Féminisme à l’offensive : une profession de foi pro-vie

Sandra Ezquerra 29 septembre 2013

Le débat politique et médiatique de ces dernières décennies autour de l’avortement s’est accompagné d’une appropriation monopolistique croissante de la défense de la vie par la droite afin de l’opposer de manière habile à la revendication féministe du droit de choisir.

Si nous, féministes, nous sommes défendues contre ces accusations sibyllines d’égoïsme et/ou d’infanticide de la part de la machine de propagande de l’Eglise catholique et de ses fidèles profanes, il convient de reconnaître que nos tentatives de remettre en question la défense de la vie en tant qu’instrument exclusif de la droite n’ont jusqu’à maintenant donné que fort peu de résultats. Aussi « anti-choix » qu’ils soient, les anti-choix sont connus par tout le monde comme les « pro-vie » et, aussi pro-vie qu’il soit, le mouvement féministe est toujours identifié comme « pro-avortement ».

Cependant, outre sa polarisation calculée, cette logique est fausse. Le féminisme défend la vie. Et il l’a toujours fait. Et c’est pour cela qu’à un moment où les parangons de la morale traditionnelle sortent de leurs terriers pour s’attaquer à nouveau au droit de décider et à la liberté, dans un contexte où les coupes et les cavernes se conjuguent pour ressusciter la mode de la femme soumise et pleine d’abnégation, il est plus que jamais nécessaire d’un point de vue stratégique de revendiquer le féminisme comme étant profondément pro-vie et de se débarrasser du corset sémantique qu’on nous a imposé de l’extérieur.

Une profession de foi du féminisme pro-vie ne renforce pas seulement la revendication de la liberté et de l’autonomie féminine comme éléments clés de la lutte des femmes, il permet un outre, à un moment où la droite revient à la charge en nous criminalisant et en nous dépouillant de nos droits, de proposer et d’étayer notre réappropriation de la vie en tant que voie et principe émancipateurs. En voici une première ébauche :

Une question de droits...

1. Le féminisme défend le droit des femmes à interrompre leur grossesse de manière sûre. Comme le souligne l’Organisation Mondiale de la Santé, l’interdiction de l’avortement ne fait qu’augmenter la mortalité maternelle et, aujourd’hui, 47.000 femmes meurent chaque année dans le monde parce qu’elles interrompent leur grossesse de manière clandestine. 13% des décès de mères sont dus à un avortement risqué et la majorité des cas se produisent dans des pays ayant une législation restrictive sur l’avortement.

Le nombre d’interruptions volontaires de grossesse ne diminue pas quand on durcit les lois, au contraire du nombre d’avortements risqués. C’est en mémoire de toutes les femmes qui, en tentant d’exercer leur droit à ne pas avoir un enfant, se sont retrouvées dans des situations insalubres, ont failli mourir ou sont décédées que le féminisme est pro-vie.

2. Selon l’ONU, le terme d’avortement risqué et clandestin ne fait pas seulement référence aux risques pour la santé de la vie des femmes mais aussi à la négation de leur droit à l’information, à la vie et à la liberté. Ainsi, ce type d’avortement ne constitue pas seulement un problème de santé, c’est aussi et surtout une question de droits humains, sociaux et économiques.

Les multiples obstacles qui empêchent aux femmes d’accéder de manière libre et égale à l’interruption volontaire de grossesse – par exemple le fait de disposer des moyens nécessaires pour voyager et/ou payer une clinique privée discrète, l’âge, le lieu de résidence, le pays d’origine ou la situation administrative – ne sont pas seulement manifestement hypocrites, elles sont en outre discriminatoires. Si toutes ces barrières existent encore dans la législation actuelle de l’Etat espagnol sur l’avortement, elles seront aggravées si le Parti Populaire applique sa menace de la réformer. C’est parce qu’il est déterminé à éliminer ces barrières que le féminisme est pro-vie.

3. Les principaux facteurs qui favorisent la diminution des grossesses non désirées et des avortements chez les jeunes femmes sont l’augmentation de l’utilisation des contraceptifs, un meilleur accès à l’information et une meilleure éducation sexuelle et affective : tout cela est revendiqué depuis des années par le mouvement féministe.

En dépit du fait que cette même droite qui nous appelle « anti-vie » s’oppose à préparer nos jeunes à avoir des relations sexuelles sûres, libres et intelligentes, il est nécessaire et urgent de générer et de transmettre un modèle de sexualité enrichissant, mûr et sûr. On n’y arrivera pas en préconisant de manière hypocrite l’abstinence ou le silence, mais bien en garantissant que les choix des jeunes soient sans cesses plus fondés sur l’information, la liberté et le respect mutuel. C’est dans sa ferme défense de la prévention des grossesses non désirées - et, en conséquence, des avortements – sur base d’une transmission de valeurs d’égalité et d’autonomie que le féminisme est pro-vie.

... pour tous et toutes !

4. Dans sa croisade délirante contre le droit de choisir des femmes, le ministre Gallardón menace de rendre la législation actuelle encore plus restrictive que celle de 1985 et il se propose de supprimer le critère de malformation du fœtus comme cause d’interruption volontaire de grossesse. Il le fait avec l’argument que toutes ces personnes qui sont nées ou qui « sont sur le point de naître » avec un quelconque type de handicap doivent avoir les mêmes droits que les autres citoyens.

En tant que féministes, on peut déjà se demander comment les droites à la tête et dans l’ombre du gouvernement ont l’impudence de s’auto-ériger en salvatrices héroïques d’un secteur social auquel elles nient toute vie digne par ses mesures d’austérité et de privatisation dans les services, les programmes et autres soutiens aux personnes dont l’autonomie est limitée. Le Parti Populaire ne cherche-t-il pas plutôt à ce que ce soient les familles, et plus particulièrement les femmes, qui se responsabilisent exclusivement de personnes qu’ils obligent à naître mais dont ils se désintéressent dès leur première minute de vie ? Les mêmes familles et femmes qu’ils plongent dans la misère à cause de leur sauvetage-escroquerie des banques et de leur destruction de l’Etat-Providence ? C’est par sa ferme dénonciation de cette imposture qui prétend défendre les droits sociaux du lundi au jeudi tandis qu’ils les détruisent à coups de décrets juste avant le week-end que le féminisme s’érige aujourd’hui plus que jamais comme pro-vie.

5. Le Parti Populaire n’oblige pas seulement les femmes à devenir mères contre leur volonté, il empêche également de nombreuses autres, qui le désirent et qui sentent préparées pour cela, de le devenir. Il le fait au travers de la défense de la stérilisation forcée des personnes ayant des handicaps psychiques en dépit de l’opposition d’organismes sociaux et des recommandations de l’ONU. Il le fait également en s’attaquant devant le Tribunal Constitutionnel au mariage entre personnes du même sexe parce qu’il considère que seule la famille hétérosexuelle est le cadre « naturel » pour élever des enfants (sic). Et il le fait en empêchant que les femmes vivant seules ou lesbiennes puissent accéder aux services publics de reproduction assistée afin de pouvoir avoir un enfant sans l’intervention directe d’un homme.

Le gouvernement divise ainsi les femmes entre les « bonnes » et les « mauvaises » mères, les bonnes et les mauvaises femmes et il décide qui peut fonder une famille et qui ne le peut pas. Gallardón dit que la maternité rend les femmes véritablement femmes, mais il oublie de préciser (quelle distraction !) qu’il évoque exclusivement celles qui ont l’orientation sexuelle adéquate, qui veulent former le type de famille correct (nucléaire, hétérosexuelle, etc.) ou qui ne présentent aucun type de handicap mental. Seul le Dieu de Rouco Varela (archevêque de Madrid et président de la conférence épiscopale espagnole, NdT) sait ce qui pourrait se passer si nous permettons que les enfants soient élevés parmi des "pédés" et des "gouines" ou si nous garantissons aux personnes ayant des déficiences physiques une pleine autonomie dans les décisions qui concernent leur corps et leur sexualité. C’est, finalement, dans sa détermination à défendre les droits et les libertés de TOUTES les personnes, et cela du lundi au dimanche, que le féminisme est pro-vie.

Une société plus juste et libre

Le féminisme est pro-vie parce que sa raison d’être est la construction d’une société plus juste et libre qui place le bien être et le bien commun au centre de tout ; une société qui ne condamne pas ses femmes les plus pauvres, les plus jeunes ou les plus vulnérables à mourir saignées à blanc à cause d’un avortement clandestin ; une société qui n’aspire pas à domestiquer et à enfermer les corps et la vie des personnes dans des petites cases moralisantes ; qui éduque ses jeunes dans les principes du raisonnement, de la responsabilité et de la vérité afin que leurs actions n’aient pas d’impacts négatifs sur eux ou sur de tierces personnes ; une société qui intègre, soigne et respecte de manière authentique les personnes ayant une diversité fonctionnelle ; qui accepte la liberté de tous et toutes à décider sur leurs sentiments et leurs désirs et qui ne dise pas une chose et fasse sont contraire.

Malgré tout, c’est le discours anti-choix et prohibitif de la droite qui a l’avantage aujourd’hui. Il nous reste peu de temps : de nouvelles attaques s’annoncent. Sortons dans les rues, reprenons possession de ce qui est à nous et passons à l’offensive. Le féminisme, aujourd’hui et à jamais, est pro-vie.

Sandra Ezquerra est sociologue et militante féministe.

Source :
http://www.publico.es/470829/el-feminismo-a-la-ofensiva-pentalogo-provida
Traduction française et intertitres pour Avanti4.be : Ataulfo Riera