Egypte : Dictature et plébiscite

Santiago Alba Rico 26 mai 2014

Il y a quelques jours, Al-Jazeera diffusait une brève vidéo, obtenue et sortie de prison de manière clandestine, avec des images de Abdallah Ashami, le correspondant de la chaîne qatarie détenu depuis 9 mois, arrête alors qu’il couvrait l’expulsion criminelle de la place Rabia Al-Adouia où, le 14 août 2013, furent assassinés plus de 700 partisans du président renversé Morsi.

En grève de la faim et dans l’attente de son procès pour « soutien au terrorisme », son cas résume très bien la situation de la liberté d’expression en Egypte après le coup d’Etat du 3 juillet. Selon l’Observatoire des Droits de l’Homme égyptien, depuis cette date 8 journalistes seraient morts, 53 auraient subi des mauvais traitements et 36 auraient été arrêtés et jugés avec des accusations préfabriquées. A ce bilan, il faudrait ajouter la fermeture de 8 chaînes privées et la soumission quasi inconditionnelle au pouvoir des autres médias et du syndicat des journalistes lui-même, qui garde la silence face au abus et aux violations commises.

Il serait difficile d’exagérer – alors que l’Egypte plonge à nouveau dans l’oubli – les horreurs de la dictature imposée par le général Sissi il y a maintenant onze mois. Le froid résumé des chiffres est déjà terrifiant : environ 3.000 tués par la police ou par l’armée, des milliers de blessés par balle, 20.000 personnes emprisonnées, 21 prisonniers morts sous la torture, 1212 sentences de mort dans des procès collectifs expéditifs qui – en plus de tourner en dérision l’idée même de justice – révèlent la volonté du « nouveau-vieux » régime d’écraser toute forme de résistance (ou de la pressurer jusqu’à la limite en vue de futures négociations avec les Frères musulmans, dont les dirigeants sont tous aujourd’hui en prison ou en exil).

Ceux qui pensaient que la junte militaire allait se contenter de persécuter les seuls islamistes expérimentent aujourd’hui dans leur propre chair à quel point ils étaient dans l’erreur : avocats et activistes de gauche, membres du parti marxiste des Socialistes Révolutionnaires, les jeunes du Mouvement du 6 Avril – protagoniste de la révolution du 25 Janvier et aujourd’hui interdit – sont détenus, réprimés et harcelés par les « nouvelles-vieilles » autorités.

Ceux qui pensaient que, en tous les cas, il s’agissait d’un coup d’Etat « nationaliste » et « laïc » (d’inspiration « nassériste ») savent aujourd’hui qui sont les parrains et les garants du « nouveau-vieux » régime : l’Arabie saoudite, les Emirats, Israël, la dictature syrienne, la Russie, les Etats-Unis eux-mêmes, dont les hésitations théâtrales initiales ont très vite cédé le pas à un « rétablissement de la normalité », souligné par la livraison récente d’hélicoptères Apache à l’armée égyptienne. Si, en termes géostratégiques, les puissances perdantes sont la Turquie et le Qatar, le coup d’État contre les Frères Musulmans réuni dans une même tranchée toutes les forces – aussi disparates soient-elles – intéressées à enterrer à toute vitesse la moindre possibilité d’un changement démocratique dans le monde arabe.

C’est dans ce contexte de répression et de dictature que se tiendront les dites « élections présidentielles » le 26 mai prochain – 10 jours à peine avant celles en Syrie - ; en réalité un plébiscite romain destiné à bétonner le pouvoir du nouveau-vieux caudillo. Un soi-disant sondage indiquait il y a quelques jours un 87% de soutien à Sissi (face à 4% en faveur de l’unique candidat d’opposition, le nassériste de gauche Hamdin Sabahi). Le mépris envers toute légitimité « révolutionnaire » ou « démocratique » s’exprime dans la campagne en faveur du pharaonique Pinochet de la nouvelle-vieille Egypte. En effet, il faut rappeler que l’ex-président Hosni Moubarak, sorti de prison par la junte militaire, est également passé il y a quelques jours à la télévision pour exprimer son soutien au général putschiste et, la semaine dernière, l’ultra-droite islamiste du parti Nur – financé par l’Arabie Saoudite – a fait de même dans un communiqué officiel dans lequel elle appelait à voter pour le chef de l’armée.

Les rares voix discordantes (comme celle de Abu-l-Futuh, dirigeant du parti Masr Qouia, ex-candidat aux présidentielles de 2012 et critique, à la fois, de la junte militaire et des Frères Musulmans) sont à peine présentes dans les médias et elles ne seront pas représentées dans les urnes le 26 mai, où il y aura sans doute un taux élevé d’abstention – qu’il faudra deviner sous la manipulation des taux de participation « officiels ». Dans un entretien récent, Abul-l-Futuh se plaignait que la junte militaire était en train de réimposer la terreur que les citoyens égyptiens avaient secouée en janvier 2011 et il dénonçait, par exemple, le refus des employés de banque d’accepter les versements destinés au compte de son parti qui – rappelait-il – est toujours légal en Egypte.

Quant à la candidate de Hamndin Sabahi, l’unique rival de Sissi, il n’a aucune chance de vaincre et ne veut, en réalité, utiliser la campagne électorale que pour donner de la voix à cette autre voix minoritaire, mise au silence ou réprimée qui tente de trouver un espace entre les islamistes de la Fraternité et la junte militaire. Comme on s’en souviendra, Sabahi avait créé la surprise aux présidentielles de mai 2012 en obtenant 21% des votes et occupant le 3e place après Morsi, le candidat des Frères Musulmans, et d’Ahmed Shafiq, celui de l’ancien régime. Homme charismatique et de formation nationaliste et marxiste, son alliance avec la droite laïque dans le Front Nation du Salut durant la présidence de Morsi et son soutien déclaré au coup d’Etat du 3 juillet discréditent cependant sa candidature aux yeux des victimes de la dictature, mais aussi de la gauche minoritaire et des mouvements sociaux.

En Egypte, il n’y a peut être aucune force de l’arc politique « révolutionnaire » (parmi celles qui ont participé à la révolution du 25 Janvier) qui n’ai commis d’erreur. Celle de la gauche traditionnelle – au sein de laquelle se trouve le parti de Sabahi – a été la même que celle des Frères Musulmans : croire que la démocratie est négociable dans le cadre de la conquête du pouvoir. Ce mépris pour la démocratie est ce qui a finalement ramené au pouvoir l’armée, en tant que colonne vertébrale et dictatoriale de l’Egypte. Cette armée a su tirer profit de l’opportunisme des islamistes et de l’islamophobie de l’opposition.

La différence, en termes de légitimité « formelle », est que les Frères Musulmans ont remporté des élections démocratiques tandis que la gauche traditionnelle a « gagné » un coup d’Etat militaire contre la démocratie. Sabahi – disons-le – n’a pas accepté les règles du jeu quand Morsi était le président élu du pays et, par contre, il accepte aujourd’hui les règles du jeu imposées par la junte militaire putschiste. Rétrospectivement, on peut sans doute penser que les uns et les autres auraient pu mieux faire les choses s’il s’agissait pour eux de « rompre » avec le pouvoir de l’armée – qui incarne l’ancien et le nouveau régime – et pas seulement de gouverner sans pouvoir.

N’y a-t-il donc pas d’espoir pour l’Egypte ? Le recul brutal ne peut faire oublier que les protestations contre la dictature militaire se poursuivent et sont en train de se « désislamiser ». Et que l’argent saoudien ne suffira pas à sortir du bourbier économique un pays en ruine qui – comme avant le renversement de Moubarak – se remobilise pour paralyser, par exemple, l’industrie textile dans la zone de Mahallah Kubra à travers des grèves spontanées qui anticipent de nouvelles mobilisations et de nouvelles organisations. La main du Pinochet du Nil, encensé et triomphant après le 26 mai, ne tremblera pas. Mais la lutte pour la démocratie et la justice sociale vit encore comme mémoire sous les cendres et elle se réactivera, comme toutes les mémoires, quand le vent soufflera à nouveau. Le temps perdu et ceux qui sont tombés sont, quand à eux, irrécupérables.

Source :
http://www.vientosur.info/spip.php?article9056
Traduction française pour Avanti4.be : Ataulfo Riera