Elections en Italie : Instabilité durable en vue

Nando Simeone, Andrea Martini 27 février 2013

Moins de 10% des voix pour le candidat du gouvernement sortant, celui imposé par Merkel et la Banque centrale européenne ; un résultat fort décevant pour ce qu’il est convenu d’appeler le centre gauche ; un fiasco total des listes qualifiées d’extrême gauche ; la résurrection partielle de Silvio Berlusconi et, surtout, le succès des listes du comique populiste Beppe Grillo. Voilà de quoi promettre au pays une instabilité politique prononcée pour le plus grand dam des décideurs de Bruxelles. Comment interpréter les élections italiennes ? Réaction à chaud de Nando Simeone, ancien élu du Parti de la refondation communiste et membre de la direction nationale de Sinistra critica. (L’Anticapitaliste)

L’anticapitaliste : Nando, au-delà de la surprise représentée par le succès des listes de Grillo, ce qui frappe en un premier temps c’est la débâcle du gouvernement sortant dirigé par Mario Monti qui n’atteindra peut-être pas 10% des voix.

Nando Simeone : C’est vrai que le projet Monti, soutenu par de larges secteurs de la bourgeoisie italienne, par le Vatican et même par certains secteurs du syndicalisme catholique n’atteint pas le but qui était celui de construire un nouveau centre capable de gérer l’austérité. En ce sens, le résultat d’aujourd’hui exprime surtout une crise de représentation des classes dominantes qui ne trouvent pas un cadre stable pour imposer leur politique.

LA : Une situation d’ingouvernabilité ?

Nando Simeone : Et oui. Le tsunami représenté par Grillo est une expression de la crise du système. D’un côté, il exprime la souffrance sociale qui est énorme dans ce pays et il polarise un mal-être social massif. De l’autre, il fait voler en éclats le bipartisme traditionnel. En fait aujourd’hui, en plus du centre-droit et du centre-gauche, il faut compter sur Grillo et Monti. C’est dire si c’est ingouvernable…

LA : Un mouvement anti-système, celui de Grillo ?

NS : Il y a de tout, là-dedans, des anciens de la gauche radicale aux déçus de la droite. Mais ce mouvement a su capter les voix de la souffrance sociale à laquelle ni le Parti démocrate ni la gauche radicale n’ont su donner de perspectives. A Turin, par exemple, c’est le mouvement contre la construction de la ligne de trains à haute vitesse qui était invité au meeting de Grillo tandis que, à Rome, c’est sur la Piazza San Giovanni, lieu historique de rendez-vous de la gauche, qu’il a tenu son meeting le plus important. Il a d’ailleurs capté beaucoup de suffrages venant des secteurs syndicaux les plus combatifs, la FIOM, et, évidemment, aussi des centrales syndicales plus modérées.

LA : Des secteurs que la liste « Révolution citoyenne » n’a pas su capter puisqu’elle stagne à moins de 2,5%...

NS : Marginalisée, la liste « Révolution citoyenne » l’a été d’abord par son ambiguïté politique dans la mesure où cette coalition -qui comprenait aussi le parti « Italia dei valori » de l’ancien juge Di Pietro qu’on ne peut franchement pas caractériser d’homme de gauche- s’est surtout profilée derrière la stature morale de son candidat, le magistrat Ingroia, sans contenus sociaux et classistes, sans un profil cohérent. De plus, elle a été prise en tenaille entre le vote utile pour le PD et la liste Grillo.

LA : Et c’est là-dessus que s’est aussi construite la résurrection de Berlusconi ?

NS : Sa démagogie et son populisme ont fait mouche sur un terrain social désagrégé par les coups imposés au mouvement social avec les complicités de la gauche. Face à un corps social fragmenté par la suppression des protections sociales et l’offensive libérale et à un mouvement ouvrier qui a perdu la boussole, il avait beau jeu. Sa démagogie ne pouvait qu’être payante. Et elle a payé.

LA Mais, indépendamment du score de Berlusconi, l’instabilité politique demeure. Elle pourrait à court terme ouvrir la voie à des politiques autoritaires.

NS : Evidemment. On peut imaginer que, une fois les résultats confirmés, un gouvernement de coalition large promulgue une nouvelle loi électorale restrictive et limitative de l’expression électorale dans la perspective de nouvelles élections. La bourgeoisie italienne peut être saisie d’une tentation autoritaire qui l’amène à réduire les espaces démocratiques aussi bien sur le terrain social que sur le plan électoral. Ainsi, on parle déjà d’un quorum à 15%... C’est ce tournant autoritaire qui pourrait lui permettre de rétablir la gouvernabilité du pays, outil de l’imposition des politiques d’austérité.

LA Avec un mouvement social désarticulé et incapable de réagir ?

NS : Les forces anticapitalistes doivent aujourd’hui faire les comptes avec cette situation. Celle-ci ne tombe pas du ciel. Si, en 2008 Bertinotti ne nous avait pas sacrifiés sur l’autel de la participation gouvernementale en soutenant le gouvernement Prodi, y compris dans la guerre en Irak, le parti de la refondation communiste aurait pu être en mesure de capter aujourd’hui le mécontentement social et devenir le Syriza italien.

A la place, c’est le mouvement de Grillo que nous avons…

Interview réalisée par Paolo Gilardi. A paraître dans L’anticapitaliste, 86ème, 28.02.13
http://www.gauche-anticapitaliste.ch

Les élections en Italie : premier commentaire à chaud

Andrea Martini

Les résultats arrivent lentement, entrecoupés d’improbables et inattendus plans sur la comète, et s’entrelacent avec les normes antidémocratiques et faramineuses de cette loi électorale, décidée non pas pour mesurer de manière transparente et loyale la volonté des électeurs et des électrices, mais bien pour conserver le pouvoir.

Mais sur le fond, les résultats se définissent assez clairement. Le résultat dément toutes les prévisions et les pronostics : la “machine de guerre” de Bersani rate son objectif et, une fois encore, ont échoué les desseins du Parti Démocrate pour une conquête du pouvoir qui profiterait de la rupture supposée entre les principaux représentants de la classe dominante et le personnel politique de la droite berlusconienne.

Mais d’autres grands acteurs du milieu politique sont aussi déçus : les « marchés » et les « technocrates » de l’Union Européenne et de la BCE, qui voient avec horreur la perspective d’une longue « ingouvernabilité » d’un pays aussi important et central que l’Italie.

Bien sûr, leur homme de référence en Italie c’était Monti, mais ils étaient tous bien conscients que « Super Mario » n’aurait jamais été qu’un support ou une façade pour un gouvernement présidé par Bersani. Au lieu de cela, il est probable que le parlement va rester marqué de manière déterminante non seulement par le succès de Beppe grillo (Mouvement des 5 étoiles) mais aussi et surtout par leur propre échec dans le projet de refaçonner le Centre.

L’affirmation de la liste « Mouvement des 5 étoiles », affirmation annoncée mais non pour autant moins éclatante et dévastatrice pour les équilibres entre les forces traditionnelles du monde institutionnel italien, est certainement l’information la plus importante des élections de ces 24 et 25 février.

Le succès de la liste de Beppe Grillo traduit de manière puissante l’extension de ce refus populaire des politiques de corruption et d’austérité, refus particulièrement vivace chez les jeunes comme l’indique la différence significative entre le pourcentage de la liste M5S (Movimento 5 Stelle) à la Chambre et au Sénat. Le M5S devient le premier parti dans bien des régions. C’est un défi que lance l’électorat à tout la vieille clique politique de centre-gauche, de droite, du centre et même de gauche radicale, toutes pénalisées par le résultat massif de la liste de Grillo, en plus de l’augmentation de l’abstentionnisme.

En effet, les données officielles sur l’abstentionnisme sont éloquentes : 25%, avec une croissance de 5% par rapport à 2008. Presque 10,8 millions d’électeurs ont manqué à l’appel (1.800.000 de plus qu’en 2008), parce qu’ils n’ont vraisemblablement pas trouvé les raisons ou la conviction nécessaire pour aller voter. Au-delà de l’ajustement des données (absolues ou en pourcentage) que nous ne pourrons pas évaluer avant demain, avec les attributions des majorités à la Chambre et surtout dans les différents collèges sénatoriaux, ce qui vient de se produire porte un coup définitif au système politique de la « seconde république » comme on l’appelle, qui a gouverné le pays pendant les dernières vingt années, en alternant les centre-gauche et les centre-droite.

Le résultat sans appel et décevant de la liste Monti et de la coalition centriste signe, du moins pour l’instant, la fin de la tentative avec laquelle la bourgeoisie italienne (et derrière elle les puissances de l’Union Européenne) avaient essayé de construire une alternative à leur situation de dépendance par rapport au binôme PD –PdL (Parti démocrate, et le Parti des Libertés de Berlusconi – ndt). Quoi qu’il en soit, le nombre de votes attribués au choix civique du « Premier » sortant sont une condamnation drastique à la politique de son gouvernement, qui n’a été que contre-réformes, coupes, suppression de droits, augmentation des taxes et grands travaux inutiles.

Il faut maintenant compter avec la vitalité de Berlusconi et de sa démagogie populiste, grâce à son détachement habile par rapport à la « grande coalition » qui a soutenu Monti jusqu’à il y a encore deux mois, mais aussi grâce à la promesse faite de rétablir l’IMU (Impôt municipal Unique qui s’applique à la partie immobilière du patrimoine – ndt), et à sa victoire dans les collèges du Sénat de Lombardie, de Vénétie, de Campagne et de Sicile. Tous ces éléments rendent très difficile la composition d’un gouvernement qui, jusqu’à la semaine dernière, était annoncé par tous les commentateurs comme destiné à être présidé par Bersani, avec comme seule inconnue l’hypothèse de l’alliance forcée avec Monti et Casini. Ce résultat, combiné avec celui du M5S, rend le parlement pratiquement ingouvernable.

On peut dire que la « bipolarité » a le vent en poupe. Entre 2008 et aujourd’hui, le PdL a vu son nombre de voix divisé par deux, passant (au Sénat) de 12,5 millions à moins de 7 ; idem pour la Lega Nord (séparatistes de droite – ndt) qui passent de 2,6 à 1,3 millions.

Mais le grand perdant de ces élections semble bien être l’ancien favori, le PD, avec sa coalition et l’hypothèse d’un gouvernement Bersani. Ces forces politiques payent le prix de leur politique de soutien convaincu aux mesures impopulaires menées ces treize derniers mois, avec une perte évidente au profit du M5S et de l’abstention. Le PD perd plus de 2,5 millions des votes au Sénat par rapport aux chiffres de 2008, sans aucune compensation du côté de son allié SEL (Sinistra Ecologica Libertà – Gauche Ecologique et Liberté).Ce dernier dément aussi toutes les prévisions les plus optimistes, en récoltant 900.000 voix, n’atteignant donc même pas le résultat déjà désastreux de la gauche « arc-en-ciel » d’il y a cinq ans. Et ce, même si ils peuvent maintenant avoir un nombre restreint de parlementaires, grâce à l’alliance avec le PD.

Echec aussi de la tentative de la liste « Rivoluzione civile » qui aurait du être un radeau de sauvetage pour ramener au parlement une poignée de parlementaires exclus en 2008 et refusés dans la coalition autour du PD en 2013 (PRC, PdCI, IDV, Verdi). La liste « Ingroia », n’a en effet pas réussi à faire élire aucun député ni sénateur. Le naufrage de ce radeau ne laisse que des débris, à cause de la volonté affirmée des auteurs de cette opération de ne pas vouloir un chemin qui aurait été moins évident mais plus à même de se projeter à long terme.

La défaite des partis de l’austérité et la désorientation (du moins momentanée pour les « pouvoirs forts ») va-t-elle faciliter ou rendre plus difficile la reprise de ces mouvements ? La fragilité du cadre institutionnel et la peur de l’assaillant aux portes que représente le M5S vont sans doute pousser les appareils syndicaux complices, dont la CGIL, à une nouvelle modération des luttes et des revendications, même si la situation économique et les orientations de la classe dominante vont encore apporter de nouvelles attaques aux droits et aux conditions de vie des couches populaires.

De fait, la construction de luttes et de mouvements reste plus que jamais d’actualité et devient, après l’échec du raccourci illusoire des élections, l’axe central de travail politique pour tous ceux et celles qui veulent réellement s’opposer à l’austérité et à la dévastation sociale.

Andrea Martini est membre de l’organisation anticapitaliste italienne « Sinistra Critica » (Gauche critique)

Source : http://sinistracritica.org/2013/02/25/elezioni-politiche-un-primo-commento-a-caldo/
Traduction française pour Avanti4.be : Sylvia Nerina