Elections européennes en Italie : Renzi a gagné, mais l’Europe est en crise

Thomas Müntzer 15 juin 2014

Elections européennes en Italie : Renzi a gagné, mais l'Europe est en crise

1. Les résultats électoraux dans l’ensemble de l’Europe débouchent sur un Parlement européen difficilement gérable avec l’affaiblissement des deux principaux groupes (populaire et socialiste) et avec l’absence d’une majorité pour l’un des candidats à la présidence de la Commission européenne. L’Europe de l’austérité s’installe dans une crise politique sans précédent. Même dans des pays où la crise économique n’a pas encore eu des effets dévastateurs (France, Grande-Bretagne, Danemark, Autriche), les partis eurosceptiques de droite et d’extrême droite ont remporté un grand succès, sans doute causé par la peur de se voir plonger dans l’abîme par d’autres pays européens. Seule l’Allemagne semble se maintenir politiquement stable avec la victoire de Merkel.

Les résultats de Le Pen en France et de Farage en Grande-Bretagne sont particulièrement inquiétants. Ce n’est qu’en Espagne et en Grèce, autrement dit - et ce n’est pas un hasard – dans les pays où les mobilisations européennes ont été les plus significatives, que la crise a renforcé la gauche radicale, qui récolte de magnifiques résultats, à commencer par celui de Tsipras (Syriza) en Grèce, pays qui a une valeur symbolique pour l’Union européenne elle-même.

Sur le fond : il y a une crise sociale et politique qui peut s’exprimer de diverses manières, opposées entre elles, mais tous les phénomènes politiques donnent l’impression d’être peu solides et de tendre à se décomposer ou à s’écrouler en peu de temps. Mis à part en Allemagne – et en Italie, où le gouvernement était « neuf » -, toutes les forces qui ont imposé l’austérité au gouvernement sortent perdantes - l’effondrement du Parti Socialiste français étant particulièrement retentissant. Nonobstant, dans ce contexte de faiblesse politique, il est probable qu’en réaction le pouvoir se concentre encore plus aux mains des centres politiques, économiques et financiers.

2. En Italie, Renzi gagne haut la main et reste sans adversaires crédibles, chose inédite en Europe et des plus surprenantes. Le Parti Démocrate (PD) gagne presque 3 millions de votes en comparaison avec les dernières élections législatives, et 4 millions par rapport aux dernières élections européennes. Un succès de taille jamais vu depuis l’époque de la Démocratie Chrétienne. Le triomphe de Renzi marque un changement de phase ; il met un point final à l’ère berlusconienne en ouvrant l’ère renzienne. S’il est nécessaire de relativiser partiellement ce succès en tenant compte de l’abstention (près de 6 millions de votants en moins en comparaison avec les législatives), il est clair, de toute façon, que l’électorat traditionnel italien, modéré, de « classe moyenne » (car transversal) et qui identifie finalement ce en quoi s’est transformé la social-démocratie historique, s’est regroupé derrière Renzi. Ce dernier gagne surtout sur sa droite, parmi les électeurs de Berlusconi et Monti, bien qu’il récupère en partie les électeurs qui étaient passés du PS au Mouvement 5 Etoiles (M5S), convaincus alors de pouvoir servir de « fer de lance » et qui, à en juger par les chiffres de l’Institut Cattaneo, semblent être revenus en partie au bercail.

Le Premier ministre a clôturé la campagne électorale en disant que « qui vote pour moi ne vote pas pour la CGIL » (principal syndicat de gauche italien, NdT), rompant ainsi définitivement avec la tradition du PCI (Parti communiste italien, dont est issu le PD, NdT) et mettant ainsi à la retraite le vieux groupe dirigeant, qui peut difficilement maintenant aspirer à jouer encore un quelconque rôle. En ces moments de crise économique, c’est, au final, la promesse de 80 euros supplémentaires par mois sur le salaire net, mesure injustement qualifiée d’ « aumône » par Grillo et Berlusconi, qui a eu une grande influence. Mais le mécanisme est pervers ; si ces 80 euros ne sont pas financés en taxant les riches, ou par une restructuration de la dette, ils seront financés par ceux là mêmes qui les recevront. Et en effet, la question qu’il convient de se poser est celle-ci : de quelle marges de manœuvre dispose Renzi ?. De fort peu en vérité car il n’y a pas grand chose à répartir si on maintient la politique d’austérité. Il pourra faire des réformes de façade et formuler des promesses, mais, au delà des 80 euros, il ne lui reste plus beaucoup de cartouches. Tôt ou tard, il devra faire les comptes.

3. Grillo perd près de 3 millions de votes par rapport aux élections législatives et il ne parvient pas à faire face à Renzi. Il se heurte aux mêmes limites sur lesquelles tant d’autres forces ont échoué dans toute l’Europe : l’absence d’une alternative d’ensemble, d’un changement de société, d’un projet radicalement distinct du système en vigueur. Après avoir obtenu un score important l’année dernière, la ligne du « renvoyons-les tous à la maison » ne suffit plus. L’électorat veut savoir comment il veut gouverner. Avec le recul du vote partisan et identitaire, l’électorat réclame en effet un changement immédiat et il est évident qu’à ses yeux Renzi – le « petit nouveau au gouvernement » semble pouvoir mieux garantir cela que les « petits nouveaux dans l’opposition ».

Mais, surtout, on ne peut pas penser faire de l’opposition sans impulser des mobilisations et la participation des gens. Dans un entretien à « Vespa », Grillo a qualifié le M5S d’exemple pour les indignés espagnols et pour Occupy Wall Street ; « parce que tandis qu’eux sont restés englués dans la mobilisation, nous nous sommes transformés en une force électorale et nous pouvons vaincre ». En réalité, sans mobilisation et sans participation, on ne fait pas d’opposition et on ne gagne pas. Et comme on le constate avec l’expérience de Podemos dans l’Etat espagnol, c’est au contraire les mouvements sociaux dans ce pays qui peuvent nous apprendre certaines choses.

4. Berlusconi coule à pic, mais le centre-droit, bien que plongé dans de graves difficultés, peut respirer avec soulagement face à la perte de votes de Grillo, car, dans le cas contraire, il aurait été exclu d’une possible bipolarisation future. Bien qu’il soit en mauvais état, si on ajoute à Forza Italia le résultat d’Alfano et Casini, la récupération de la Lega et la progression de Fratelli d’Italia, il peut encore espérer une relance. Néanmoins, il devra se reconstruire et Berlusconi devra gérer sa difficile succession. Le risque, c’est qu’en se reconstruisant, il se situe encore plus à droite, dans le sillage des succès européens de Le Pen et Farage.

5. La liste « Une autre Europe avec Tsipras » dépasse le seuil minimal (pour avoir des élus, NdT) de quelques milliers de votes et obtient 3 sièges à Strasbourg, tout en sauvegardant l’existence d’une gauche radicale en Italie. Il est certain que la figure de Tsipras et le grand succès de Syriza ont permis à la liste d’apparaître comme chose de plus qu’un résidu, ce qui avait été le cas des dernières expériences électorales de la gauche radicale. Cependant, avec 1.100.000 votes, la liste perd tout de même des votes, y compris si on compare son score avec la somme des résultats de la liste Ingroia et de Gauche, Ecologie, Liberté (SEL) au dernières élections. Et elle perd pas moins de 50% de votes si on tient compte de la somme des résultats du Parti de la Refondation Communiste (PRC) et du SEL aux élections européennes de 2009. Mais, surtout, la campagne électorale – mis à part de rares exceptions – n’a pas permis de construire un cadre unitaire et dynamique ; elle ne semble pas avoir généré des idées de mobilisations et d’opposition pour relancer de nouveaux projets et ses différentes composantes vont bientôt se diviser autour de la question de savoir s’il faut tirer profit de ce poids électoral pour de futurs accords avec le PD. Bien entendu, il semble maintenant que le PD n’aura plus besoin d’alliés...

6. Au final, la gauche européenne sera le 5e groupe dans le Parlement européen, et non le 3e comme cela avait été espéré. Si Die Linke se maintient plus ou moins en Allemagne avec 7,4%, le Front de Gauche recule en France (6,3%), incapable de bénéficier du naufrage du Parti Socialiste français. Le résultat du Bloc de Gauche n’est pas non plus très brillant (4,6%). Les deux seuls pays où s’est produite une véritable explosion dans la gauche sont la Grèce et l’Espagne. En Grèce, Syriza – et ce n’est pas un hasard car ce parti avait le profil le plus clair et radical parmi les organisations du Parti de la Gauche Européenne – devient le premier parti grec avec 25,6% des votes. En Espagne, Izquierda Unida atteint 10% des votes et la nouvelle liste Podemos obtient un score incroyable de 8%. Les grandes mobilisations grecques et les indignés espagnols ont semé quelque chose.

L’initiative Podemos, surgie d’une manière étroitement liée avec les mobilisations des indignés, démontre précisément l’efficacité potentielle d’un projet qui surgit des mouvements sociaux eux-mêmes au lieu de les « représenter ». Il s’agit de reconstruire à partir de zéro la nouvelle culture politique de la gauche radicale, déboussolée après les défaites de ces dernières années. Un succès électoral qui pourrait bientôt être relancé avec une capacité mobilisatrice renouvelé et une opposition sociale aux politique d’austérité, permettant ainsi de reconstruire un avenir pour la gauche radicale européenne. Aucun modèle n’est exportable tel quel dans un autre pays, ni Syriza, ni Podemos. Nous pensons cependant que la gauche radicale italienne a beaucoup de choses à apprendre de l’expérience espagnole en particulier, y compris en tenant compte de l’évolution dans notre pays de la liste Tsipras. Et nous tenterons d’ouvrir et d’approfondir cette réflexion à l’échelle nationale et internationale.

Source :
http://www.vientosur.info/spip.php?article9113
Traduction française pour Avanti4.be : Sylvia Nerina