Etat espagnol : construire une alternative politique d’en bas

Raúl Camargo, Sandra Ezquerra 30 juin 2013

Les 7 et 8 juin derniers à Madrid ont eu lieu les premières journées organisées par l’initiative « Alternatives d’en bas » auxquelles ont participé des personnes venant des différentes « marées » (terme désignant les mouvements sociaux de lutte contre l’austérité dans la santé, l’éducation, etc. NdT), des collectifs du Mouvement du 15-M, des organisations sociales et politiques de gauche (Izquierda Unida, Izquierda Anticapitalista, Ecologistas en Accion, Juventud Sin Futuro, Equo, Attac… NdT) et cela dans le but de construire une alternative au système politique, économique et social actuel. Le processus de préparation s’était développé via des assemblées ouvertes à Madrid qui rassemblèrent de plus en plus de participant-e-s d’origines très diverses. L’assistance aux journées elles-mêmes a été notable, avec plus de 500 personnes au meeting central et entre 250 et 300 personnes dans les ateliers, des gens venant essentiellement de Madrid mais aussi d’autres parties de l’Etat espagnol.

Une première évaluation de la rencontre doit souligner la bonne tonalité générale des débats dans les ateliers et lors de la plénière finale. Malgré la pluralité politique et idéologique existante et la diversité des opinions, l’ambiance fut à tout moment détendue et sans tensions. Quant aux ateliers – des sept prévus initialement, six ont été finalement tenus – ils se sont centrés sur les alternatives économiques et politiques aux diktats de la Troïka et à la crise du régime politique dans l’Etat espagnol, ainsi que dans le modèle organisationnel et participatif que devrait adopter un nouvel instrument politique de ceux et celles d’en bas.

Les conclusions de ces ateliers peuvent être consultées ici : www.alternativasdesdeabajo.org/articulo/acta-y-conclusiones-talleres-jornadas-alternativas-abajo-7-y-8-junio ; elles reflètent l’ébauche d’un programme minimal assez avancé sur ces deux questions et qui furent pratiquement adoptées par consensus dans les ateliers respectifs.

Convergences

L’atelier qui a réuni le plus de participants, avec quelques 130 personnes, était consacré aux accords nécessaires entre mouvements sociaux et organisations politiques. Les interventions y ont été nombreuses (plus de 70 prises de parole) et d’une grande richesse argumentaire, bien qu’il faille être autocritique et signaler la faible participation des femmes, avec seulement 12 prises de parole. La taille de l’atelier lui-même rendait difficile la prise d’accords concluants, mais la majorité des interventions ont abondé sur la nécessité d’un processus de convergence entre la gauche sociale et politique sur base d’une orientation de rupture avec le régime de 1978, tout comme avec les diktats de la Troïka.

L’assemblée finale a décidé d’organiser des journées similaires dans différentes villes et régions/nations pour le mois de septembre et de tenir à nouveau des journées plus grandes au niveau de l’Etat espagnol au mois d’octobre.

L’initiative « Alternatives d’en bas » a ainsi entamé un tournant vers la convergence entre des secteurs sociaux et politiques pluriels, mais elle a devant elle d’importants défis à relever et qui ne pourront être résolus à court terme. Pour ce faire, il sera nécessaire de cultiver la confiance entre les participants-e-s et cela ne peut se faire qu’avec le temps et du travail commun. Nous pouvons également souligner trois défis à relever pour ce processus au cours des prochains mois ;

Horizontalité et démocratie

L’initiative doit se doter d’une structure organisationnelle minimale qui lui permette de fonctionner entre les journées/assemblées et de mener à terme les décisions prises par celles-ci. Ce n’est pas une question si simple, puisque les méfiances vis-à-vis de tout type de délégation de pouvoir sont à l’ordre du jour dans les rassemblements de type « assembléiste ». Lors de l’assemblée finale de la journée du 8 juin s’est constitué un comité de coordination pour la prochaine journée d’octobre dont la composition a été faite de manière volontaire et les conclusions de l’atelier sur l’« assembléisme » et celui sur les instruments de participation ont tracé des propositions de fonctionnement très claires dans un sens nettement horizontal et radicalement démocratique.

Cela nous semble constituer des pas dans la bonne direction, bien qu’il faille sans doute prévoir encore d’autres commissions de travail si l’on veut que le processus s’étende dans tout l’Etat espagnol et touche de nombreuses villes, villages et quartiers. La bonne tonalité des débats et l’absence de tensions lors de la première rencontre constituent une bonne base pour que cette tâche fondamentale puisse se réaliser sans trop de problèmes superflus.

Programme et cohérence

Le débat sur le programme minimal est une des questions fondamentales à faire aboutir à moyen terme. Les conclusions des différents ateliers peuvent déjà constituer une bonne base, bien que des positions distinctes vont sans doutes apparaître sur des thématiques telles que la sortie ou non de l’euro, le maintient dans l’UE, l’annulation de la dette ou sa renégociation, et d’autres encore. En tous les cas, selon moi, il y a plusieurs questions fondamentales à prendre en compte dans ce sens : tout processus qui veut susciter l’espoir et des adhésions autour de lui doit être cohérent entre ce qu’il dit et ce qu’il fait.

Si on dit qu’il faut désobéir aux politiques de la Troïka et ne pas appliquer les coupes sociales qu’elles imposent, alors il faut le faire et cela implique des niveaux d’affrontements élevés contre tout l’appareil institutionnel. Si on proclame que la priorité est la lutte dans la rue, cela doit être l’objet central de l’attention du processus, tout comme celui d’organiser et de rassembler tous les gens disposés à le faire. Si on veut construire un instrument en rupture avec le régime actuel, il faut utiliser de nouvelles manières de faire la politique, à partir d’en bas, avec des méthodes démocratiques et participatives qui évitent au maximum la délégation de pouvoir et qui font de chaque personne un acteur actif de la construction d’un nouveau sujet politique.

Au-delà d’une liste de revendications, c’est avec la manière de les défendre ici et maintenant que se jouera l’avenir de ce mouvement. La crédibilité est en conséquence un facteur essentiel et elle doit être recherchée dès le début.

La question des élections

La question électorale fut également présente dans les débats, bien que moins qu’il était prévu, heureusement. Cependant, c’est une question qu’il faudra affronter et discuter, sans précipitation ni ultimatisme, mais suffisamment à temps. Dans l’assemblée finale des journées, Enrique Santiago, en tant que représentant d’Izquierda Unida (IU), a fait une offre directe à « Alternatives d’en bas » pour construire une liste unitaire de toute la gauche sociale et politique aux élections européennes de l’année prochaine au travers d’un processus « ouvert, horizontal et participatif », selon ses propres termes.

Le climat d’urgence sociale et la nécessité de chercher l’unité entre les gauches peut amener bien des gens à considérer comme prioritaires les premières élections qui auront lieu, dans ce cas ci les européennes si d’autres ne sont pas anticipées, afin de mettre en avant une liste qui rejette les politiques de la Troïka.

Mais le débat sur le programme, les formes et les candidatures ne devrait pas s’accélérer au point de miner le processus ou de le transformer en une initiative dont la première expression publique tournera autour des élections - en outre des élections européennes, qui sont très éloignées des préoccupations des gens, et où l’ont ne pèse en rien sur ceux qui possèdent le pouvoir réel en Europe, avec des taux d’abstention presque toujours supérieurs à 45%.

En tous les cas, le débat aura certainement lieu. Et lors de celui-ci, il faudra dire à IU, avec tout le respect et reconnaissance pour son rôle de force majoritaire de la gauche, qu’il est difficile de penser construire une candidature commune contre les politiques de la Troïka quand, en même temps, celles-ci sont plus ou moins appliquées en Andalousie, où IU participe au gouvernement régional avec le PSOE. D’autant plus que cette participation semble être érigée comme un « modèle » pour le reste de l’Etat espagnol, comme vient de le faire le frais émoulu coordinateur andalous d’IU. Le débat, donc, est loin d’être facile et il faudra y consacrer le temps et la maturation nécessaires pour qu’il ne gâte pas le processus.

En définitive, « Alternatives d’en bas » est un processus en marche, qui vient de la base, qui veut aller très loin et qui, pour cette raison, doit être abordé avec beaucoup d’attention et de prudence. Nous savons que les temps actuels exigent avec urgence la constitution d’une référence politique unitaire et de rupture. Mais pour aller très loin, il est nécessaire de ne pas sauter des étapes et de créer un mouvement fort et large à la base. C’est à cela que nous œuvrons.

Source :
http://www.vientosur.info/spip.php?article8065
Raúl Camargo est militant de l’organisation Izquierda Anticapitalista (Gauche anticapitaliste)

15-M : La fenêtre vers la politique

Sandra Ezquerra

Nous vivons des jours de célébrations, d’anniversaires et d’analyses. Il y a un peu moins de deux ans surgissait sur l’échiquier politique, social et médiatique le phénomène que nous connaissons comme le « mouvement du 15-M ». Des dizaines de milliers de personnes sont sorties dans les rues le 15 mai 2011 dans tout l’Etat espagnol pour dire qu’ils n’étaient pas « des marchandises aux mains des politiciens et des banquiers ». Les jours, les semaines et les mois qui suivirent furent remplis de grandes surprises : occupations des places, assemblées citoyennes massives, actes massifs de désobéissance et bien d’autres encore.

Le 15-M a été le mouvement socio-politique le plus significatif depuis la Transition, non seulement par son caractère massif ou pour les larges sympathies qu’il a suscité parmi la population (ce qui, par ailleurs, n’est déjà pas rien), mais parce que son émergence a marqué un tournant dans la manière avec laquelle la population réagi tant à la crise du capitalisme qu’aux mesures qui lui sont imposées par les gouvernements et les organismes internationaux.

Bien sûr, la résignation et le désespoir continuent à étouffer la capacité d’agir de millions de personnes, mais le grand mérite du 15-M a été et reste sa capacité à faire sortir dans la rue ceux et celles qui regardaient passivement depuis leur balcon le délabrement social et économique dans lequel nous sommes plongés ; son grand succès a été son habileté à créer des espaces symboliques, physiques et virtuels qui ont permis de forger une nouvelle génération d’activistes, de penseurs critiques et de politiques profanes. Le 15-M a ouvert une brèche dans l’étroite conception de la politique en tant qu’art de gouverner réservé aux politiciens professionnels (d’où sont exclus les citoyens) en faveur d’une conception de la politique où se produisent et se combattent quotidiennement les inégalités, les injustices, les souffrances et dans laquelle nous pouvons et nous devons tous et toutes participer.

Cependant, deux ans après son irruption, la crise n’est nullement finie et on ne peut pas vraiment dire que le mouvement soit parvenu à renverser le système politico-économique. En réalité, ses victoires concrètes ont été peu nombreuses : on a certes stoppé de nombreuses expulsions de logement ; les manifestations et les protestations se sont multipliées ; il y a eu trois grèves générales et de nombreuses grèves sectorielles ; on a occupé des édifices pour offrir un logement à des familles sans toit… Mais le chômage a continué à augmenter, les banques continuent d’être les seuls bénéficiaires des « sauvetages » ; la répression policière s’est déchaînée et les mesures économiques des gouvernements sont sans cesses plus brutales.

Sans les abandonner pour autant, le mouvement a réduit sa présence dans les rues, dans les places et dans l’espace public. Sa massivité a donné naissance à plusieurs fronts et la « sectorialisation » des luttes s’est approfondie : les multiples « marées », la Plateforme des Victimes de l’Hypothèque ou les collectifs féministes, parmi de nombreux autres, se sont mis à la tête des revendications contre la privatisation des services publics, les expulsions ou les graves attaques du Parti Populaire contre le droit des femmes de décider sur leur propre corps.

D’autre part de plus en plus de voix s’élèvent pour conjurer la démoralisation et articuler la rage de manière politique, à cause de la difficulté à obtenir des victoires tangibles et du caractère de plus en implacable des coupes et l’érosion des droits sociaux. A ses débuts, le 15-M s’est caractérisé par un rejet massif envers les partis, les organisations syndicales et tout type de lien avec les institutions. Cependant, il existe aujourd’hui un consensus croissant en son sein sur le fait que les batailles dans les rues, bien qu’indispensables, présentent de sérieuses limites. On ouvre ainsi de nouveaux horizons et possibilités qui, loin de contredire ceux qui existent déjà, peuvent les compléter et les renforcer.

Le 15-M ne peut ni ne doit se transformer en un parti politique, mais il peut transférer l’énorme force et légitimité qu’il a obtenu sur les places dans des espaces de convergence qui incarnent une remise en question réelle et effective des politiques antisociales que nous subissons. Il y a deux ans, les pouvoirs politiques et médiatiques criminalisaient le mouvement parce qu’il faisait le siège du Parlement catalan et plus récemment pour avoir encerclé le Parlement espagnol. Depuis lors, paradoxalement, une force politique de rupture comme la CUP-Alternatives des Gauches est entrée au Parlement catalan avec trois députés et l’a fait en grande partie grâce au soutien de milliers d’indigné-e-s. En Catalogne, la proposition d’un Processus Constituant lancée par Teresa Forcades et Arcadi Oliveres prend de plus en plus de force et dans d’autres lieux de l’Etat espagnol émergent des initiatives similaires comme « Alternatives à partir d’en bas » (voir ci-dessous, NdT). Il est de plus en plus probable qu’avec le soutien d’une large majorité sociale, la véritable Politique envahisse la politique.

Le 15-M célèbre ses jours-ci son second anniversaire. Sa force d’attraction et sa raison d’être sont loin de s’être évaporés et nous rappellent que ces deux années furent faites de débats, d’épreuves, d’erreurs, d’apprentissages et de maturation. La crise continue à écraser et à noyer les gens. Je suis cependant certaine que ceux et celles qui, il y a deux ans, ont cessé d’observer du balcon et sont sortis dans les rues ont encore bien des choses à dire.

Source :http://www.anticapitalistas.org/spip.php?article28426
Sandra Ezquerra, militante féministe, est membre d’Izquierda Anticapitalista

Appel : Comment construire l’alternative à partir d’en bas ?

Les mobilisations des deux dernières années ont montré un potentiel de lutte sociale croissant et un vaste rejet des politiques qui prétendent résoudre la crise en récompensant avec de l’argent, de la reconnaissance et des privilèges ses responsables directs et en endettant à vie la majorité de la population.

Le modèle économique, institutionnel et politique actuel a échoué.

Il est urgent de créer tous ensemble un nouveau modèle politique, social et économique en étant conscients que ce processus ne sera ni facile ni rapide. Il requiert une auto-organisation et une mobilisation sociale permanentes. Seule une citoyenneté active, participative et dans la rue sera capable de garantir un processus de changement social profond.

Pour y parvenir, il est nécessaire d’impulser un processus de réflexion et de convergence, large, horizontal et participatif capable de reconnaître en son sein la diversité des multiples collectifs qui œuvrent depuis un certain temps déjà pour un changement démocratique et pacifique. Dans cette réflexion, nous pensons qu’il faudrait aborder des questions telles que les alternatives à la crise du régime de 1978 ; les processus constituant, le débat sur quel programme d’urgence sociale pour rompre avec la dictature de la dette et les alliances nécessaires pour le mener à bien ; le rapport entre mouvements sociaux et organisations politiques ou les formes participatives et de démocratie interne dont devrait se doter un nouvel instrument politique de ceux et celles d’en bas.

Pour avancer dans ce sens, les signataires de cet appel proposent l’organisation de journées publiques les 7 et 8 juin à Madrid afin de débattre et, si possible, de parvenir à des accords sur les différents sujets traités. Nous appelons tous les collectifs, assemblées et activistes sociaux et politiques en général à rejoindre cet appel à et diffuser et à participer à ces Journées dont la préparation sera ouverte et démocratique.

Il est temps que les 99% s’unissent. En feras-tu partie ?

Source : http://alternativasdesdeabajo.org/

Traductions françaises pour Avanti4.be et intertitres : Ataulfo Riera