Elio Di Rupo et Jean-Luc Dehaene, l’empereur et les impressions

Jean Peltier 23 février 2015

Parfois la lecture de la presse offre de véritables petites perles cachées au fond des articles les plus improbables. Les journaux de ce 20 février contiennent deux joyaux que nous devons à feu Jean-Luc Dehaene, dit le Taureau de Vilvorde, et à Elio Di Rupo, dit l’Empereur de Mons.

L’important, c’est l’impression

Dans son édito du jour pour Le Soir, Béatrice Delvaux évoque la situation difficile du CD&V au sein du gouvernement Michel. Sur une liste de sujets qui s’allonge de jour en jour – le déploiement des militaires en rue, la concertation sociale, le saut d’index sur les salaires, la suppression de l’exemption pour raisons familiales des chômeurs,… - ce parti supporte de plus en plus mal la pression droitière de ces trois partenaires gouvernementaux.

C’est que la direction du CD&V – qui n’est quand même pas un modèle de progressisme social - doit ménager son aile gauche, liée au syndicat chrétien, qui ne se reconnaît guère dans le modèle de société des nationalistes et des libéraux. Et cet exercice d’équilibrisme est de plus en plus difficile, au vu du nombre de peaux de bananes que les « alliés » du CD&V lui balancent sous les pieds.

Commentant le fait du jour, Béatrice Delvaux écrit alors : « Hier, des observateurs flamands remarquaient que la non-application du saut d’index aux loyers accroissait la perception d’inéquité dans la manière dont les contributions étaient réparties. Et de rappeler la phrase de Jean-Luc Dehaene – tiens, un CD&V - : « Si l’on veut que les efforts demandés soient supportables, il faut donner l’impression que tous contribuent »  »

N’est-ce pas magnifique ? Pour faire passer une pilule amère, il ne faut pas que chacun en avale un morceau proportionnel à l’état de sa santé… ou de ses revenus. Que nenni : il faut simplement « donner l’impression » que c’est le cas… tout en sachant parfaitement que ça ne l’est pas !

Pour trouver une illustration plus crue de ce que peut être l’hypocrisie des politiciens au service des riches et des puissants, il va falloir se lever tôt. Très tôt, même.

Elio et l’empereur

Ce même jour, c’est Elio Di Rupo - qui, à la différence de Dehaene est toujours bien vivant et à la tête de son parti - qui est longuement interviewé par La Libre. Sur deux pages, Elio présente son plan pour la rénovation du PS. Affirmant que le PS est et doit rester « un parti socialiste et pas un parti social-démocrate », il veut que le PS redevienne « le réceptacle de la colère sociale » et qu’il soit plus visible sur le terrain des luttes sociales.

A moins d’être profondément amnésique, on se dit qu’on a déjà entendu ce genre d’appel quelques fois ces dernières années mais qu’on n’en a pas vu sortir grand’ chose.

Mais le plus drôle reste à venir. Sentant peut-être le journaliste un brin sceptique, Elio tape sur le clou : « Vous voyez qui vous avez en face de vous ? Je n’ai pas besoin de leçons de socialisme. Toute ma vie, ça a été du socialisme. J’ai connu les pires difficultés à titre personnel. Je n’ai pas besoin de lire des livres de théorie pour savoir ce qu’est le socialisme. »

Sans doute impressionné par une telle détermination prolétarienne, le journaliste se risque quand même à demander au bel Elio : « Vous avez lu « Le Capital » quand même ? ». La réponse fuse : « Oui, je l’ai lu, j’avais 17 ans. Dire que je l’ai complètement compris alors, non. Il y a des lectures plus excitantes. » On se dit alors qu’emporté par son élan, Elio va conseiller la lecture du « Manifeste du parti communiste » (qui ne fait que quelques dizaines de pages, contre les 2.000 bien serrées du Capital). Et bien non. « Je préfère « Les Mémoires d’Hadrien » de Yourcenar, je suis en train de les relire pour la enième fois. Ce livre donne l’histoire d’un empereur qui raconte sa vie avec une certaine distance. »

Voilà, voilà. Le PS est le grand parti des ouvriers et des travailleurs (c’est Elio qui le dit bien fort), ses mandataires doivent retourner se frotter au contact des manifs et même des piquets de grève (c’est encore Elio qui le dit) et ses militants vont pouvoir à nouveau faire entendre leurs voix dans des ateliers de réflexion (c’est toujours Elio qui l’affirme). Mais, pendant ce temps, vous permettrez au locataire du bureau présidentiel du PS (situé, cela ne s’invente pas, au Boulevard de l’Empereur à Bruxelles) de penser à des choses plus nobles, comme le destin d’un illustre empereur romain.

Détail piquant : ce qui a fait passer Hadrien à la postérité, c’est d’avoir fait construire une longue muraille à la frontière entre l’Angleterre (alors terre romaine) et l’Ecosse (où vivaient des tribus celtes remuantes). But de la manœuvre : empêcher à tout jamais les barbares du Nord de descendre vers le Sud. Evidemment, cela n’a rien empêché du tout et, au fil des siècles, des vagues successives de Pictes, d’Angles, de Saxons et autres Vikings se sont joués de la muraille et sont descendu piller gaillardement les terres du Sud. Toute comparaison avec l’efficacité du rempart dressé par le PS pour défendre la sécurité sociale contre les barbares de la N-VA ne serait sans doute que méchante polémique.

On se doutait bien qu’Elio n’avait pas tout compris du Capital (et même du Manifeste). On sait maintenant qu’il n’a pas tout compris non plus de l’Internationale (qu’il chante pourtant à chaque occasion), laquelle clame au début du 2e couplet qu’ « Il n’est pas de sauveurs suprêmes,
 Ni Dieu, ni César, ni tribun,
 Producteurs sauvons-nous nous-mêmes ! ». Mais sans doute à ce moment, Elio a-t-il déjà arrêté de chanter et est-il retourné à ses méditations sur le destin de l’empereur…