Etat d’exception à Hambourg : Un laboratoire policier contre la protestation sociale

Andreas Blechschmidt , Ingo Niebel, Richard Crowbar 27 janvier 2014

Depuis le mois de décembre 2013, la ville de Hambourg connaît plusieurs mobilisations importantes et des heurts violents entre manifestants et policiers. La répression menée par les autorités du SPD (parti social-démocrate allemand) est particulièrement brutale et s’appuie sur l’application d’une véritable loi d’exception qui instaure une sorte d’état de siège dans une partie de la ville. Les mobilisations sont le fruit d’une convergence entre plusieurs luttes : pour les droits des réfugiés, contre la spéculation immobilière et la « gentrification » consécutive qui frappe les quartiers populaires, ainsi que la menace d’expulsion d’un centre social autogéré historique, « Rote Flora ». Concernant ce dernier, la lutte commence d’ailleurs à porter ses fruits puisque la municipalité a finalement refusé le droit du propriétaire de « Rote Flora » d’expulser ses occupants à des fins spéculatives. (Avanti4.be)

Depuis début janvier il existe une sorte d’Etat d’exception à Hambourg, limité à quelques quartiers de la ville mais illimité dans le temps. Selon la version officielle, avancée par le maire et chef du gouvernement régional, le social-démocrate Olaf Scholz (SPD), cette mesure vise à mettre un terme à une série d’émeutes qui, depuis Noël dernier, voient s’affronter des activistes de gauche et du mouvement autonome aux forces de l’ordre. Le SPD de Hambourg, et surtout son conseiller à l’Intérieur, l’ex-militaire Michael Neumann, cherchent à réduire le conflit à ces explosions de violence. En même temps, l’exécutif de Scholz escamote le fond social qui se trouve derrière ces événements.

Le mécontentement du mouvement d’extrême gauche, traditionnellement très actif et pluriel à Hambourg, a été alimenté d’une part parce que Neumann a décrété que toute personne à la peau basanée ou d’aspect africain était suspecte d’être un immigré illégal. D’autre part, le centre emblématique des « squatteurs » allemands, le « Rote Flora » et les historiques « Maisons de Esso » doivent être vidés pour cause de spéculation immobilière. En même temps, la bourgeoisie gaspille 789 millions d’euros provenant du Trésor public dans la construction d’un édifice de prestige sur les rives de l’Elbe. C’est pour toutes ces raisons que s’organisent des manifestations sous le thème « Cette ville est à tous », en défense de « Rote Flora » en tant que centre culturel, contre la « gentrification » des quartiers populaires et pour la défense des réfugiés.

La dernière grande manifestation a eu lieu le 28 décembre, comptant entre 7.300 (selon la police) et 10.000 (selon les organisateurs) manifestants. Les autorités ont prétexté divers incidents pour la dissoudre, ce qui a provoqué une confrontation plus importante encore entre les manifestants et les quelques 3.000 policiers anti-émeute provenant y compris d’autres Etats fédérés allemands. Selon les autorités, cette bataille urbaine a laissé un bilan de 120 policiers blessés, dont 19 gravement. Le « Comité de vigilance », un collectif d’avocats qui assiste les manifestants arrêtés, a quant à lui fait état de 500 blessés, dont 20 graves, parmi les protestataires. Il a en outre dénoncé le fait que la police a empêché les avocats d’assister légalement les plus de 320 personnes arrêtées. Une responsable du parti Die Linke (La Gauche), Christiane Schneider, a accusé la police d’avoir eu recours à une « tactique d’escalade » de la violence. Des témoins oculaires et des médias locaux ont déclaré que les policiers avaient lancé de manière indiscriminée des gaz lacrymogènes contre la foule.

Les autorités ont également déclaré que les manifestants avaient attaqué le célèbre commissariat Davidswache. C’est avec le prétexte de cette supposée attaque qu’elles ont alors justifié l’instauration des dites « Zones dangereuses ». Peu après, l’hebdomadaire « Der Spiegel », basé à Hambourg et d’orientation libéralo-centriste, a démontré la fausseté de cette accusation. Le gouvernement régional a admis cela mais n’a pas retiré ses mesures exceptionnelles.

Face à cet « état d’exception » de facto, les « usual suspects » organisent des « promenades » dans ces « Zones dangereuses ». Cette forme de protestation est également soutenue par des citoyens qui n’ont rien à voir avec les mouvements de la gauche radicale parce qu’ils se sentent injustement affectés par les mesures d’exception. Ces dernières reposent sur la Loi de Police concoctée par l’Union Démocrate-Chrétienne (CDU) en 2005, qualifiée de « loi la plus dure d’Allemagne ». Depuis lors, les autorités ont eu recours à elle à 40 reprises pour établir des « zones dangereuses ». Mais elles ont toujours été limitées dans le temps et à un espace concret, par exemple quelques heures avant ou après un match de football à risque et aux alentours des stades. On a également appliqué cette loi pour combattre le trafic de drogue dans une gare de chemin de fer parce qu’elle permet à la police d’interdire provisoirement son accès à la population.

Politique répressive du SPD

Néanmoins, c’est la première fois qu’on applique ces mesures à quartier de 50.000 personnes et pour un temps indéterminé. Die Linke veut porter l’affaire au Parlement régional afin qu’il mette un terme à cette mesure exceptionnelle mais les sociaux-démocrates y gouvernent avec une majorité absolue. Sur le terrain juridique, il faudra voir sir le tribunal constitutionnel va se prononcer sur la nature anticonstitutionnelle de cette Loi de Police. Certains juristes soulignent qu’aucun juge ne doit légaliser ces mesures, d’autres insistent sur le fait que son application limite la liberté de mouvement, de rassemblement et le droit civil sur l’utilisation des données privées.

Que ce soit précisément le SPD qui applique cette loi sévère ne doit pas étonner car il incarne traditionnellement l’aile la plus répressive afin d’écarter tout mouvement qui surgit sur sa gauche. En 2001 déjà, il a tenté de devancer la CDU par une politique policière drastique mais a échoué aux élections régionales parce que l’électorat avait préféré l’original à la copie. Aujourd’hui, Scholz et Neumann veulent gagner quelques points dans la bourgeoisie en se présentant comme les gardiens de la « tranquillité et de la sécurité » face à la prétendue « gauche violente ». C’est avec cette stratégie que Scholz, par ailleurs vice-président du SPD, veut gagner du terrain politique en vue des élections générales de 2017 que sa formation politique veut remporter afin de reconquérir le gouvernement fédéral perdu en 2005.

C’est pour cela qu’il utilise une Loi de Police qui n’avait jamais été employée d’une manière aussi extrême jusqu’ici. Le SPD veut savoir jusqu’à quel point elle peut fonctionner d’un point de vue légal et pratique. Il convient de rappeler que près de 20% des Allemands vivent au niveau du seuil de pauvreté et que 30% ne participent pas aux élections. Il n’y a pas eu jusqu’ici de rébellion sociale en Allemagne parce que la République fédérale n’est pas entrée en crise et qu’il n’existe pas de force de gauche radicale capable de traduire le mécontentement social.

Les intérêts économiques et la gentrification provoquent les protestations politiques et sociales

Le SPD veut donc réduire le conflit politico-social à Hambourg à un affrontement violent entre policiers et manifestants de gauche, escamotant ainsi l’arrière fond social et économique des protestations. Au centre du conflit se trouve la lutte pour « Rote Flora », un théâtre occupé depuis 1989 et qui au cours de ces 25 dernières années est devenu le symbole du mouvement squatter européen. Tout au long de ce quart de siècle, ses occupants ont été tolérés et ont même été y compris légalement protégés. Cette situation s’est définitivement terminée à la fin de 2013 quand le propriétaire de l’immeuble, Klausmartin Kretschmer, a ravivé le conflit en interdisant un concert et en exigeant des occupants une somme de 25.000 euros mensuels. Face à la prévisible impossibilité de payer cette somme, Kretschmer a annoncé l’expulsion de l’édifice. Ce dernier avait été acheté par lui pour la somme de 375.000 marks à l’époque (190.000 euros). Selon ses propres dires, la propriété pourrait valoir autour de 20 millions d’euros aujourd’hui.

Un panorama similaire s’offre dans l’emblématique quartier de Sankt Pauli où les autorités ont délogé il y a peu les 110 appartements des historiques « Maisons de Esso » après que les habitants aient alerté sur d’étranges mouvements dans les structures des édifices. Un habitant délogé a dit à la presse que pour un appartement de 80 mètres carrés il devait payer 930 euros par mois en dépit du mauvais état dans lequel se trouvait l’immeuble. Tant l’entreprise propriétaire que l’administration de Hambourg optent pour sa destruction rapide tandis qu’une initiative populaire plaide pour sa rénovation. Les propriétaires repoussent cette idée parce qu’ils veulent construire à la place des appartements à vendre et à louer ainsi qu’un centre commercial.

Les « Maisons de Esso » illustrent la manière dont est menée à bien la « gentrification », c’est-à-dire le changement social d’un quartier en conséquence d’un projet immobilier déterminé. Face à la passivité des autorités à l’heure de chercher une solution adéquate tant pour les personnes affectées que pour le quartier en général, plusieurs protestataires ont occupés les « Maisons de Esso ».

Le troisième foyer de conflit se centre sur la population de réfugiés africains vivant à Hambourg. Le conseiller à l’Intérieur, Michael Neumann (SPD), estime qu’il s’agit d’immigrants illégaux et il a donné l’ordre à sa police de contrôler toute personne d’apparence africaine. La gauche autonome l’a accusé de procéder de manière raciste tandis que l’Eglise a concédé un « asile paroissial » à ceux que l’on appelle les « réfugiés de Lampedusa ».

L’autre facette du conflit concerne l’ambitieux projet de doter Hambourg d’une grande salle de concerts classiques. Depuis les années 80, la ville portuaire a choisi d’attirer les touristes par l’organisation de spectacles musicaux dans ses différents théâtres. Cette politique avait déjà suscité un conflit pour le contrôle de la « Rote Flora », qui est un ancien théâtre qui devait être rénové à des fins d’exploitation. C’est dans ce même ordre d’idée que se situe la décision des gouvernements locaux successifs de Hambourg de construire l’impressionnante « Philarmonique de l’Elbe ». Néanmoins, et bien loin de la fameuse « perfection allemande », ce projet est devenu, ensemble avec l’aéroport international controversé de Berlin, un symbole du gaspillage des deniers publics. En 2007, les autorités de Hambourg ont déclaré que l’ouvrage allait coûter 77 millions d’euros. En 2013, elles ont admis que les coûts atteindraient 789 millions d’euros ! L’inauguration est prévue pour 2017, mais plus personne ne donne déjà de crédit à cette date parce qu’elle a déjà été reportée à plusieurs reprises.

10% de la population de Hambourg contrôle 65% de la richesse de la ville, soit quelques 33 milliards d’euros. En même temps, 13% des citoyens reçoivent des aides sociales. Hambourg compte le plus haut taux de pensionnés qui ne peuvent vivre de retraite. 23% des enfants ont besoin de l’assistance sociale parce qu’ils sont considérés comme pauvres. Dans certains quartiers, ce pourcentage grimpe à 50%. Avec un taux de chômage de 7,3%, Hambourg se situe au dessus de la moyenne nationale de 6,7%.

Ingo Niebel

Source :
http://www.naiz.info/eu/hemeroteca/gara/editions/gara_2014-01-10-06-00/hemeroteca_articles/laboratorio-policial-contra-protestas-sociales

« La pression policière provoque la politisation des gens »

Entretien avec Andreas Blechschmidt, activiste du centre social et culturel « Rote Flora ». Interview réalisé par Richard Crowbar pour le journal « Diagonal » (Etat espagnol).

Quels changements a produit la menace d’expulsion ?

Andreas Blechschmidt : Le centre social « Rote Flora » - un projet autogestionnaire qui fonctionne dans un ancien théâtre occupé au n°71 de la rue Schulterblatt depuis 1989 – a été vendu en 2001 par les autorités locales à un investisseur privé, Klausmartin Kretschmer. Le gouvernement du SPD (parti social-démocrate allemand) de la ville espérait une expulsion tranquille mais nous avons décidé en assemblée générale du centre social d’ignorer toute forme de coopération avec le nouveau propriétaire et nous l’avons empêché d’accéder aux lieux.

Il est important de préciser qu’il se produit un processus de gentrification de notre quartier, le Schan­zenviertel. Dans ce sens, on comprend bien qu’un édifice comme le « Rote Flora » ait été considéré comme un objet de spéculation immobilière dès l’instant où le propriétaire, Kretschmer, a annoncé son intention de mettre fin à l’occupation et de nous expulser.

Existe-t-il une possibilité de s’opposer de manière légale à cette menace d’expulsion ? Quelles autres dynamiques de résistances envisagez-vous ?

Nous voulons empêcher l’expulsion et pour ce faire nous avons une double stratégie. D’une part, le propriétaire a besoin d’un ordre judiciaire pour nous expulser et nous sommes déterminés à l’empêcher avec le soutien de nos avocats ; un processus qui durera au minimum jusqu’à l’année prochaine. D’autre part, et de manière parallèle à la bataille légale, nous voulons travailler pendant ce laps de temps à générer un processus de mobilisation ayant une puissance telle qu’il empêche pratiquement l’expulsion.

Nous pensons que l’avenir de « Rote Flora » ne peut pas être décidé au travers d’un ordre judiciaire. Nous voulons mettre sur pied une plateforme politique qui nous permette de défendre le centre social et stopper l’expulsion.

Comment vivez-vous l’irruption médiatique si forte basée de votre lutte alors que votre travail quotidien est toujours resté invisible aux yeux des médias dominants ?

La vérité c’est que nous sommes habitués à cette irruption, disons que c’est quelque chose d’habituel. Les médias de masse ne nous prêtent attention que lorsqu’il y a de la violence dans les rues. Mais notre travail politique a été mené quotidiennement tout au long de ces 24 dernières années. Nous pensons avoir laissé une empreinte suffisante dans les débats politiques.

Nous avons aussi l’impression que les gens des mouvements sociaux nous apprécient pour notre résistance et que la politique officielle ne nous acceptera jamais. Il est important de souligner que nous recevons le soutien de gens qui n’ont pas les mêmes objectifs que nous mais qui respectent nos attitudes fondamentales. En définitive, ce sont des gens qui ne se solidarisent pas seulement avec notre lutte actuelle. Nous pensons que cela est plus important que de laisser une bonne image dans les médias de masse.

Comment gérez-vous la combinaison des dynamiques de conflit avec la police en même temps que l’ouverture d’espaces de dialogue avec la municipalité ?

En allemand nous parlons de « Zucker­brot und Peitsche » (la carotte et le bâton). On peut vider le « Rote Flora » de deux manières différentes : il peut soit y avoir une expulsion violente par une intervention policière ; soit il y a la possibilité que l’expulsion soit menée à bien à travers une stratégie basée sur des discussions et des négociations avec les politiciens qui veulent régulariser, légaliser la situation du « Rota Flora » avec des contrats de loyers.

Nous pensons que cette dernière situation placerait certaines limites et représenterait une dépolitisation du projet, ce serait en quelque sorte une expulsion « soft » et silencieuse. Nous devons générer un équilibre entre nos actions de résistance face à la menace d’expulsion - et c’est là une chose pour laquelle nous avons une certaine ténacité politique – et marquer le coup face aux propositions de dialogue. Ce n’est pas facile.

Comment est-ce que l’état d’exception instauré dans certains quartiers de la ville de Hambourg vous affecte-t-il ?

C’est la tentative de résoudre un conflit politique de manière policière et de laisser ce conflit en dehors de la sphère publique. Mais le fait est que, contrairement à ce que voulait la police, cette situation de « Gefahrengebiet » (zone dangereuse) nous a aidés à populariser nos projets politiques. La situation de pression policière que nous vivons est en train de provoquer la politisation de beaucoup de gens, qui observent comment les institutions locales et la police, au lieu d’établir des espaces pour le débat et la recherche de solutions constructives, envoient à la place des centaines de policiers anti-émeute.

Source : http://www.diagonalperiodico.net/movimientos/21451-futuro-rote-flora-no-depende-la-orden-del-juez.html
Traductions française pour Avanti4.be : Ataulfo Riera