Égypte : ni l’armée ni Morsi !

Clive Bradley 29 juillet 2013

Les événements en Egypte ont mis à mal l’image que tant d’experts de droite comme de gauche ont diffusé sur le monde musulman, selon laquelle les gens y sont dominés par — ou qu’ils ont un penchant automatique pour — des mouvements islamistes.

Le mouvement contre Morsi a été un énorme mouvement populaire contre un gouvernement islamiste, et pas n’importe quel gouvernement islamiste non plus. Les Frères musulmans, et leur aile politique, sont à bien des égards le parti islamiste le plus redoutable, et il avait été élu démocratiquement.

Mais ce qui a eu lieu est un coup d’Etat. Ce n’est pas quelque chose à célébrer, et c’est en fait très dangereux. La nature fondamentale du mouvement qui s’est développé dans les rues, c’est qu’il est une continuation du mouvement révolutionnaire de 2011 et qu’il représente un soulèvement populaire de masse contre le gouvernement Morsi. Mais ce soulèvement a été tronqué par la prise du pouvoir de l’armée.

Un gouvernement des Frères de plus en plus impopulaire

Le gouvernement Morsi s’est avéré incroyablement impopulaire. L’étincelle qui a donné lieu aux récentes manifestations a été une campagne de pétition appelant à la démission de Morsi, qui a obtenu plus de 20 millions de signatures. Le gouvernement a été très fermé — une fois qu’ils ont gagné à la fois les élections législatives et présidentielle, les Frères ont été vus comme accaparant tout le pouvoir pour eux. Ils ont imposé une constitution islamique impopulaire. Morsi a pris le pouvoir exécutif entre ses mains tout en révoquant des juges critiques, et ainsi de suite ; tout ceci a été largement et correctement perçu comme très antidémocratique.

Il y a également eu des attaques contre les opposants à la Fraternité dans la société civile, par exemple le licenciement du directeur de l’opéra.

Beaucoup de gens considèrent que Les Frères ont passé des accords avec les forces de sécurité. Et une répression très dure a continué sous Morsi — depuis des snipers tirant sur les manifestants jusqu’à la poursuite des procès devant des tribunaux militaires pour juger les personnes arrêtées pendant les manifestations… Le gouvernement Morsi a fini par être considéré comme n’étant pas fondamentalement différent du régime de Moubarak.

Le gouvernement des Frères Musulmans était probablement en train de passer un accord avec le FMI pour démanteler les éléments de protection sociale qui avaient survécu à des décennies de néo-libéralisme. Il a vidé de son contenu la législation qui introduisait une fiscalité plus progressive. Il s’est opposé à une loi permettant l’enregistrement des syndicats indépendants par le biais d’élections professionnelles, et s’est placé du côté des employeurs face aux grèves.

De manière emblématique, il a rétabli « Le Caire 2050 », le plan de Moubarak pour nettoyer socialement Le Caire et construire de l’immobilier de prestige dans les quartiers populaires. Et à cela s’ajoutent la hausse des coûts du carburant, du prix des matières premières et du chômage et la désintégration générale du niveau de vie quotidien des gens.

Pas mal de commentaires affirment que les événements en Egypte « prouvent » que ces peuples ne comprennent pas la nature de la démocratie — « Ils ont été élu ce type, ils doivent le laisser diriger, c’est la démocratie »

Mais même la Déclaration d’Indépendance américaine le dit : « Les gouvernements sont établis parmi les hommes pour garantir ces droits, et leur juste pouvoir émane du consentement des gouvernés. Toutes les fois qu’une forme de gouvernement devient destructive de ce but, le peuple a le droit de la changer ou de l’abolir et d’établir un nouveau gouvernement (…) ». Que l’on devrait avoir le droit de démettre et de remplacer les gens qu’on a élus est un principe de démocratie radicale qui remonte au moins à la Commune de Paris en 1871. La légitimité de la revendication du départ du gouvernement Morsi n’est pas la question ici.

Quel scénario pour l’avenir ?

Qui détient le pouvoir maintenant ? En fin de compte ce n’est pas la masse du peuple égyptien qui a renversé et remplacé Morsi, c’est l’armée. Mais qui est cette armée ?

Vous pouvez imaginer une situation dans laquelle un bouleversement radical a eu lieu au sein d’une armée, l’armée ayant ainsi été elle-même affectée par un mouvement révolutionnaire de masse à l’extérieur. Quelque chose d’assez analogue s’est produit au Portugal au milieu des années 1970, où le programme auquel une grande partie de la gauche révolutionnaire s’est ralliée venait d’une aile radicale de l’armée.

Mais ce n’est pas le scénario en Egypte. L’armée, qui a repris le pouvoir est celle de l’ancien régime. C’est l’Etat Moubarak.

En raison des pressions extérieures, elle va probablement organiser des élections. Elle a promis de le faire assez rapidement. Mais la pression qui s’exercera sur elle sera décisive — car l’armée n’est pas soudainement devenue une force bienveillante. Le fait que de grandes parties du mouvement de masse semblent avoir des illusions substantielles dans l’armée pose problème.

Le scénario du pire pour l’avenir de l’Egypte, c’est l’Algérie dans les années 90. Là, les islamistes ont remporté les élections locales, l’armée est intervenue pour empêcher les élections législatives, et une guerre civile sanglante a suivi, qui a provoqué, selon certaines estimations, 150.000 morts. Il y a déjà eu des gens tués en Egypte ces derniers jours, en particulier les 50 partisans de Morsi abattus devant le siège de la Garde Républicaine. Je pense qu’il est peu probable que l’Egypte évolue dans une direction "algérienne", mais même une version réduite de cela serait un drame.

Lorsque l’armée est intervenue pour la première fois au cours de la révolution de 2011, les gens étaient heureux de cette intervention, mais cela a rapidement changé après que l’armée ait pris le pouvoir et gouverné d’une manière très répressive. Les gens ont manifesté contre le régime militaire. Une partie de ces réactions semblent avoir été oubliées. Et la situation actuelle permet aux Frères Musulmans de se présenter comme des martyrs.

Dans le mouvement et contre le coup d’Etat

Savoir comment s’adresser à la base de la Fraternité, ou même à la base des salafistes qui sont à droite de la Fraternité, est une question importante pour le mouvement de masse.

Les cadres de la Fraternité appartiennent à la classe moyenne, mais un très grand nombre de travailleurs pauvres, de paysans,… votent pour eux. Le mouvement de masse doit être en mesure de leur dire : « Nous ne demandons pas à l’armée de prendre le pouvoir. Ce n’est pas notre programme. »

S’opposer au coup d’Etat en Egypte ne signifie pas aller aux manifestations de la Fraternité ou appeler à la réintégration de Morsi. Cela signifie être actif dans le mouvement de masse et y argumenter contre le régime militaire et contre la prise de pouvoir par l’armée. Des gens sont déjà en train de le faire : il y avait des pancartes et des banderoles visibles sur la place Tahrir qui s’opposaient à l’intervention militaire et à un coup d’Etat.

Nos tâches de solidarité avec le mouvement de masse en général, mais plus particulièrement avec les éléments ouvriers et socialistes en son sein, sont plus importantes que jamais.

Ce texte est une retranscription résumée de l’exposé qu’a fait Clive Bradley lors d’un Forum organisé à Londres jeudi 11 Juillet par l’Alliance for Workers’ Liberty sur le thème « Les socialistes et le coup d’Etat égyptien ».

Article publié sur le site britannique www.workersliberty.org
Traduction française pour Avanti : Jean Peltier. Les intertitres sont d’Avanti.