spécifiques (femmes, LGBT, race/nation/ethnie) aux questions « dominantes » des stratégies de gauche, comme on peut le constater dans les conférences, congrès, tables rondes et autres - est de faire du féminisme socialiste une question secondaire, alors que celui-ci pourrait largement contribuer à une analyse systémique de l’oppression. On peut constater que cela aboutit sur un appauvrissement de l’analyse de l’exploitation et de l’oppression économique. Qu’en pensez-vous ?

Je suis d’accord. Je crois que le principe même d’ajouter (voire d’ajuster) des groupes exclus ou marginalisés revient à essayer de les intégrer dans un paradigme préalable qui lui ne change pas ; alors que ce paradigme préalable doit être changé. Par exemple, les ouvriéristes traditionnels pourront penser qu’il est nécessaire d’ajouter le combat des femmes aux luttes existantes, mais ils vont tenter de le faire en utilisant la terminologie stricte de leur analyse préexistante, sans revoir en quels termes leur analyse considère, par exemple, la question de la production et de la reproduction.

La division artificielle du travail est un soutien fondamental au système de classe et au patriarcat qui composent le capitalisme. Quelle serait selon vous l’approche méthodologique la plus valable pour traiter le problème du patriarcat dans le capitalisme ? Pensez-vous que l’explication anthropologique de l’oppression des femmes (la division des tâches résulte des grossesses qui amènent les femmes à rester à la maison) est utile pour expliquer la question de la subordination des femmes ?

J’ai des réserves à ce propos. La vertu d’une telle théorie est qu’elle révèle l’importance de la reproduction sociale, et c’est selon moi le thème qui représente le mieux le lien entre genre et mode de production. Les comportements sociaux se reproduisent autant dans la « famille » (au sens Althussérien du terme) que sur le lieu de travail.

Et c’est une sphère privilégiée pour reproduire et communiquer les idéologies de genre, par des actions matérielles, inscrites dans des pratiques matérielles, gouvernées par des rituels matériels. C’est aussi le lieu ou la division de travail est le plus clairement genrée. C’est pour cela que les féministes socialistes comme Silvia Federici et Selma James ont eu raison de mettre en lumière le « travail caché » des femmes ; caché parce qu’il n’est pas rémunéré.

Cela dit, il est sans doute inutile dans bien des cas d’essayer de construire l’explication de l’oppression des femmes par une structure transhistorique de la domination masculine, qui engloberait tous les mécanismes et les systèmes de relations qui composeraient la subordination des femmes et qui serait garantie par un sens logique unique. Ce ne se tient pas empiriquement, et ça rejoint une conception de la causalité sociale trop simpliste – comme si la construction sociale incroyablement complexe qu’est le genre pouvait être réduit à l’expression d’une cause anthropologique essentialiste.

Je crois aussi qu’il y a un certain intérêt politique qui motive cette argumentation, et cela doit aussi être problématisé. Les vieux régimes « socialistes » étaient marqués par une hiérarchie sexuelle très prononcée. Pour les féministes de gauche, cela signifie que l’abolition des classes n’entraîne pas automatiquement l’abolition des oppressions de genre. Ce lien de base doit être défait ; ces sociétés « socialistes » n’avaient pas du tout aboli ni les classes, ni l’exploitation. C’étaient essentiellement des régimes en voie de développement qui essayaient de rattraper l’avance économique du capitalisme et, l’ironie, c’est qu’ils ont augmenté le taux d’exploitation de manière spectaculaire pour pouvoir y arriver. La façon dont ces régimes ont organisé la division sociale et sexuée du travail a beaucoup à voir avec ces impératifs. Pour résumer, je crois que la solution anthropologie est une mauvaise réponse à une mauvaise question.

Est-ce que, dans le contexte de la reproduction sociale, le thème du travail non-productif pourrait être le point d’articulation du féminisme contemporain de gauche et même de la gauche dans l’ensemble ?

Oui, en particulier en cette époque d’austérité néolibérale et d’attaques frontales aux acquis sociaux. L’idée qui est véhiculée est que l’utilisation de l’argent public est gaspillée si on le met dans l’éducation ou dans les soins aux personnes, cela revient aussi à dire que c’est du travail « non-productif ». Le mantra néolibéral est que, si ça n’a pas sa place dans le marché, alors ce n’est pas productif – même si on a déjà attribué une valeur et un coût à ce travail et même si la socialisation de la prise en charge de la santé et des soins par la population fait partie de la stratégie de reproduction du capitalisme et de la forme sociale dans lequel le capitalisme plonge ses racines. Bien entendu, c’est hautement genré.

On peut facilement relier cette question au vieux débat marxiste sur ce qui caractérise le travail productif par rapport au travail improductif. Cette distinction se base sur le fait de savoir si le travail concerné est directement impliqué dans la production de plus-value ou pas. D’aucun argumenteront que cette distinction se base sur la vieille dichotomie entre les genres de travail masculins et féminins, et que comme tout le monde est impliqué dans la production de la plus-value à l’un ou l’autre niveau, cette distinction ne tient pas la route. Je ne vois pas les choses comme ça : je crois que, stratégiquement, c’est important de faire la distinction entre le travail qui produit directement de la plus-value et celui qui ne le fait pas ; parce que ces tâches qui produisent directement de la plus-value ont une potentiel de pouvoir plus important que celles qui ne le font pas. Ce n’est probablement pas pertinent de caractériser ces tâches comme formes « productives » ou « non-productives » de travail, surtout à cause de la connotation genrée qu’ont ces appellations, mais c’est bien ce à quoi cette distinction est censée faire référence. Implicitement, je ne crois pas que ce soit la seule distinction qui compte, tout comme la grève n’est pas le seul moyen de lutte qui puisse poser la question du pouvoir. Mais la distinction existe.

Nous sommes conscients de la cooptation que l’on a faite du féminisme depuis les années 70 et qui a entraîné l’ONGéisation et la néolibéralisation du féminisme, ainsi que l’externalisation des questions féministes (parmi d’autres sujets) vers les secteurs ONG. Quelle est donc la relation effective entre la structure de l’Etat et les questions de libération des femmes et de féminisme ? Et pourquoi la question de l’Etat est importante pour la place des femmes et leur situation matérielle ?

Je pense que l’Etat est important parce que c’est un terrain stratégique privilégié pour dépasser et institutionnaliser les formes politico-légales et idéologiques du genre. Tout d’abord parce que les appareils idéologico-politiques de l’Etat comme les écoles ou les médias publics et les appareils répressifs comme la police ou l’armée, jouent un rôle dominant dans l’organisation pratique de l’idéologie de genre.

Qui plus est, ce qui est supposé comme « extérieur » à l’Etat, les domaines privés comme la famille, les marchés ou la société civile, sont en fait étroitement modelés par l’Etat. La dichotomie publique-privée est interne à l’Etat et revient simplement à un classement légal. Donc, l’Etat est fort impliqué dans le fait de savoir si les femmes seront ou pas payées pour le travail domestique ou sur la question de la violence domestique ou encore en ce qui concerne les droits du travail comme le congé de maternité ou autre.

En parlant de ça, j’aimerais faire un détour par les effets du néolibéralisme sur le féminisme. Le néolibéralisme vante une conception particulière du marché comme vecteur central de l’information, le seul point d’agrégation efficace de toutes les informations qui circulent dans la société. Il veut amener les gens à se soumettre à l’ordre imposé par le marché et à abandonner toute tentative d’établir une perspective de société et de réfléchir à la façon dont elle devrait être modifiée ; les néolibéraux décrètent que nous ne pourrons pas y arriver et que toute tentative risque de nous envoyer sur le chemin de la servitude.

Au lieu de quoi, ils veulent que nous nous percevions comme des agents entrepreneuriaux, capables de transcender la résistance de réalités comme le genre socialement construit ou la race (et autres) grâce à la transformation de nous-mêmes. Si nous parions sur le marché et que nous perdons, ce n’est du qu’à la part de risque, ce n’est pas une construction structurelle du système ; nous devrions apprendre de nos erreurs et réessayer. La pire chose qui puisse arriver à l’Etat, avec ce mode de penser, c’est de s’impliquer en soutien des « perdants ».

C’est une position pseudo-féministe… j’hésite même à l’appeler « pseudo-féministe », parce que c’est plutôt profondément antiféministe, mais qui se défend en se posant comme une démarche empathique. Les néolibéraux reconnaissent que quelque chose existe et que c’est du sexisme, mais ils lui donnent une signification bien différente ; ils font référence à des comportements masculins qu’ils décrivent comme des réflexes primaires et ancestraux, ou comme une forme de solidarité masculine qu’ils lient à un fonctionnement pré-moderne.

Ils prétendent que ça ne peut que s’améliorer si on laisse le marché déterminer les choses. De cette manière, la « femme qui fait carrière » est perçue comme une sorte d’héroïne féministe, non pas parce qu’elle défie les lois du patriarcat, mais parce qu’elle a complètement accepté les risque de l’auto-entrepreneuriat et a réussi. C’est encore mieux si elle assume tous les rôles qu’on attend d’elle ; celui de mère, de coqueluche sociale, d’activiste dans les œuvres de charité et peut-être même une certaine forme de militantisme (ONG ou autre). Les néolibéraux adorent définir des « super-mamans » ; celles qui jonglent entre la carrière, les enfants et un agenda social chargé. Ce genre de féminisme est tout à fait compatible avec les rôles de genre tels qu’ils sont déjà attribués traditionnellement.

Ce qui est intéressant c’est surtout de se rendre compte que cela n’implique en rien que l’Etat revoie son implication dans son soutien aux rôles genrés. Cela réorganise simplement le rôle de l’Etat.

Prenons l’exemple des mères célibataires. L’Etat est en train de restreindre graduellement les aides pour les mères célibataires et développe à la place une intervention de type disciplinaire. Au lieu de remettre en question le modèle traditionnel des l’homme de la maison qui ramène le pain, dans lequel les femmes sont maintenues dans un rôle de domesticité, l’Etat essaie d’inculquer à ces femmes l’amour de la discipline et des risques du marché. L’Etat envoie un message qui leur dit ; au lieu de languir dans une situation de dépendance, vous feriez mieux de sortir et d’accumuler des petits jobs pour répondre aux besoins matériels de vos enfants et de sous-traiter les soins de vos enfants à une baby-sitter. Vous ressentirez l’excitation de relever de nouveaux défis et de rencontrer de nouvelles opportunités. Et ce sera bien plus efficace de laisser une personne sous-payée prendre soins de votre progéniture. Et ensuite l’Etat met en place un panel d’incitants et de contraintes pour vous amener à vous couler dans ce moule. Le but ultime est d’induire une transformation subjective de fond : le gouvernement devient un auto-gouvernement et chacun s’auto-juge dans sa relation au marché. Ce n’est pas vraiment la question de réduire la taille de l’Etat, ni celle de faire des coupes dans les dépenses : si cela doit avoir un effet, ce sera celui d’augmenter la pouvoir de l’Etat, son rôle de régulateur et sa gouvernance.

Il s’agit ici de creuser profondément dans la micro-physique du sujet et d’installer la gouvernabilité à un niveau plus atomique. Si cela fonctionne, ça va augmenter de manière dramatique la quantité de travail à assumer pour les femmes. Parallèlement, cela construit aussi une nouvelle idéologie de genre et de nouveaux stéréotypes sur les « échecs » des mères célibataires et cela invite « sotto voce » à un certain degré de sadisme social et à des attaques punitives contre ces « perdantes ». A cause de cela, les combats féministes seront plus difficiles à mener et à gagner, parce que cela brouille les véritables bases sur lesquelles une situation d’oppression des femmes peut être reconnue et cela érode la solidarité collective qui pourrait combattre cette oppression.

Mais, ceci étant dit à propos du néolibéralisme, je devrais préciser que ce n’est pas le seul type de projet de genre, et, bien que ce soit la forme dominante, ce n’est pas l’unique type que l’on retrouve à l’intérieur de l’Etat. Puisque l’Etat n’est pas un instrument ou une chose, mais plutôt un réseau de relations sociales condensées en une forme institutionnelle, il ne pourrait pas se limiter à contenir un seul et unique projet de genre. En fait, ce que vous voyez, ce sont plusieurs projets de genre qui se disputent le terrain de l’Etat. En Grande-Bretagne, on peut citer ; l’égalitarisme soft des travaillistes, représenté par Harriet Harman qui organise et parle au nom du combat féministe pour un projet de féminisme réformiste et modéré ; la politique patriarcale traditionaliste mise en avant par Tory Right, qui est en lien avec les maris et les pères (surtout d’origine bourgeoise) qui veulent « restaurer la discipline » pour faire face à la précarité globale ; et au milieu, à l’esprit de la grande masse mais tout en commençant à coloniser les deux autres côtés, on trouve le projet de genre néolibéral.

Il n’y a pas des délimitations strictes entre ces projets. Ils se chevauchent sur une certaine distance. Tout comme la domination de la politique néolibérale de genre n’est pas garantie. Mais la dominante dans la façon dont la Grande Bretagne est en train de reconstruire le genre est la gouvernance néolibérale, et c’est de cette façon que je perçois la relation entre l’Etat et les politiques de genre en cette période.

Que pouvons-nous faire pour combiner le féminisme et l’idéologie progressiste de gauche de façon à éradiquer les comportements sexistes (et violents) à l’encontre des camarades femmes dans les groupes et les partis ?

Je ne voudrais pas me poser comme une sorte d’expert sur cette question. J’ai pris connaissance des pratiques de « justice transformative » qui ont été développées dans des communautés radicales pour mettre fin au sexisme et à la violence sexiste, et j’ai pas mal lu à propos de ces expériences.

Pour aider à répondre à cette question, je crois qu’une bonne pratique serait de généraliser l’organisation semi-autonome des femmes dans des groupes non mixtes au sein des organisations dont elles font partie afin d’avoir un espace où traiter les problèmes qui les affecte et où s’adresser sans craindre d’être mal comprises ou rabrouées par des camarades masculins. Pour ce faire, il faut avant tout admettre les effets de l’oppression des femmes sur les relations entre les hommes et les femmes, et la façon dont cela biaise subtilement (et parfois moins subtilement) la psychologie des camarades masculins.

Dans l’ISN (International Socialist Network, NdT), qui s’est formée avec la vague de départ des membres du SWP, il y a une commission non-mixte des femmes qui traite des questions qui affectent les camarades féminines de manière particulière. Cela ne veut pas dire que les problèmes de sexisme sont relégués dans la commission des femmes et considérés comme sans intérêt ailleurs, mais cela veut dire que la discussion peut avoir lieu sans les distorsions citées plus haut. Je pense qu’un certain degré de confiance politique les uns envers les autres est aussi nécessaire pour ce travail. Ceux qui ne font pas partie de la commission ne doivent pas avoir des préoccupations à propos de ce qui s’y discute ; en effet, la commission elle-même en réfèrera au reste de l’organisation lorsqu’il en ressortira des idées et des propositions. Par chance, cette confiance existe, surtout à cause des raisons pour lesquels nous avons tous quitté le SWP.

Quel est la relation entre les combats des travailleurs qui ont actuellement lieu en Grande Bretagne et les syndicats ? Combien de syndicats anglais ont une stratégie de gauche, dans le sens qu’ils se battent réellement pour les droits des travailleurs ? Combien de travailleurs sont syndiqués en Grande Bretagne ? Y-a-t-il des syndicats de masse en Grande Bretagne qui s’occupent des droits des femmes et qui cherchent des solutions pour le travail non-rémunéré ?

C’est assez difficile de démarrer une lutte sociale en Grande Bretagne sans être syndiqué. Il y a approximativement 6 millions de syndiqués, mais ça va diminuer sur le long terme. Et les syndicats sont eux-mêmes affaiblis par la législation anti-syndicale, par une succession de reculs et d’échecs, par une culture profondément conservatrice dans la direction et une tendance de plus en plus importante à se bureaucratiser avec des nominations sans passer par le vote des militants de bases. Il y a eu à une époque un mouvement dans la base syndicale, qui avait principalement démarré avec des délégués de travailleurs élus (les « shopstewards ») mais qui ne faisaient pas partie d’un syndicat en particulier, mais ça n’existe plus aujourd’hui. Cela a pour résultat des luttes qui sont très localisées et qui sont décidées par les directions et non par la base, des « grèves bureaucratiques de masse ».

En ce qui concerne les stratégies de gauche, il n’y a en a pas beaucoup. Il y a eu dans le passé des syndicats qui soutenaient des luttes larges comme les mouvements anti-guerre ou anti-fascistes. Il y a des initiatives de syndicalisation des mouvements sociaux de la part de la direction du syndicat « Unite », ce qui est positif, et certains syndicats soutiennent des initiatives anti-austérité qui dépassent le terrain des travailleurs. Mais en ce qui concerne des actions substantielles dans les secteurs traditionnels, les syndicats les plus radicaux sont souvent les plus petits et, ironiquement, elles incluent des associations professionnelles qui sont historiquement conservatrices – comme le Collège Royal des Infirmiers et Infirmières. Mais leurs batailles sont surtout défensives, ce sont des luttes pour les conditions de travail et pour les salaires. Et je ne suis pas au courant d’une quelconque tentative des syndicats pour poser directement la question du travail non-rémunéré, comme les tâches domestiques. Cela demanderait une stratégie qui irait bien au-delà de leur répertoire actuel. Tout comme il n’y a eu aucune lutte sérieuse pour l’égalité des salaires par exemple. (…)

Source croate : http://www.zarez.hr/clanci/pravi-odgovori-na-prava-pitanja
Source anglaise : http://www.leninology.com/2013/11/right-answers-to-right-questions.html

Traduction française pour Avanti4.be : Sylvia Nerina