Etat espagnol : La lutte du quartier ouvrier de Gamonal a aussi un visage de femme

Antea Izquierdo, Mariano González, Oscar JDB, Sandra Ezquerra 22 janvier 2014

On a beaucoup parlé et écrit ces derniers jours sur ce quartier de Gamonal de la ville de Burgos et sur la lutte menée par ses habitant-e-s contre un projet de spéculation urbanistique voulu par la municipalité. On a parlé du mécontentement citoyen, de la corruption, des poubelles incendiées et de violence. Néanmoins, tandis que certains ont interprété les événements de Gamonal comme un attentat contre la véritable démocratie exercée dans les urnes, des milliers de personnes dans plus de 40 villes de l’Etat espagnol se sont mobilisées ces dernières semaines pour exprimer leur soutien et leur solidarité avec la lutte de Burgos. Elles ont ainsi démontré que l’épisode de Gamonal n’est pas qu’une simple question locale mais qu’il constitue sans doute la pointe de l’iceberg d’un ras-le-bol et d’un mécontentement généralisés par la crise économique et une caste politique soumise aux intérêts des élites financières. Pour la première fois, en outre, la tentative de criminalisation de la protestation n’a pas eu d’effet et, loin de condamner les mobilisations, de nombreuses personnes s’y sont reconnues. Le fait que la lutte citoyenne soit finalement parvenue à paralyser le chantier de la municipalité constitue un succès indiscutable. Mais, comme nous le raconte ici Antea Izquierdo, la véritable victoire a été le processus d’auto-organisation et de renforcement populaire, basé sur le soutien mutuel, la pluralité et la diversité des voix. Un processus qui marquera sans aucun doute un avant et un après dans la ville de Burgos, dans le quartier de Gamonal et bien au-delà. (Sandra Ezquerra)

Quelle a été ta participation dans les mobilisations à Gamonal ?

Antea Izquierdo : J’y ai participé depuis le début, avec les premières assemblées de voisins et les manifestations auxquelles j’ai activement participé en proposant des activités et des projets, et en popularisant et animant les mobilisations. Je participe depuis un certain temps aux mobilisations sociales à Burgos et je suis militante d’Izquierda Anticapitalista (Gauche anticapitaliste). En plus, en tant qu’habitante de Burgos, je suis évidement préoccupée et me sent concernée par tout ce qui se passe dans la ville. Ce chantier ne se limitait pas au quartier de Gamonal, il affectait toute la ville parce qu’il s’agit d’un axe central.

A ton avis quel est le détonateur d’une lutte aussi virulente et persistante ? Quelles en sont ses causes ?

Il faut distinguer deux phases dans cette lutte ; la première a commencé en novembre quand les gens se sont conscientisés dans des assemblées de voisins sur les conséquences des travaux pour le boulevard, tandis que le journal « Diario de Burgos » contre-attaquait avec des mensonges et traitait avec mépris la lutte qu’on tentait de construire. Il y a eu alors des manifestations et des activités, mais elles n’ont pas eu un écho médiatique au-delà du cadre local. Malgré ces protestations, la municipalité a continué les travaux. C’est à ce moment là qu’on a essayé de les stopper avec des chaînes humaines en empêchant l’entrée et la sortie des camions et c’est aussi à ce moment là qu’à commencée la répression policière. En voyant comment on frappait et on arrêtait leurs voisins, les gens ont commencé à réagir de manière encore plus forte.

Durant les mobilisations ultérieures les mêmes discussions se répétaient pour arriver à la même conclusion : cette lutte n’est pas seulement contre le boulevard, c’est le ras-le-bol et la rage des gens face à la situation actuelle de corruption, de sauvetage des banques, de coupes dans les services publics… Il y a beaucoup de jeunes au chômage dans le quartier, avec peu de perspectives d’avenir ; ils n’ont rien à perdre et en ont assez de voir la caste politique et les barons locaux vivre sur leur dos et faire des affaires qui les affectent directement.

On a parlé du rejet des travaux et de la revendication d’une crèche, peux-tu nous en parler ?

Le quartier de Gamonal est un quartier ouvrier, auquel on n’a jamais prêté attention dans les institutions, mais actuellement, avec la crise, les problèmes s’aggravent. Au début de la législature, le PP (Parti Populaire) a décidé que pour pouvoir payer la dette de la ville il faudra se passer de nombreuses dépenses, dont concernaient ce quartier.

Les autorités ont décidé qu’il n’y avait pas d’argent pour maintenir deux crèches publiques, et cela en dépit du rejet et des mobilisations organisées surtout par les mères du quartier, soutenues par la « Plateforme pour l’Ecole Publique, Laïque et Gratuite » et par plusieurs organisations de la ville. Les crèches ont finalement été fermées, sans offrir de solutions alternatives aux gens qui ont des enfants en bas âge. Ce sont donc les mères et les pères ayant le moins de ressources qui doivent dépendre de leurs familles puisqu’ils ne peuvent pas se payer les crèches privées.

Mais ce n’est qu’une partie du problème : Gamonal a également besoin qu’on restaure la bibliothèque du quartier, les parcs pour les enfants, etc. Et en même temps que les autorités refusent d’assumer tout cela, elles prétendent dépenser plus de 15 millions d’euros dans des travaux que le quartier ne veut pas pour les raisons déjà expliquées et pour d’autres encore : la crainte des dommages aux habitations, le coût énorme, les dérangements pour le trafic et les commerces du quartier, la transformation d’un quartier paisible et habitable en un espace aseptisé et asocial…

Quel est le profil des gens et des groupes qui ont participé aux mobilisations ?

Les profils sont très variés, parce qu’en réalité c’est tout le quartier qui a lutté : les personnes âgées, les jeunes, les familles avec enfants… La lutte se construit en commun et des organisations, partis et syndicats soutiennent mais ce sont les gens qui n’ont jamais participé à des luttes qui sont les plus actifs et qui constatent comment on peut changer les choses ensemble.

De nombreux voisins et voisines disent que cette lutte est une opportunité pour créer un tissu social dans le quartier et nous rendre forts pour que nos voix soient entendues.

Quelle a été la présence du mouvement féministe dans les mobilisations ?

Le mouvement féministe à Burgos a malheureusement très peu de forces et sa présence se réduit, actuellement, aux mobilisations en défense du droit à l’interruption volontaire de grossesse. Ce qui ne veut pas dire que nous, féministes, ne sommes pas présentes et n’apportons pas nos idées.

Quel a été le poids des revendications féministes dans les mobilisations ?

Cela a été difficile, surtout parce qu’il y a ici des gens qui ne se sont jamais posées certaines questions et parler de but en blanc de féminisme, cela heurte toujours. Mais même ainsi, on entend dans les mobilisations des slogans en défense de l’avortement et on parvient peu à peu à renforcer le rôle des femmes du quartier afin qu’elles cessent d’avoir peur de prendre le microphone dans les assemblées pour défendre leurs idées.

D’un autre côté, depuis le début nous sommes nombreuses, nous les femmes, a avoir participé en première ligne, tant dans les assemblées que dans les mobilisations dans tout le quartier.

Dans les médias on a souligné la présence de la violence et de prétendus groupes violents venus de l’extérieur de Burgos pour faire déraper les manifestations. Quel est ton avis sur cela ? Gamonal est-il un acte de résistance violent ?

La lutte « violente » a augmenté en réponse à la répression policière. Les médias et le Ministère de l’Intérieur tentent toujours de dénigrer les luttes avec de telles déclarations mais, de mon point de vue, nous n’avons pas à entrer dans leur jeu. La notoriété acquise par Gamonal est le résultat de l’addition de plusieurs manières de lutter.

Comment a été ressentie la victoire ? Quelle répercussion peut-elle avoir dans d’autres lieux de l’Etat espagnol ?

Nous avons appris la nouvelle de l’arrêt du chantier pendant l’assemblée du soir du vendredi 17 janvier, qui se déroulait simultanément à la conférence de presse du maire, Javier Lacalle, et l’émotion a été énorme. Mais il est clair pour nous que la lutte ne se termine pas ici. Il y a 47 personnes qui ont été arrêtées à Burgos, nous avons récolté l’argent pour payer toutes les cautions mais nous n’allons pas nous arrêter tant qu’elles ne seront pas toutes absoutes.

Cette lutte est effectivement une grande opportunité pour renforcer le tissu social du quartier, parce que nous avons pu voir qu’ensemble pour résistons et nous gagnons ! En outre, cette victoire est très importante parce qu’elle nous donne des forces pour continuer à lutter, non seulement à Burgos, mais dans tout le pays. C’est un exemple de comment quand ceux et celles d’en bas s’unissent ils peuvent alors remporter des victoires comme celle-ci

Source :
http://anticapitalistas.org/spip.php?article29329

Gamonal, ou la victoire d’un quartier ouvrier

Mariano González, Oscar JDB

Gamonal de Rio Pico était à l’origine un village de la province de Burgos, jusqu’à ce qu’en 1955 il fut intégré comme quartier de la ville, devenant ainsi le « quartier de Gamonal » (son nom provient du mot « gamones », une plante qu’on cultivait comme aliment pour le bétail dans cette région).

Durant la dernière époque de la dictature franquiste, l’industrialisation a gagné Burgos et a fortement touché le quartier de Gamonal car il est traversé par la route N-1 qui relie Madrid à Paris. C’est à cette période, dans les années 1970 et 1980 qu’a eu lieu la grande expansion du quartier (on commença alors la construction de multiples blocs de logements pour accueillir la main d’œuvre qui venait de la campagne pour travailler dans l’industrie).

Comme tous les quartiers ouvriers créés pendant l’expansion industrielle, les bâtiments étaient construits de manière précipitée et avec des matériaux de basse qualité, ce à quoi il faut ajouter le nombre réduit d’espaces verts. Il existe en outre une grande densité de population, avec plus de 60.000 habitants sur les 180.000 que compte toute la ville. Et la crise provoque un taux de chômage très élevé.

Les principales luttes du quartier de Gamonal remontent déjà aux années 1978 et 1980, quand eurent lieu des mobilisations (violemment réprimées) concernant l’amélioration des lignes d’autobus ainsi que contre la hausse des prix. Plus récemment, après plusieurs mois de lutte contre la construction d’un parking souterrain, le 18 août 2005 eu lieu une forte mobilisation qui fut durement réprimées mais qui obligea la municipalité à abandonner son projet.

Opposition

Comme on l’a vu, c’est un quartier ouvrier très peuplé qui a été choisi par les autorités municipales actuelles du Parti Populaire pour construire son projet pharaonique : le Boulevard de Gamonal. Le quartier est traversé par la rue Vitoria, avec deux bandes de circulation de chaque côté et avec beaucoup de trafic (il s’agit de l’un des axes qui vertèbre Burgos) et le projet du PP (qui devait coûter près de 15 millions d’euros en pleine crise) consistait à laisser une seule bande de chaque côté et à spéculer avec la construction d’emplacements de parking à 20.000 euros chacun (qu’une population ouvrière et avec un fort taux de chômage ne pourrait pas se payer). Ce projet n’était pas soutenu par les voisins du quartier.

La craintes de dégâts aux logements, le coût énorme que suppose un chantier que personne n’avait demandé (en outre, quelques mois avant le PP avait fermé une crèche parce qu’elle « coûtait » 15.000 euros !), les dérangements pour le trafic et le commerce du quartier, la transformation d’un quartier convivial en un espace froid, ne furent que quelque-unes des motivations qui suscitèrent l’opposition au Boulevard. Celle-ci commença par prendre la forme de 3 manifestations avec plusieurs milliers de personnes portant quantité de pancartes et la participation revendicative à des événements populaires.

Mais si le quartier de Gamonal, et Burgos avec lui, a fait la « une » des médias pour sa lutte, c’est en raison des affrontements directs qui ont débuté dès le 8 janvier quand l’entreprise choisie pour les travaux a commencé à installé les barrières de délimitation. Cette nuit là, des dizaines de personnes ont renversé les barrières, ont joué au chat et à la souris dans les rues avec la Police et une première personne (un mineur d’âge) a été arrêtée. Le lendemain, la présence policière était renforcée tandis que des centaines et des milliers de personnes de tout le quartier et du reste de la ville affluaient pour apporter leur soutien.

Au cours des trois nuits suivantes eurent lieu de durs affrontements de rue dans le quartier entre des centaines de policiers anti-émeute venus d’autres villes et les voisins, affrontements précédés de manifestations comptant jusqu’à 10.000 personnes. On a enregistré 47 personnes arrêtées au total, des centaines de contrôles d’identité et de multiples matraquages de la part des policiers anti-émeute.

Sans peur

La mobilisation ne s’est pas seulement nourrie de la lutte contre le Boulevard, d’autres éléments sont entré en compte ; la lutte contre la corruption, contre le gouvernement, en défense du territoire, contre l’austérité et contre le chômage des travailleurs, contre le « capitalisme de copinage ». Elle est le fruit de plusieurs années de mécontentement d’une classe ouvrière et d’une jeunesse sans travail, sans foyer, sans argent, mais aussi sans peur de lutter.

Des centaines de personnes ont occupé la zone des travaux de manière permanente. La solidarité du quartier et l’esprit combatif ont été énormes et l’occupation policière étouffante, mais tous les jours se tenaient deux assemblées avec des centaines (le matin) et des milliers (le soir) de personnes. Une manifestation a fait halte face au commissariat de police pour exiger la libération de tous les détenus, puis devant l’immeuble du groupe de presse Promecal (siège du « Diario de Burgos ») pour protester contre la manipulation médiatique des informations relatives à notre lutte. La première victoire partielle a consisté en une conférence de presse du maire Lacalle dans laquelle il a annoncé que les travaux étaient paralysés pendant 20 jours afin de « dialoguer » avec les voisins du quartier.

La lutte n’est retombée à aucun moment, bien au contraire et, ce vendredi dernier, près de 2.000 personnes sont descendues de Gamonal jusqu’à la Plaza Mayor de Burgos pour « assister » au conseil municipal où le PP a refait un exercice de prépotence et de cynisme en affirmant qu’avec la majorité absolue dont il disposait, le chantier allait être redémarré dans les prochains jours. Mais, au cours de la soirée, sans doute épuisé par la pression des habitants du quartier, le PP annonçait l’abandon définitif de son projet. Le peuple, le quartier de Gamonal, la classe ouvrière, a gagné la partie !

Mais la lutte n’est pas terminée car le mouvement des voisins, organisé en Assemblée et en commissions de travail, continue à exiger la démission du maire Javier Lacalle, le retrait des forces anti-émeute, la libération sans charges des personnes arrêtées lors des protestations de soutien dans d’autres villes et l’absolution définitive de tous les autres.

La lutte n’a fait que commencer…

Source :
http://anticapitalistasburgos.blogspot.com.es/2014/01/bulevar-no-un-pueblo-dice-basta_19.html
Traductions françaises pour Avanti4.be : Ataulfo Riera