Etats-Unis : Défaite-choc du mouvement ouvrier à VW et hégémonie néolibérale

Dan La Botz, Richard Seymour 20 mars 2014

La défaite du syndicat UAW (United Auto Workers) par 712 contre 626 voix lors d’un vote sur la représentation syndicale dans l’usine Volkswagen à Chattanooga au Tennessee a secoué le mouvement ouvrier aux USA.

Ainsi, cette défaite syndicale, applaudie par les républicains, les médias conservateurs et les milieux d’affaires, a entraîné de douloureuses réflexions au sein du mouvement syndical. Les syndicats espéraient qu’une victoire chez VW à Chattanooga (Tennessee) représenterait une tête de pont syndicale dans le Sud des USA. Les syndicats du pays ne représentent aujourd’hui que 11,3 % des sa­la­rié•e•s et juste 6,7 % dans le privé. Pourquoi le syndicat a-t-il perdu  ? Comment cela a-t-il pu si mal se passer  ?

Le Sud des USA bien sûr, avec son histoire d’esclavage afro-­américain jusqu’en 1856, suivi du système de privations de droits, de ségrégation raciale et de péonage par endettement de 1890 aux années 1960, est resté historiquement une région conservatrice, à bas salaires et à faible implantation syndicale. Juste après la 2e Guerre mondiale, les syndicats ont annoncé une campagne de syndicalisation du Sud, mais ils ont vite reculé, après être entrés en conflit avec l’aile sudiste du parti démocrate, parti de l’homme blanc raciste (comme on le désignait parfois), qui contrôlait alors la région. Le Sud est devenu une zone d’open shops, la loi interdisant de faire de l’affiliation syndicale une condition d’emploi.

C’est pourquoi les fabricants automobiles, indigènes ou étrangers, ont déplacé tant de leurs usines au Sud. Contrôlée politiquement par les républicains depuis l’élection de Nixon en 1968, dominée culturellement par un christianisme évangéliste envahissant, influencée encore par des attitudes racistes de longue date, la région reste très résistante à la pénétration syndicale, malgré une industrialisation importante depuis les années 1980. L’élection chez VW à Chattanooga, avec sa «  neutralité  » de l’employeur, semblait une belle occasion de changer les choses. Alors pourquoi cette défaite  ?

Il y a deux réponses  : la campagne réussie de certains politiciens d’un côté, de l’autre un échec de la direction syndicale. Alors que VW était neutre, les secteurs politiques dominants se sont engagés. Le gouverneur républicain Bill Haslam est intervenu contre l’UAW. Le sénateur Bob Crocker a averti que si les sa­la­rié•e•s votaient pour le syndicat, la compagnie délocaliserait le travail. Ils ont affirmé qu’un vote prosyndical saperait l’attractivité de Chattanooga et de tout le Tennessee pour les entreprises, conduisant à une baisse d’investissements et à moins d’emplois.

L’échec du syndicat

Bob King, président de l’UAW, conscient du sentiment antisyndical dans la région, a adopté une approche conservatrice envers les travailleurs et travailleuses du Sud. Sa stratégie d’organisation reflétait l’approche traditionnelle de ce syndicat envers les entreprises de la branche, soit la collaboration. Il n’a pas appelé à la lutte contre la compagnie, pour renforcer le pouvoir des travailleurs et améliorer leurs salaires et conditions de travail. Il a appelé à la coopération entre entreprise et syndicat. Avant l’élection, King déclarait  :

« VW est connu dans le monde pour son système de coopération avec les syndicats et les conseils d’entreprise. L’UAW aspire à un partenariat avec le Volkswagen Group of America et le conseil d’entreprise pour créer une norme innovante aux USA en matière de relations travailleurs-­direction qui profite à la compagnie, à l’ensemble de sa main d’œuvre, aux actionnaires et à la collectivité. ? » Des organisations antisyndicales ont su tirer part des discours de l’UAW sur le partenariat pour dire que patron et syndicat s’entendaient sur les dos des sa­la­rié•e•s pour imposer d’en haut des conseils d’entreprise et un syndicat. Grandes compagnies et grand syndicat s’entendant ainsi sur le dos des petites gens.

L’UAW souffrait aussi d’une réputation ternie, au cours des dernières décennies, mais surtout depuis 2008, par la négociation de contrats collectifs «  à deux vitesses  » dans lesquels les arrivants dans l’entreprise reçoivent des salaires diminués de moitié par rapport à ceux des salarié•e•s en place. Comme la journaliste syndicale Jane Slaughter l’écrivait en 2003 dans Labor Notes, « Les nouveaux contrats signés par l’UAW avec les trois grands fabricants d’automobiles et leurs deux plus gros fournisseurs signalent l’acceptation assumée d’un système à deux vitesses. » Ce système n’a représenté qu’une baisse de salaires pour des dizaines de milliers de nouveaux salarié•e•s, il a aussi divisé les employés et fourni aux directions un motif pour chasser les travailleurs ayant le plus d’ancienneté au profit de nouveaux engagés à meilleur marché. «  Pourquoi aurais-je besoin d’un syndicat pour ça ?? » ont dû se demander des travailleurs.

Les critiques de la direction de l’UAW ont aussi pointé d’autres faiblesses de la campagne : par exemple, l’absence de construction de liens avec les communautés à Chattanooga. Or les syndicats sont forts quand ils ne représentent pas les seuls ouvriers dans l’usine, mais aussi les communautés ouvrières dont ils viennent. Il y a aussi le fait de ne pas avoir travaillé en allant parler aux gens chez eux, comme le font la plupart des syndicats aujourd’hui. On parle en effet plus franchement à domicile que sous la surveillance de ses chefs. L’UAW n’a pas non plus su s’élever contre les interventions antisyndicales de cadres chez VW, en violation de l’accord sur la neutralité de l’entreprise. Si VW était neutre, le syndicat n’a pas su forcer le patron à tenir en laisse ses cadres et chefs anti­syndicaux. Pour que les syndicats étasuniens réussissent à organiser les travailleurs et travailleuses, dans le Sud, mais aussi dans tout le pays, ils devront trouver une stratégie ne s’appuyant pas sur une alliance avec les patrons, mais sur la solidarité et les luttes de la classe ouvrière.

Dan La Botz

Paru dans « solidaritéS » (Suisse) n° 244 (27/02/2014) p. 5. http://www.solidarites.ch/journal/

A propos de la défaite de l’UAW : L’hégémonie commence sur le lieu de travail

Richard Seymour

Il existe un essai de Gramsci, « Américanisme et Fordisme », dans lequel il essaie de tracer les principaux traits de ce qu’il y a de rationnel et de moderne dans ce cocon de pseudo-science douteuse et de moralisme qu’on appelle le « fordisme ».

Lorsqu’on pense au fordisme, on voit la production de masse, un haut taux de productivité et des salaires assez importants, avec des lignes d’assemblage tayloristes qui sont utilisées pour rationaliser les tâches et augmenter la vitesse de production. C’est là l’image la plus courante. Mais c’est en fait bien plus que cela. Le fordisme, c’est la domination idéologique et politique des travailleurs par leurs employeurs. C’est une question de régulation morale et de rationalisation démographique. Le patron ne se contente pas de savoir ce que le travailleur fait dans l’atelier de production ; il veut savoir ce qui se passe dans sa vie de famille, sa manière à réguler ses dépenses, son orientation sexuelle, le genre de musique qu’il écoute. Voilà ce qu’est réellement le fordisme. C’est le fordisme des industries du nord des Etats-Unis, mais aussi celle des villes du sud avec leur importante activité dans le textile.

De nos jours, la domination idéologique et politique des patrons sur le lieu de travail est plus subtile que et s’oriente moins sur la régulation des différents domaines de la vie du travailleur ou de la travailleuse. Il y a bien sûr des formes insidieuses de surveillance et de contrôle. Un travailleur ou une travailleuse peut être renvoyé pour avoir publié un tweeter critique, un commentaire sur sa page Facebook sur un manager désagréable ou une opinion qui pourrait causer un préjudice à la firme. Mais de manière plus générale, les employeurs peuvent être sûrs que les processus seront orientés par l’Etat afin d’assurer une reproduction de la force de travail tout à fait satisfaisante. On peut voir les choses d’une certaine manière et se dire que les éléments les plus paternalistes et irrationnels de la culture managériale ont été expurgés, mais ceux qui y regardent de plus près auront du mal à considérer que cette pseudoscience ait réellement relâché son emprise.

Quoi qu’il en soit, des formes de domination politique et idéologique restent très importantes dans les processus de production. Ces formes de domination idéologique comprennent l’accumulation de connaissances sur les procès de production et leur diffusion parmi un groupe restreint de travailleurs sélectionnés ; le maintien d’une bureaucratie dont le rôle est de garder des informations sur les travailleurs et les travailleuses et sur leurs affaires (c’est-à-dire les départements GRH dans la plupart des grosses compagnies) ; le déploiement d’une idéologie professionnelle (souvent par la formation), etc.

Dans ce contexte, la domination politique est la façon dont l’autorité est exercée sur les lieux de travail, l’organisation des ressources afin de s’assurer la coopération, l’obéissance et même le consentement des travailleurs et des travailleuses. Cela peut prendre la forme, si on part d’un niveau trivial, d’un jeune cadre qui reproche aux travailleurs de faire trop de « pauses pipi », ou alors des cas disciplinaires plus sérieux. Mais cela peut prendre également la forme de pratiques consensuelles comme des petits avantages pour les travailleurs et les travailleuses, des modes de paiements indirects, des blocs parfumés dans les toilettes ou un petit extra de sauce à la cafeteria.

Des pratiques que l’on pourrait supposer être « économiques » dans le sens « orientée vers l’augmentation de la productivité », mais qui pourraient également avoir une fonction plus « politique » car elles aident à consolider l’autorité des gestionnaires en s’assurant que les ordres soient reçu comme légitimes et en empêchant ainsi les pannes dans l’écoulement de la production, le militantisme syndical, ou à de manière plus extrême, la formation de raisonnements politisés ou rebelles.

On en vient donc à l’observation faite par Gramsci : selon lui, « l’hégémonie commence à l’usine ». Je comprend cela non seulement comme le fait que le lieu de travail est la cellule de base d’où peut se construire le bloc hégémonique de la société dans son ensemble, mais aussi comme le fait que les pratiques et les stratégies hégémoniques sont concentrées et se reflètent également sur le lieu de travail. L’hégémonie commence sur le lieu de travail mais seulement parce que les antagonismes les plus fondamentaux de la société, qui structurent la formation sociale dans son ensemble, y sont concentrés de manière plus visible.

Je pense que cette relation particulière entre lieu de travail et domination hégémonique est bien démontrée par le livre de Mark Ruppert « Producing Hegemony », qui traite du système fordiste dans les Etats Unis de l’après-guerre. Et il me semble que cela deviendra une question plus pressante que ce que l’on pourrait croire lorsqu’on en arrivera à une lutte de classe aiguë, en particulier si on considère que la lutte de classe elle-même signifie que cette domination ne peut jamais se passer naturellement, que c’est toujours quelque chose qui doit être construit, et que les modes de dominations privilégiés seront non seulement contestés par les travailleurs et les travailleuses mais aussi par les cadres intermédiaires.

La défaite du syndicat UAW (United Auto Workers) sur le site Volkswagen de Chattanooga, dans le Tennessee aux Etats-Unis, ne peut pas être simplement attribuée à l’opposition des employé(e)s. Les patrons doivent avoir la main forte s’ils décident de s’attaquer au démantèlement des syndicats. Et c’est précisément le cas parce qu’ils ont établi une forme de domination idéologique et politique. La gestion de VW reste d’ailleurs en faveur de la syndicalisation de ses travailleurs, en effet, c’est notamment démontré par le choix qu’a fait l’entreprise de ne pas utiliser la force contre les travailleurs. Ce choix est sans doute du au fait que c’est une grande entreprise de fabrication multinationale qui utilise le syndicat comme médiateur entre les gestionnaires et les travailleurs et les travailleuses. Ce n’est pas nécessairement de leur point de vue une mauvaise stratégie politique et elle améliore souvent la productivité et l’efficacité.

Dans ce cas, cependant, les stratégies hégémoniques de la droite dans son ensemble (y compris les campagnes antisyndicales, les discours des élites politiques locales, etc) réalisent ce que les systèmes managériaux ont choisi de ne pas essayer de réaliser, en créant justement cette opposition à l’intérieur de l’entreprise entre les managers, les superviseurs de rang inférieur et un secteur de travailleurs mieux payés. Ce sont ces derniers qui ont organisé des campagnes antisyndicales dans l’entreprise : des groupes entiers de travailleurs qui se sont donc opposés avec véhémence à toute présence syndicale autre que le management de VW !

La mauvaise gestion par les syndicats a aussi joué un rôle, mais ce qui a surtout compté dernièrement c’est le fait qu’ils battaient sur un terrain qui était beaucoup plus remonté contre eux que ce qu’ils avaient sans doute imaginé. La question est de savoir pourquoi les travailleurs ont été si disponibles mentalement pour les discours de droite. Ce genre de cas appelle à une analyse sérieuse de cette « néolibéralisation » de leurs esprits.

Une partie de l’explication réside dans le fait que le régime hégémonique de VW fonctionnait déjà très bien. Les salaires étaient relativement ‘élevés’, les conditions de travail étaient meilleures que celles de la plupart des travailleurs et des travailleuses de la région, la compagnie offrait des biens et des avantages qui n’étaient pas négligeables, etc. La situation matérielle a offert un espace au sein duquel la droite pouvait vendre son récit ; vous pourriez perdre ces avantages si vous signer avec l’UAW, parce qu’il fera tomber ces accords, comme ils l’ont fait à Detroit, et ils donneront votre argent aux démocrates en agissant de la sorte.

Il y avait même les bases pour un discours réactionnaire populiste classique puisque le syndicat avait récemment fait d’importantes concessions aux employeurs, ainsi qu’un accord avec la direction qui l’engageait à maintenir les avantages de l’entreprise intacts. Il était donc facile de dire que l’UAW, de connivence avec la direction, ne se souciait pas plus des travailleurs ordinaires que Grover Norquist [1].

Mais, bien entendu, là où les choses ont mal tourné pour l’UAW, la droite a compris que les luttes de classe sur le lieu de travail condensent et reproduisent les tendances établies par des luttes en dehors du lieu de travail. Ils ont mobilisé ; ils ont cherché une réponse « communautaire » dans un Etat disproportionnellement dominé par les votes des évangélistes blancs républicains qui voient les syndicats comme un auxiliaire du Parti démocrate et donc du contrôle des armes et des avortements. La droite a mené une bataille d’opinion populaire, mobilisant des considérations de « bon sens » dans un domaine de la lutte beaucoup plus large que le lieu de travail ou de quelques médias. L’UAW, en revanche, semble avoir menée une campagne faiblarde, réticente à l’heure de s’impliquer dans l’organisation communautaire, de politiser sa campagne, soulevant des questions de « division » ou essayant de parler d’autre chose que de l’importance de leur relation avec la direction de VW. Leur approche de l’organisation n’était pas seulement bureaucratique, menée de haut en bas, ni simplement menée sur le plan d’une tactique conservatrice, mais elle était en fait inconsciente d’une grande partie de la lutte qui était en train de se mener réellement.

L’hégémonie commence en milieu de travail, cela est vrai. L’un des camps a gagné parce qu’il a compris cela tandis que l’autre pas.

Source :
http://www.leninology.com/2014/02/hegemony-begins-in-workplace.html
Traduction française pour Avanti4.be : Sylvia Nerina


[1Grover Norquist est un conservateur américain, fondateur et président du lobby Americans for Tax Reform en faveur de la réduction des impôts, membre du Council on Foreign Relations et participant du Tea Party (Wikipédia).