Entretien avec Leonardo Padura, auteur de « L’Homme qui aimait les chiens ».

Antonio Cuesta, Leonardo Padura 21 juillet 2013

« L’écrivain ne doit pas faire de concessions au lecteur pour pouvoir communiquer avec lui »

Le Ve Festival de Littérature Ibéro-américaine d’Athènes (LEA) a offert cette année une clôture exceptionnelle en réunissant sur une scène deux des plus grands auteurs de polars contemporains ; le Cubain Leonardo Padura et le grec Petros Márkaris. Ce « duo de titans » a bien mis en lumière la distance littéraire qui existe, comme dans d’autres domaines, entre « les pays de la périphérie » et ceux du Nord, que ce soit dans sa version européenne ou nord-américaine.

Márkaris (Istanbul, Turquie, 1937) est probablement l’auteur grec actuel le plus connu à l’échelle internationale grâce à sa série de romans dont le héros est le détective Kostas Jaritos, série qui compte déjà huit volumes.

Padura (La Havane, Cuba, 1955), quant à lui, visitait la Grèce pour la première fois après avoir été récompensé avec le Prix d’Athènes de Littérature dans la catégorie du meilleur roman étranger pour son œuvre « L’Homme qui aimait les chiens » (édition française ; Ed. Métaillé, Paris, 2013). Un succès éditorial qui n’enlève cependant rien au mérite de ses huit autres romans dont le héros est incarné par le lieutenant de police de La Havane, Mario Conde.

Les deux auteurs ont évoqué leurs héritages communs en rappelant les figures de feu Manuel Vázquez Montalbán et du Sicilien Andrea Camilleri. Ils ont coïncidé en considérant que le genre policier actuel est éminemment urbain et distingue clairement les auteurs « de la périphérie », du sud de l’Europe et d’Amérique latine, avec ceux de la tendance anglo-saxonne et nord-européenne, au style très éloigné du lecteur méditerranéen ou sud-américain.

Ainsi, tandis que Paduras affirme que « la véritable révolution littéraire dans le polar contemporain s’est faite dans la périphérie du sud, puisque les écrivains nordiques sont toujours attachés à des schémas très traditionnels », Márkaris insiste sur le fait que, dans le tempérament latin inscrit dans ses romans, « les petits plaisirs quotidiens sont la nourriture ou les relations amicales et familiales », à l’opposé du modèle de conduite qui imprègne le roman noir scandinave, qui provoque la pitié par la tristesses de ses vies et dissuade de sa lecture par la surabondance des pages ».

« C’est pour cela que les pays du nord nous sont tellement étrangers », affirme le romancier grec, « pour cette forme tellement différente qu’ils ont de comprendre la vie ». Si les comportements et les circonstances vitales des protagonistes sont décisifs pour le développement des histoires, le cadre dans lequel se déroulent ces épisodes ne l’est pas moins. Les descriptions si précises et si proches de villes comme La Havane ou Athènes, où Conde et Jaritos déambulent à la recherche de solutions, créent chez le lecteur des images si puissantes qu’il ne peut que ressentir une sensation de familiarité, même s’il n’a jamais mis les pieds en elles.

Antonio Cuesta : « L’Homme qui aimait les chiens » est le livre qui vous a donné le plus de célébrité. N’est-il pas étrange qu’un roman difficile, aussi exigeant avec le lecteur, soit tant apprécié ?

Leonardo Padura : Je crois que l’écrivain ne doit pas faire de concessions au lecteur pour pouvoir communiquer avec lui. Et le lecteur apprécie que l’œuvre littéraire ait une densité qui l’oblige à s’engager dans l’acte de la lecture.

Le roman en question, dans lequel le lecteur sait dès le début ce qui va arriver à son paroxysme (l’assassinat de Trotsky par Ramón Mercader), m’a obligé à créer une structure qui ne permette pas que l’intérêt du lecteur soit seulement alimenté par cet événement dramatique, mais qu’il le soit aussi par toutes les raisons qui étaient autour de lui.

D’autre part, c’est une histoire dont nous savons tous un peu quelque chose mais que personne ne connaît suffisamment. Et, dans le cas cubain, pour bon nombre de raisons, qu’elles soient économiques ou strictement politiques, on a suivi la même politique que l’URSS vis-à-vis d’elle et la méconnaissance fut totale.

Ecrire avec facilité pour le lecteur c’est lui manquer de respect ; c’est ce que je ressens quand je lis des livres comme « Le Code Da Vinci », de Dan Brown.

Quand vous parlez du lecteur, faites-vous des distinctions, pensez vous à qui est dirigé le livre, s’il est Cubain ou européen par exemple ?

Non, je ne pense pas à cela quand j’écris, excepté pour « L’Homme qui aimait les chiens ». Je savais que je devais convaincre, ou travailler pour deux lectorats différents. D’une part, il y avait le lecteur cubain très désinformé et, d’autre part, l’étranger qui pouvait être informé.

Le livre a été utilisé pour faire toutes sortes de critiques, depuis celles qui disent qu’il attaque le système communiste en général, ou, selon d’autres, seulement l’époque du stalinisme. Certains estiment même qu’il est contre tous les totalitarismes. Quelle est votre interprétation à vous ?

C’est un roman que j’ai fondamentalement pensé comme une histoire des raisons pour lesquelles la grande utopie sociale et politique du XXe siècle a été pervertie. Raisons qui se trouvent, tout particulièrement, dans la période stalinienne.

Il existe encore aujourd’hui des personnes qui défendent des moments et des réalisations déterminées de Staline et moi je dis qu’il faut mettre sur une balance les possibles bonnes choses qu’il a faites par rapport à tous les crimes qu’il a commis et surtout à tout le préjudice qu’il a fait subir au mouvement progressiste international depuis les années 1930. Et Staline mérite réellement la pire des condamnations.

Les lectures que l’on peut faire d’un livre échappent à son auteur et on m’a accusé à la fois d’être anticommuniste et d’être le principal agent du castrisme parce que mon roman prétend démontrer qu’il existe à Cuba des libertés pour faire les critiques.

Il s’est effectivement ouvert à Cuba un espace pour le débat, bien qu’il ne soit pas suffisant. Il y a encore beaucoup de choses à changer, il faut démocratiser les espaces de communication. Je crois que la presse cubaine doit se révolutionner complètement et qu’il faut ouvrir des canaux d’expression, de débat et d’information adaptés aux changements et aux temps que nous vivons, parce qu’ils nous affectent tous et que nous avons le droit de participer à ce débat.

Les criminels finissent-ils toujours par payer leurs fautes, ou cela n’arrive-t-il que dans vos romans ?

Dans mes romans, presque toujours. Malheureusement, dans la réalité du monde contemporain dans lequel nous vivons, les coupables ne reçoivent bien souvent pas les châtiments qu’ils méritent.

Et cela suscite en moi une grande indignation et mon unique possibilité de vengeance, c’est de les punir dans les livres, malgré le fait que les personnages de mes romans, qui payent finalement les conséquences de leurs actions violentes ou illicites, sont souvent des pauvres types.

Que signifie être écrivain aujourd’hui à Cuba ?

En ce moment, l’écrivain cubain a la complète liberté de chercher un éditeur, où qu’il veuille, de toucher ses droits d’auteur et de payer ses impôts. Mais il y a toujours des problèmes à l’intérieur du pays ; le manque de papier, qui affecte tant les écrivains que les lecteurs, la dévaluation du peso cubain, qui ne permet pas aux auteurs de vivre de leur seule plume, et la promotion littéraire déficiente.

On parle actuellement d’introduire des mécanismes de marché dans l’industrie culturelle. Economiquement, Cuba ne peut pas continuer à subventionner totalement la production culturelle, je crois donc que si on applique de manière rationnelle et humaine certains de ces mécanismes, cela va aider à publier plus de choses, à faire qu’on lise plus et que l’écrivain soit mieux rémunéré pour son travail.

La nouvelle génération d’écrivains à Cuba a-t-elle le potentiel d’être reconnue à l’échelle internationale ?

Je crois que la littérature cubaine a toujours eu un potentiel de projection en dehors de l’île. Je pense que l’expérimentation, qui cache souvent une absence de capacité de dramatisation littéraire, et le localisme excessif sont les deux barrières qu’il faut rompre afin que la nouvelle génération d’écrivains puisse élargir son espace au niveau international.

Entretien réalisé par Antonio Cuesta pour le journal basque « Gara ».

Leonardo Padura Fuentes est licencié en philologie, romancier, scénariste, journaliste et critique littéraire, auteur d’essais et de livres de contes. Il a reçu le Prix national de littérature, en 2012, de l’Institut cubain du livre (ICL). Il est un des écrivains les plus reconnus de Cuba et à l’échelle internationale. Il a renouvelé dans son pays le genre du roman noir.

Source : www.rebelion.org
Traduction française pour Avanti4.be : Ataulfo Riera