« Esclave pendant douze ans » : résistance, dignité et compromis

Alan Maass, Ignasi Franch 27 janvier 2014

Le réalisateur britannique Steve McQueen (« Hunger games », « Shame ») a consacré son troisième long-métrage, « Esclave pendant douze ans », à l’histoire réelle de Solomon Northup, un homme noir né libre aux Etats-Unis et qui fut enlevé et vendu à des grands propriétaires terriens esclavagistes.

Le matériau de référence est le livre de mémoires écrit par Northup lui-même et dont la publication contribua à impulser un débat public sur ces délits. L’ampleur de ce type de tragédie, parallèle à celle de l’esclavage, est impossible à quantifier du fait de l’impunité régnante alors. Mais la promulgation de diverses lois indique que les autorités étaient bien au courant du problème : la persécution (légale mais extrajudiciaire, et de plus aberrante) d’esclaves en fuite occultait le rapt de citoyens ayant des droits reconnus.

En plein XXIe siècle, McQueen et le scénariste John Ridley font connaître avec ce film un aspect peu connu de l’exploitation raciste. Et ils font le choix d’offrir une histoire de souffrance, où l’instinct de survie se mêle à la soif de retrouver les êtres aimés. Mais, comme dans son précédent film « Shame », le réalisateur montre un certain attachement à la distanciation émotionnelle, cette fois accompagnée d’une plus grande sobriété dans la post-production. Il n’y a pas non plus de dérive « lacrymogénique » dans la composante amoureuse de l’histoire et on n’épargne pas au spectateur certains conflits éthiques que le héros doit affronter.

Northup n’est pas en effet un héros idéal en lutte permanente pour sa dignité et sa liberté, c’est une personne réelle victime d’un système destructeur. C’est quelqu’un qui choisit les batailles qu’il livre mais qui continue en même temps à chercher des échappatoires en dépit du péril permanent. Cette angoisse constante de la captivité met à mal cette nostalgie d’un Sud idéalisé représenté par une partie du cinéma étasunien du XXe siècle. Et le film montre ce cauchemar d’une manière esthétiquement brillante. Son auteur à de nouveau créé de belles images, particulièrement dans les plans de transition fixant des paysages naturels.

Quelques critiques

Mais avec toutes vertus, « Esclave pendant douze ans » peut être légitimement discuté. D’autant plus qu’il sort dans le contexte d’une sorte d’explosion industrielle d’un cinéma porté sur l’expérience afro-américaine, comme si l’administration Obama représentait une conjoncture à exploiter. Dans la revue « Slate », Peter Malamud Smith semble regretter la conception générale du film plutôt que sa matérialisation. On peut comprendre ses réserves, tout en les nuançant. Les responsables du film utilisent effectivement à nouveau un cas individuel avec lequel on veut personnaliser la tragédie vécue par des millions de personnes, mais on peut considérer qu’il s’agit d’une ligne de conduite logique puisqu’on part d’un récit de témoignage personnel. En outre, le poids du héros Northup est compensé par la profondeur de personnages comme une femme esclave… ou le négrier qui la désire et la torture (ce qui constituerait une autre transgression : le temps consacré à montrer les turbulences intérieures de ce propriétaire-bourreau).

On peut également se demander pourquoi on a précisément choisi l’expérience d’une personne née libre à qui on arrache abruptement sa souveraineté individuelle. Ce choix ne découle néanmoins pas nécessairement de critères commerciaux. Il peut aussi provenir du souhait légitime que même le spectateur le moins concerné par le drame de l’esclavage, celui qui aurait quelques difficultés à se mettre à la place d’un « esclave de naissance », ressente une empathie avec cette annihilation extrême du « moi ». L’histoire collective a effectivement peu de poids dans ce récit de survie. Et le personnage d’un Afro-américain urbain ayant des capacités artistiques peut apparaître comme un signe de plus d’octroyer un protagonisme narratif au prolétariat. Mais il ne semble pas juste de charger le réalisateur de toutes les fautes accumulées par des conventions cinématographiques solidement établies. C’est le cas de la plupart des fictions qui utilisent un nombre très réduit de personnages principaux avec lesquels les spectateurs peuvent d’identifier sentimentalement.

Par contre, que McQueen explique une histoire terrible qui est adoucie par une libération finale peut éveiller quelques doutes. Ce choix découle bien sûr de la biographie de Northup dont le film n’est en fin de compte qu’une adaptation. Mais cet « happy end » peut se révéler frustrant. Parce que, bien que quelques textes finaux évoquent des événements significatifs ultérieurs, c’est la dernière image du film qui restera dans la mémoire du public. Les retrouvailles familiales estompent l’évocation par le texte des victoires judiciaires des kidnappeurs, la participation du personnage principal à des libérations clandestines ou encore ses énigmatiques dernières années de vie.

En dépit de cela, « Esclave pendant douze ans » ne doit pas être classé comme une œuvre facile, romanesque, docile. Ses auteurs filment des scènes quasiment insupportables, comme une tentative de lynchage qui élargit la représentation de la souffrance de Northup : mêmes avec quelques coupures au montage, cette scène va bien au-delà de ce qui serait prévisible dans un drame commercial. Et le terrible et profondément troublant chemin de croix de la jeune Patsey parvient à ouvrir la porte à l’admission de son choix suicidaire. Ce thème, collatéral, aurait pu facilement être purgé du scénario afin de ne pas heurter plusieurs secteurs du public. Le résultat final peut être considéré comme un compromis ; un film qui rapproche ses spectateur de l’horreur sans les y abandonner. Mais il semble également être un œuvre artistiquement louable et un instrument utile de divulgation (partielle) de l’histoire. Capable, en outre, de générer un grand impact émotionnel sans basculer dans la sensiblerie.

Ignasi Franch

Source :
http://enlucha.org/articulos/de-resistencias-dignidades-y-pactos/#.UuY11LRKHcs
Traduction française pour Avanti4.be

« Esclave pendant douze ans » : Un portrait inoubliable de l’esclavage

Alan Maass

Il est rare qu’un film soit tellement puissant qu’il est difficile de quitter son siège lorsqu’il s’achève. Il est encore plus rare que, quelques jours plus tard, un film vous refasse penser aux raisons pour lesquelles vous ne pouviez pas bouger. "Esclave pendant 12 ans" appartient à cette catégorie de films inoubliables.

Le film raconte l’histoire vraie de Solomon Northup, un Noir né libre dans l’Etat de New York. En 1841, il fut arraché à sa famille et à sa vie à Washington, la capitale des Etats-Unis, où il fut kidnappé, embarqué pour la Nouvelle-Orléans et vendu en esclavage.

Northup ne fut pas la seule victime de kidnappeurs œuvrant dans le Nord à cette époque, mais il fut quasiment le seul à regagner sa liberté 12 ans plus tard. Il parvint en effet à faire parvenir un mot à sa famille et un avocat blanc - dont le père fut le propriétaire du père de Northup qu’il libéra par la suite - voyagea vers la Louisiane avec l’appui officiel du gouverneur de l’Etat de New York afin de le secourir.

Le compte rendu que fit Northup de ce cauchemar a été publié sous forme de livre en 1853 et devint un best-seller à cette époque. A l’instar d’autres « récits d’esclaves » - les deux plus connus étant ceux de Frederick Douglass et de Harriet Jacobs - il fut utilisé par le mouvement abolitionniste pour aiguiser l’opposition nordiste au système esclavagiste existant dans le Sud des Etats-Unis.

Isolement et écrasement de la pensée

Dans le film, le réalisateur [britannique Steve McQueen, ne s’éloigne guère de Solomon et de son histoire. Ce qui s’approche le plus dans le film à une référence à la situation politique plus large tient en une seule prise de caméra : alors que Solomon, enchaîné, à la suite de son enlèvement, dans un cachot situé dans une cave appelle à l’aide à travers une fenêtre à barreaux, la caméra s’éloigne de lui et se déplace vers le haut, au-dessus des murs extérieurs du bâtiment jusqu’à dépasser le toit. C’est alors que nous pouvons voir au loin le Capitole [l’édifice qui abrite le pouvoir législatif fédéral- NdT], un symbole de la « démocratie américaine » surgissant au-dessus d’un monde de violence et de souffrances.

L’isolement complet du reste du monde fait cependant partie du récit du film. Pour Solomon, tout ce qui se trouve au-delà de la coque du navire qui le conduit en direction du sud, au-delà des murs du manoir de la Nouvelle-Orléans dans lequel il est vendu, au-delà de la ligne d’arbres qui entoure les plantations, ce monde extérieur peut tout aussi bien ne pas exister pour tout le bien qu’il peut en attendre. Les seules certitudes de sa vie se trouvent droit devant lui : l’humiliation de la servitude, la routine abrutissante d’un labeur servile sans fin et les éruptions soudaines de violence.

Solomon est échangé entre plusieurs maîtres. Le premier, un prêcheur baptiste, se flatte de prendre soin de ses esclaves – ou, au moins, de leurs âmes immortelles – mais il s’avère finalement qu’il est plus préoccupé de sa position sociale au sein du système esclavagiste. Le deuxième est un monstre sadique qui traite sa chère « propriété » humaine d’une manière pire que s’il s’agissait d’animaux.

Tout au long du film la violence de l’esclavage n’est ni caricaturée ni objet de sensationnalisme, ce qui le rend plus atroce : l’écrasement de la pensée, ce que Frederick Douglass nommait « la pensée qui dévore sans cesse la pensée - "je suis un esclave et un esclave pour la vie, un esclave qui n’a aucun espoir rationnel de retrouver la liberté" - cette pensée qui faisait de moi une incarnation vivante de la misère mentale et physique. »

Cela témoigne de la qualité de McQueen en tant que réalisateur mais aussi de celle l’acteur Chiwetel Ejiofor et de tous les autres extraordinaires acteurs. Dans le rôle de Solomon, Ejiofor donne vie à plusieurs aspects de sa personnalité : l’incompréhension et la fureur lors de sa capture, un immense chagrin face à la barbarie réalisée partout autour de lui, la satisfaction de découvrir des manières d’utiliser son esprit et ses talents, même si c’est au bénéfice de ceux qui le possèdent, le désespoir face à la perspective de ne pouvoir jamais redevenir libre, l’angoisse en raison des actes horribles qu’il doit réaliser pour rester en vie.

Une technique visuelle impressionnante

Steve McQueen a réalisé deux films avant celui-ci mais il a également une formation en arts visuels, réalisant des expositions dans des galeries d’art plutôt que dans les salles de cinéma. Cette expérience se voit dans les images stupéfiantes du film.

A un moment, Solomon est ainsi gagné d’une espérance inattendue lorsque surgit un travailleur blanc qui vit et travaille aux côtés des esclaves, qu’il paie – avec la maigre somme qu’il a gagnée en tant que musicien – pour envoyer une lettre à sa famille dans le Nord. Mais Solomon est trahi et il doit brûler la lettre qu’il a écrite sur du papier volé, utilisant une plume qu’il a fabriquée et de l’encre improvisée.

Lorsqu’il y met le feu dans l’obscurité de la nuit, le désespoir de Solomon est écrit sur son visage. Mais cela est suivi par l’image de la lettre qui est consumée par les flammes, se transformant en braises rougeoyantes, puis en veines d’un rouge sombre qui s’éteignent morceau par morceau jusqu’à ce que l’écran devienne complètement sombre. Tout ce que McQueen a fait est de laisser la caméra tourner au-dessus d’un papier qui brûle alors que d’autres réalisateurs l’auraient coupée. Mais le symbole de désespoir est aussi puissant que les scènes de violence les plus visuelles.

De la même manière, McQueen montre les dynamiques tordues d’un régime esclavagiste fondé sur la terreur en une longue séquence sur une tentative de lynchage.

Solomon a répondu aux provocations d’un charpentier blanc en le battant avec son propre fouet. Ce dernier revient avec deux autres blancs pour lyncher Solomon à un arbre qui se trouve à l’avant des cabanes où vivent les esclaves. Mais le surveillant de la plantation intervient parce que tuer Solomon serait un « vol » de la « propriété » du planteur. Le surveillant fait descendre Solomon, mais le laisse se balancer sur la pointe des pieds, la corde toujours au cou attachée à la branche de l’arbre, à peine capable de rester sur ses orteils pour éviter de suffoquer.

Tout ce que nous voyons, au début, c’est Solomon luttant pour rester en vie. Puis, dans une séquence de plans pris à une distance de plus en plus grande, la vie de la plantation reprend tranquillement autour de lui. Les esclaves se dirigent vers les champs, les enfants jouent. Une esclave s’approche de Solomon et lui verse une gorgée d’eau pour le maintenir en vie. Au plan suivant, nous voyons que le surveillant a été le témoin de cet acte apparent de pitié : il souhaite que Solomon survive mais aussi lui donner une leçon. Puis, regardant depuis la véranda, l’épouse du propriétaire observe la lutte de Solomon pour éviter de mourir étouffé, avant qu’elle aussi ne tourne le dos.

Un grand nombre de caractéristiques du système dépravé de l’esclavage sudiste sont saisies dans cette séquence sans parole : la condition de l’esclave, agressé en permanence, mais gardé suffisamment en vie pour continuer à travailler, la violence terroriste pour faire un exemple d’un rebelle, de façon à ce que les autres ne rejoignent pas la rébellion, le crime sauvage de l’esclavage dissimulé bien en vue au centre de la vie sudiste prétendument raffinée.

Une expérience personnelle parmi des millions d’autres

La force de ce film, c’est de faire comprendre que l’expérience qu’a fait Solomon de la barbarie et de la déshumanisation était la même pour des millions de Noirs qui connurent l’esclavage [on évalue le nombre d’esclaves aux Etats-Unis en 1860, soit à la veille de la Guerre civile, à 4 millions]. Mais cette force est encore plus grande si l’on garde à l’esprit certains accidents historiques qui font que l’histoire de Solomon est unique.

Les premières scènes du film montrent Solomon comme un citoyen respecté de Saratoga, dans l’Etat de New York. Le commerçant – qui finalement fera le voyage en Louisiane pour le secourir – le traite comme un ami et un égal. Mais ce commerçant aurait fait partie d’une minorité parmi les Blancs du Nord en 1841. La phase radicale du mouvement abolitionniste allait seulement prendre son envol et la majorité des travailleurs blancs percevaient les Noirs libres comme des concurrents : leur hostilité était encore confinée, ainsi que l’exprima W.E.B. Du Bois (1), à la puissance esclavagiste du Sud plutôt que de se diriger contre l’institution de l’esclavage.

Plus rares encore sont les circonstances du sauvetage de Solomon. Il est finalement capable d’envoyer un message à sa famille dans le Nord, après avoir rencontré un travailleur canadien engagé pour construire une gloriette devant la demeure du planteur. Le Canadien non seulement soutient des opinions abolitionnistes mais a le courage de se disputer avec le tyran qui tient lieu de propriétaire.

Le personnage correspond au compte rendu qu’en a donné Northup dans son livre de 1853, mais il était une très rare exception dans le Sud de cette époque.

Au début du 19e siècle, lorsque la production de coton devint centrale pour l’économie mondiale – c’était la matière première qui éperonna la Révolution industrielle en Europe – le système de travail esclavagiste nécessaire à la production de masse devint complètement essentiel. Les propriétaires d’esclaves les plus riches développèrent le système terroriste décrit dans le film afin d’écraser la menace de rébellions d’esclaves. Parallèlement, tout Blanc qui s’opposait à l’esclavage faisait face au choix soit de vivre sous la menace d’une mort violente ou de devoir fuir vers le Nord ou l’Ouest.

Ainsi, la possibilité que Solomon rencontre un sympathisant anti-esclavagiste dans le Sud des années 1850 qui accepte de faire parvenir un mot à sa famille n’était que d’une chance sur un million. Cela aboutit à la fin de l’agonie des douze années que passa Solomon en tant qu’esclave : mais, même s’il est finalement secouru, il comprend qu’il ne peut pas aider ceux qui ont souffert à ces côtés.

McQueen dramatise cette prise de conscience avec une autre image inoubliable : alors que Solomon s’assied à l’arrière de la calèche qui l’emmène hors de la plantation vers la liberté, nous voyons ses compagnons esclaves rester derrière lui, l’observant d’une distance toujours plus lointaine. Puis, alors que le visage de Solomon reste clair, l’arrière-plan s’éloigne et la vie qu’il quitte devient tache indistincte. L’astuce cinématographique de McQueen est un symbole visuel du dernier enseignement pour Solomon : le prix de sa libération est d’accepter que lui, au moins lui en tant que tel, ne puisse aider même un autre esclave à accéder à la liberté.

« Esclave pendant 12 ans » est un film qui vous remue en profondeur, mais il le fait encore plus lorsque vous vous souvenez de cela : s’il n’y avait pas eu une chaîne improbable de hasards et de chance pure, Solomon Northup serait mort inconnu, son histoire enterrée avec son nom d’esclave dans une tombe d’une plantation en Louisiane.

En ce sens, le plus grand tribut que rend le film est un hommage aux millions d’hommes, de femmes et d’enfants qui passèrent non pas 12 ans, mais l’ensemble de leurs vies comme esclaves, endurant l’un des crimes les plus terribles de l’histoire.

Article publié sur le site de l’International Socialist Organization (ISO) socialistworker.org
Traduction française par le site suisse A l’Encontre. Intertitres d’Avanti.

Notes
(1) W.E.B Du Bois [(1868-1963) est un écrivain et intellectuel afro-américain de grande envergure, auteur de "Black Reconstruction", un ouvrage sur l’activité des Noirs lors de l’immédiat après-Guerre civile, et de "Les âmes du peuple noir". Il est un des fondateurs du National Association for the Advancement of Colored People (NAACP)