Etat espagnol : Crise du bipartisme et percée de la gauche radicale

Daniel Albarracín, Josep Maria Antentas, Raúl Camargo 26 mai 2014

Les élections européennes du 25 mai dans l’Etat espagnol représentent un séisme politique avec l’importante chute électorale des deux principaux partis (PP et PSOE) et la progression spectaculaire de la gauche radicale. Ces deux faits sont le fruit de la terrible crise économique et sociale que traverse le pays, des dures politiques d’austérité imposées par la bourgeoisie ainsi que des luttes sociales qui se succèdent depuis l’émergence du mouvement des « Indignés » en mai 2011. Ces résultats expriment ainsi la forte érosion du bipartisme et la crise de plus en plus profonde que connaissent un régime et des institutions issues de la Transition et de la Constitution de 1978 adoptée après la chute de la dictature franquiste. Le nouveau mouvement politique « Podemos » (Nous pouvons), constitué il y a quelques mois à peine autour d’un noyau initial d’intellectuels, d’activistes sociaux, d’artistes, ainsi que de l’organisation Izquierda Anticapitalista (IA, Gauche anticapitaliste), obtient le score remarquable de 8% des voix (et 5 sièges au Parlement européen) à la suite d’une mobilisation et d’une construction par la base, traduisant ainsi politiquement avec succès l’impact du mouvement des « Indignés ». Nous publions ci-dessous de larges extraits d’une analyse de Josep Maria Antentas sur la signification de cette percée, ainsi qu’un article sur l’émergence et la campagne de Podemos publiée il y a quelques semaines sur le site du Nouveau Parti Anticapitaliste. Tous les auteurs participent au mouvement Podemos et sont également membres d’IA. (Avanti4.be)

25 mai : Nous pouvons ouvrir des brèches et nous pouvons les élargir

Josep Maria Antentas

Presque six années sont passées depuis le début « officiel » de la crise avec la faillite de Lehman Brothers en septembre 2008. Quatre depuis l’annonce du premier grand paquet de mesures d’austérité en mai 2010 de la part de Zapatero. Trois depuis l’éclatement du Mouvement du 15-M. Deux depuis la grande manifestation indépendantiste du 11 septembre 2012 en Catalogne...

Désormais, la crise économique et sociale débouche sur une crise politique, une crise de régime : le mécontentement vis-à-vis du système politique et des institutions atteint des niveaux inédits depuis la Transition. Les élections du 25 mai ont marqué le premier transfert électoral, dans des scrutins concernant l’ensemble du pays, de trois années de luttes sociales discontinues mais réelles et intenses.

Avec un taux de participation similaire à celui des européennes de 2009 (44,9% à l’époque, 44,84% aujourd’hui), il est clair que le bipartisme connaît une usure à marche forcée. En 2009, le PP (Parti populaire, droite néolibérale, NdT) obtenait 6.670.377 de votes (42,12%) et 24 sièges et le PSOE (social-démocratie, NdT) 6.141.784 (38,78%) et 23 sièges. Autrement dit, ces deux partis cumulaient 12.812.161 votes (80,9%) et 47 députés.

Aujourd’hui, le panorama est très différent : 4.070.643 votes (26,06%) et 16 sièges pour le PP et 3.593.300 (23%) et 14 députés pour le PSOE. Ensemble, ils font 7.663.943 votes (49,06%) et ont 30 sièges, soit 60% de ce qu’ils avaient obtenus en 2009. L’alternance au pouvoir est finie. Quand l’un gouvernait, il s’usait au pouvoir tandis que l’autre récupérait ses forces dans l’opposition. Aujourd’hui, tant le PP que le PSOE, qu’ils soient au gouvernement ou dans l’opposition, s’effondrent ensemble.

La gauche radicale en force

Globalement, la crise du bipartisme se décante pour le moment en faveur de la gauche. C’est là un fait notable dans une Europe où les forces réactionnaires progressent partout. Il est probable que les résultats de la gauche à la gauche de la social-démocratie dans l’Etat espagnol constituent, avec ceux de Syriza en Grèce, l’une des deux bonnes nouvelles des élections à l’échelle du continent. Des partis comme l’UPyD (droite radicale populiste, NdT), en dépit du maintient de leur progression par rapport à 2009 (1.014.985 votes, 6,49%, et 4 députés aujourd’hui face à 451.866, 2,85%, et 1 siège à l’époque), ne parviennent pas à polariser la situation vers la droite de manière notable.

Pour la gauche, les choses changent drastiquement : l’addition des votes des deux principales listes présentes à la gauche du PSOE à l’échelle de l’Etat espagnol ; Podemos (1.244.605, 7,96%, 5 sièges) et Izquierda Unida (IU, Gauche Unie, dont la principale force est le Parti communiste, NdT) (1.561.246, 9,99%, 6 députés), atteint 2.786.151 votes (17,95%) et 11 députés. Un résultat pas très éloigné de celui du PSOE (3.593.300, 23% et 14 députés). Si on y ajoute les scores de la liste « Printemps européen » (Compromis+Equo) avec 299.804 voix (1,91%), le résultat atteint 3.085.955 votes (19,87%), auquel on pourrait également adjoindre les 324.424 votes (2,07%) de Bildu et du BNG (partis de la gauche nationaliste basque et galicienne, NdT). Dans des endroits comme la Communauté de Madrid, Podemos (248.888 votes, 11,27%) et IU (231.889, 10,5%) dépassent ensemble le PSOE (417.993 votes, 18,93%).

Le PSOE est encore loin de connaître une dynamique similaire à celle du PASOK grec. Il n’est pas encore en décomposition. Il sera forcé de se secouer et il peut retrouver des forces là où il n’en a apparemment pas. Mais sa base électorale se rétrécit. Dépourvu de toute crédibilité politique, incapable d’offrir quoi que ce soit de différent par rapport à la droite, il commence à perdre l’unique argument de force qui lui restait encore : celui d’être la seule force incarnant une alternative au PP. Jamais nous n’avons touché d’aussi près la possibilité de le couler. Ce genre de train ne passe pas souvent deux fois.

Aucun doute n’est permis : l’abrupte apparition de Podemos est la grande nouvelle à l’échelle de l’Etat espagnol. Une irruption spectaculaire de par ses résultats et pour ce qu’elle signifie. A court terme, la fonction de la nouvelle formation est claire : déstabiliser le système politique et, face à l’incapacité de la gauche traditionnelle à le faire par elle-même, ouvrir une brèche dans le bipartisme. Le succès de Podemos est une merveilleuse nouvelle pour ceux qui ne se sentent représentés par aucune des forces existantes, pour ceux qui se sentent désemparés et sans planche de salut où s’accrocher, pour ceux qui étaient convaincus qu’un nouvel acteur était indispensable afin d’animer la partie. (...) Son irruption va faire bouger le jeu des partis, secouer toute la scène politique et l’ensemble de la gauche.

Podemos aura à partir de maintenant une grande responsabilité. Etant la force la plus neuve, la plus fragile et la moins structurée, elle porte un grand poids sur ses épaules : ne pas décevoir les espoirs placés en elle et poursuivre une partie qu’elle a commencée avec éclat. Le succès de Podemos est aussi, et il devrait être perçu comme tel, une excellente surprise pour les militants, les sympathisants et les électeurs d’IU qui veulent que leur formation de référence ait une politique plus dynamique, moins pleutre dans les institutions et plus en syntonie avec les aspirations populaires post 15-M. Podemos sera un aiguillon qui obligera IU à bouger. C’est là une bonne nouvelle pour les sympathisants de cette formation qui recevront de Podemos une aide inattendue.

Crise de régime et droit à l’autodétermination

Finalement, l’émergence de Podemos est également une bonne nouvelle pour nous qui regardons les choses depuis la Catalogne (ou des autres nations sans Etat qui appartiennent aujourd’hui à l’Etat espagnol) car l’apparition d’une force existante à l’échelle du pays ayant un discours assez clair et une tête de liste qui s’est impliquée pour le droit à l’autodétermination et sur le référendum du 9 novembre (la consultation sur l’indépendance de la Catalogne, NdT) est une nouveauté importante qui a une inestimable valeur stratégique.

Le bipartisme PP-PSOE, le « PPOE », souffre d’une crise croissante qui ne se reflète pas seulement dans la perte de votes mais, surtout, en perte de crédibilité, en incapacité ne serait-ce qu’à susciter le moindre espoir parmi ceux qui continuent à voter pour eux. Mais il ne faut pas en déduire que le bipartisme et le régime politique n’auraient plus aucune marge de manœuvre, ni que leur crise va automatiquement déboucher sur une issue démocratique et sociale. Le régime peut se recomposer, avec un mélange de ré-légitimation et d’involution autoritaire et néo-centralisatrice d’en haut. Ou bien le vide politique peut finir par se remplir avec des alternatives démagogiques et réactionnaires de rechange en cas de faillite définitive du « PPOE ». Bien que ceci ne soit pas la tendance dominante qui marque ce 25 mai, les événements dans d’autres pays, comme les résultats alarmants en France, nous montrent qu’un tel péril est toujours là.

Ce n’est pas le moment de continuer avec le business as usual, avec les grises routines de la gauche. Ce n’est pas le moment pour une partie des forces, comme IU, de continuer avec les inerties institutionnelles et la mentalité de complément du PSOE. Ce n’est pas le moment de continuer, pour une partie des activistes sociaux, avec le seul activisme social et syndical. Ce dernier est la condition nécessaire à tout changement, mais il ne suffit pas à lui seul : il faut aussi poser la question de l’alternative politique. Ce n’est pas le moment, non plus, pour une partie de la gauche anticapitaliste et alternative, de se complaire dans la situation d’être une minorité qui dérange mais sans vocation à être majoritaire, de se contenter seulement de construire sa propre organisation.

Il ne faut pas être des spectateurs passifs face à la crise du régime. Il faut entrer dans la lutte sans complexe. Mais toujours, bien entendu, sans perdre de vue les objectifs, sans confondre la vocation à la majorité avec la dissolution programmatique, sans prendre pour de l’audace des dérapages imprudents. C’est le moment d’œuvrer à articuler une majorité politico-sociale anti-austérité et favorable à l’ouverture de processus constituants démocratiques qui brisent ce qui a été attaché avec les chaînes de la peur en 1978. C’est l’heure d’agir avec la double perspective de l’unité et de la radicalité, de la volonté d’être majoritaire… pour tout changer. Pour mettre fin à notre interminable et particulier « cauchemar à Elm Street » de plans d’austérité sans fin, de coups de main autoritaires en permanence et de négation perpétuelle de droits démocratiques élémentaires.

Il ne convient cependant pas de semer de faux espoirs. Composer une majorité politique de rupture sera un processus complexe et difficile, plein de pièges, de fausses pistes, de chemins qui ne mènent nulle part et de raccourcis qui nous ramènent en réalité en arrière. Cela nécessitera un processus large d’alliances et de discussions entre les différentes forces à l’échelle de l’Etat espagnol et souverainistes catalanes, basques et galiciennes, dont on peut à peine aujourd’hui imaginer les contours et les formes. Pour ce faire, il convient de commencer à élargir les brèches qui se sont ouvertes aujourd’hui. En œuvrant avec un empressement serein et un calme emballement, avec un réalisme rêveur et avec une imagination rationnelle. La crise du PSOE et du PP, ensemble avec l’irruption de Podemos, est une première secousse qui ne peut être comprise que comme le prologue de ce qui est à venir. Le 25 mai devrait être électoralement parlant le « début du commencement ». (…)

Les prochains mois seront décisifs. Nous allons connaître une nouvelle accélération politique à mesure que s’approchera le moment de vérité avec le référendum du 9 novembre. Loin d’être une affaire seulement catalane, le mouvement indépendantiste catalan interpelle l’ensemble des forces politiques et sociales démocratiques et favorables à un changement social égalitaire dans tout l’Etat espagnol. L’absence de voix convaincantes et audibles, de portée nationale, favorables au droit à l’autodétermination a été jusqu’ici assourdissante. Le malaise que cette question suscite au sein de la gauche dans le reste de l’Etat espagnol est aussi compréhensible que stratégiquement aveugle : si Rajoy est battu en Catalogne il sera blessé à mort, tout comme le sera le régime dont il est le garant.

Mais comment faire en sorte que le mouvement indépendantiste catalan ne serve pas à la droite espagnole pour redonner cohésion à sa base sociale, mais qu’il aide au contraire à ouvrir une voie d’eau définitive dans le navire de la Transition ? Telle est la question. Pour cela, une double stratégie est nécessaire. Il faut d’abord la volonté de la gauche catalane et du mouvement souverainiste de chercher des alliés en dehors de la Catalogne et de ne pas s’enfermer seulement dans une accumulation de forces à l’échelle de la nation catalane (qui entraînerait en outre une pression interne en faveur de l’ « unité patriotique » sous le leadership d’Artur Mas - président de la Généralité catalane et dirigeant du parti nationaliste de droite CiU au pouvoir, NdT). Ensuite, il faut que la gauche dans le reste de l’Etat espagnol exprime sa solidarité politique avec le droit de choisir en Catalogne. Et c’est ici que Podemos peut jouer un rôle clé.

Bien que déséquilibrée, la partie reste ouverte et sa fin n’est pas encore écrite. Dans le futur, en regardant en arrière, nous verrons que la situation actuelle fut ou bien la période où nous avons subis une défaite historique sans appel qui a signifié l’appauvrissement massif de la majorité de la population et une involution antidémocratique du système politique, ou bien la période dans laquelle nous avons fait dérailler la « seconde restauration monarchiste ». Lequel de ces deux futurs alternatifs va prévaloir ? Demain se joue sans nul doute aujourd’hui.

Josep Maria Antentas est professeur de sociologie à l’Universitat Autònoma de Barcelona (UAB) et est membre de Revolta Global/Izquierda Anticapitalista.

Source :
http://blogs.publico.es/dominiopublico/10046/25-mayo-podemos-abrir-brechas-podemos-ensancharlas/
Traduction française et intertitres pour Avanti4.be : Ataulfo Riera

Podemos, un nouveau mouvement

Raúl Camargo, Daniel Albarracín

L’initiative politique Podemos (« Nous pouvons »), qui se donne pour objectif immédiat de présenter une liste aux élections européennes, a été lancée publiquement le 17 janvier 2014 à l’initiative du présentateur du programme de télévision La Tuerka (« L’Ekrou »), Pablo Iglesias, d’un groupe d’enseignants réuni autour de lui et d’Izquierda Anticapitalista.

Le projet est parti d’un Manifeste, signé par une trentaine de personnalités de la gauche sociale, politique et culturelle, intitulé Mover Ficha (« Prendre les choses en main »). Ce Manifeste met notamment en avant la réalisation d’un audit citoyen de la dette et le non-paiement de la dette illégitime, la nationalisation des banques, la défense du droit à l’autodétermination des peuples et du référendum catalan du 9 novembre prochain, la critique de l’austérité et des coupes dans les services publics, la défense des droits reproductifs des femmes, l’expropriation du secteur de l’énergie et le changement de modèle productif.

En très peu de temps, il a reçu le soutien de plus de 100 000 personnes. Les meetings de présentation organisés dans une série de villes, remplis de jeunes mais aussi de vétérans de nombreuses luttes, ont dépassé toutes les attentes. L’esprit du mouvement du « 15-M »2 paraît s’incarner maintenant dans ce mouvement politique d’un type nouveau. Les primaires ouvertes qui ont été organisées pour élire ses candidats aux européennes ont réuni 33 000 votants, soit le chiffre le plus élevé pour tout scrutin préparatoire à ces élections, n’importe où en Europe. Pablo Iglesias, la personnalité la plus connue, avec sa participation régulière à des programmes télévisés, y a été élu tête de liste3, devant la militante sociale et politique Teresa Rodríguez, membre d’Izquierda Anticapitalista. Selon les derniers sondages publiés dans les médias, Podemos serait déjà près d’obtenir une représentation au parlement de Strasbourg.

Un secteur significatif des classes populaires et laborieuses, qui ne veut pas s’enfoncer dans l’impuissance, aspire à disposer d’instruments politiques crédibles qui lui permettent de sentir pleinement participant. La situation critique que nous traversons a ouvert un espace pour la construction d’un instrument politique, tel que celui représenté par Podemos, dans le cadre plus large et complexe de la gauche.

Indéniablement, il existe au sein de ce mouvement des aspirations diverses (certaines centrées davantage sur la lutte contre la corruption, d’autres sur un besoin de démocratie, etc.) qui pourraient être intégrées dans le cadre d’options politiques plus larges, voire technocratiques. Mais il y a aussi celles qui reconnaissent, et de façon croissante, que le problème est le système, et qui ne trouvaient pas de cadre organisé dans lequel s’exprimer. C’est à celles-là que Podemos ouvre maintenant une voie.

Que se passe-t-il avec Izquierda Unida ?

Izquierda Unida (IU, Gauche unie) est une coalition dirigée par le Parti communiste d’Espagne (PCE). De caractère réformiste, elle défend une orientation qui inclut la recherche d’accords avec le Parti socialiste (PSOE) dans toutes les institutions, comme c’est actuellement le cas au sein du gouvernement régional d’Andalousie, la région autonome la plus peuplée de l’Etat. L’absence de formations alternatives, capables d’enthousiasmer des majorités et d’organiser la contestation, laissait orphelines de nombreuses personnes qui s’incorporaient à nouveau à la lutte.

Pour beaucoup, l’option électorale est nécessaire, mais non suffisante. D’autant que l’on peut douter de la volonté de certaines directions politiques d’aller au-delà des institutions de la « Transition » (le processus qui, entre 1975 et 1978, a signifié le passage du franquisme à une démocratie formelle) et du régime sur lequel elle a débouché – un défi qui exigerait de l’audace anticapitaliste. Certaines organisations se sont également montrées peu aptes à s’enraciner suffisamment dans la culture horizontale et radicalement démocratique portée par les mouvements d’indignation. Peut-être l’irruption de Podemos pourra-t-elle contribuer à accélérer des changements en leur sein.

Quoi qu’il en soit, c’est un défi que nous devons prendre à bras-le-corps, avec des pratiques et des formes d’organisation collectives nouvelles qui nous engagent toutes et tous. Si de tels changements surviennent, tant mieux, ils faciliteront les rencontres. Mais même si l’on peut observer certaines réactions, le message a-t-il été entendu ? A ce jour il semble que non, ou qu’on n’ait pas voulu l’entendre.

Dans tous les cas, pour nous qui n’éprouvons aucun sentiment de loyauté envers une Constitution (approuvée en 1978 dans un référendum qui laissa de nombreuses questions non résolues, et rejetée au Pays basque) que nous n’avons pas votée (tout comme d’autres, auxquels on exigeait de choisir entre le franquisme et l’obtention de quelques libertés démocratiques très encadrées), il est nécessaire de construire quelque chose de meilleur et, autant que possible, d’unitaire. Une unité qui se base sur l’écoute mutuelle et non sur un monologue dans lequel l’autre est nié ou qui vise simplement à donner des leçons.

Ce sont précisément ces défauts d’IU et de sa composante essentielle, le PCE, ainsi que l’espoir que suscite l’initiative Podemos, qui ont poussé de nombreuses personnes non organisées, qui voyaient que leur avenir personnel et collectif était brisé, à se rapprocher de nouvelles formes d’organisation politique collective. D’un outil politique qui s’oppose aux politiques qui agressent le peuple et propose des alternatives pour chasser le gouvernement, dépasser le régime et rompre avec le capitalisme.

Sans doute, Podemos ne peut s’arroger l’exclusivité de la représentation de la gauche politique. La présence plus ou moins consolidée de forces, organisées au niveau de l’Etat, qui disposent depuis longtemps d’une certaine audience électorale, tout comme celle de forces de gauche nationalistes enracinées, sont une réalité. Toutes comptent et nous comptons tous. Il est urgent de nous reconnaître avec nos différences et, surtout, d’être capables de trouver les terrains et les moyens d’influer ensemble – et de le faire.

Podemos, un défi en construction

Rappelons-le, en l’absence de contrepoids effectifs (limitation dans le temps des mandats, révocabilité, bilans et plans de travail, rotation des élus, etc.), l’expression de la base est conditionnée au plus haut point par la gestion des rythmes et de l’information imposée depuis les directions (dans une situation où elles sont privilégiée en termes de contacts, d’information, de temps disponible et de ressources). C’est ce qui explique les réticences de ce secteur qui, jusqu’à présent, ne se sentait pas représenté.

Podemos est donc un espace qui permet de s’auto-organiser et, surtout, donnera aux gens la possibilité d’exercer du pouvoir, de faire les choses par eux-mêmes dans le cadre d’un soutien mutuel collectif ; un espace où la délégation ne pourra être que transitoire et définie pour des tâches concrètes, où l’expérience, la responsabilité et la capacité politique de toutes et tous sera socialisée à tous les niveaux.

Podemos est un défi qui a été mis en marche. S’il faut naturellement être conscients (c’est notamment notre cas) qu’il n’y a pas de formules magiques ni de recettes simples et rapides, il offre néanmoins quelque chose que d’autres instruments n’ont pas pu réaliser, ou ne l’ont fait que jusqu’à un certain point sans paraître mener très loin : une participation horizontale respectueuse des processus démocratiques, sans sujétion à la verticalité imposée par des directions dominant des appareils dépourvus du contrepoids d’un contrôle démocratique effectif ; la réunion de collectifs et de personnes honnêtes et combatifs ; une réelle ouverture autour d’un projet politique qui a un bon point de départ.

Pour cette raison, bien que Podemos ne cesse d’interpeller les formations politiques de gauche pour une stratégie politique faisant corps avec les luttes populaires, son potentiel émane fondamentalement de l’auto-organisation des classes populaires, des nouvelles et nouveaux militants qui en sont issus. Son appel implique sans aucun doute un tournant à gauche, qui ne consiste pas seulement en l’impulsion de mécanismes plus participatifs, mais exige aussi de rompre avec le social-libéralisme sur tous les terrains – que ce soit en Andalousie (où gouverne une coalition formée entre le PSOE et IU), au niveau du gouvernement national ou à celui de l’Europe. Deux points précisément sur lesquels Izquierda Unida, le « grand frère » de la gauche, fait aujourd’hui la sourde oreille.

Peut-être des personnes déjà impliquées dans d’autres formations peuvent-elles considérer cette initiative avec suspicion (juste parce qu’elles ont coutume d’interpréter les initiatives nouvelles comme des adversaires électoraux). Mais les personnes qui au cours de ces années se sont incorporées à la lutte sociale, ou qui seulement sympathisent avec elles, et ne sont pas encore organisées, se sont enthousiasmées pour Podemos. Simplement, parce qu’il s’agit d’un outil qu’elles pourront construire sur un pied d’égalité, avec l’assurance que l’on ne transigera pas avec les vieilles façons de faire, ni avec le néo ou le social-libéralisme qui a notablement déçu en tant de lieux (France, Andalousie, etc.)

Une direction collective qui dialogue en permanence avec ceux d’en bas – La loyauté envers le peuple et les Cercles comme ciment

Les figures dirigeantes qui impulsent aujourd’hui le processus ont une grande responsabilité. Leur première tâche est de ne pas s’arroger des rôles que d’autres ont à assumer. Leurs voix doivent permettre de représenter, avec respect, sensibilité et dans un dialogue permanent avec le mouvement politique qui leur confère ce rôle, les aspirations de nombreuses personnes matérialisées dans des accords et un projet politique.

Tout en demeurant loyales envers le rôle premier des Cercles (les assemblées de base à travers lesquels Podemos s’organise, territorialement et par secteurs), il leur faut devenir des facilitateurs du contact et de l’action au sein des espaces sociaux, de travail et institutionnels – territoires à investir pour les retourner tous.

Organiser patiemment l’impatience – Mobilisation soutenable et rôle central des Cercles

Mettons l’espoir au travail. Sans impatience, mais sans pause. La borne des élections marque une étape dans un trajet qui sera long et parsemé d’obstacles. Assumons-le. En sachant que pour avancer au milieu des adversités, la première chose à faire sera d’implanter une forme de vie collective dans laquelle s’organiser avec d’autres fera partie de nos habitudes quotidiennes.

Construire un outil politique commun ne sera pas une chose simple, du fait de l’ennemi que nous avons à affronter comme de l’effort que nécessitera l’échange mutuel de nos expériences et capacités. Nous aurons besoin de nous écouter, de gérer les désaccords, de nous mettre d’accord sur des points communs et de frapper ensemble. Il nous faudra établir un compromis viable afin de pouvoir mener nos vies sans abandonner nos objectifs, et sans que les nécessités de la vie ne soient reléguées dans un coin. Il nous faudra élaborer, discuter fraternellement et apprendre les uns des autres.

Nous aurons par-dessus tout besoin de lutter pour que l’impatience ne nous consume pas, ni ne nous entraîne dans un électoralisme illusoire. Le but est bien plus éloigné, mais nous commençons dès à présent à cheminer. A travers l’exemple et la pratique, avec ouverture d’esprit, parce que ce mouvement n’est pas ni ne peut être excluant – nous ne serons intransigeants qu’avec les privilèges, où qu’ils soient et quels que soient leurs détenteurs. C’est ainsi qu’une plus grande unité se formera (dans la diversité de celles et ceux d’en bas) et que les conquêtes futures deviendront possibles.

Source : http://npa2009.org/content/etat-espagnol-podemos-un-nouveau-mouvement

Notes :

1 Traduit du castillan par Jean-Philippe Divès.
2 Le 15 mai 2011, jour de la manifestation convoquée à la Puerta del Sol, à Madrid, d’où ont surgi les mobilisations et le mouvement des Indignés.
3 En Espagne comme dans d’autres pays, ces élections font l’objet d’un scrutin de liste unique, organisé au niveau de tout l’Etat.