Egypte : Anniversaire à hauts risques et situation du mouvement ouvrier

Abdel-Hamid Chaïmaa, Mohamed Belaali 28 juin 2013

Le 30 juin constituera peut être un autre tournant pour la révolution égyptienne. Les opposants au président Mohamed Morsi des Frères musulmans vont massivement descendre dans la rue pour le premier anniversaire de l’arrivée au pouvoir de Morsi afin d’exiger sa démission. Ces mobilisations du 30 juin sont l’aboutissement de la « Tamarod » (Rébellion), une vaste campagne de pétition qui, selon ses organisateurs, a recueillie plus de 15 millions de signatures en faveur d’un appel à la démission de Morsi – autrement dit, plus que le nombre de votes obtenus par ce dernier à l’élection présidentielle de l’année dernière. Les deux camps s’attendent à ce que les manifestations du 30 juin soient les plus importantes depuis la révolution de 2011 qui a renversé le dictateur Hosni Moubarak. (Avanti4.be)

Les Frères musulmans au service de la bourgeoisie

Mohamed Belaali

« Moubarak est le père de tous les Egyptiens »
Mohamad Badie guide suprême des Frères musulmans (1).

Depuis l’arrivée de Mohamed Morsi au pouvoir en juin 2012 (2), la résistance aux Frères musulmans et aux salafistes leurs alliés se poursuit et s’amplifie. La police et les milices des Frères ne font désormais plus peur aux contestataires. Grèves, manifestations pacifiques et affrontements violents se produisent régulièrement un peu partout en Égypte.

Les manifestants accusent les Frères musulmans d’avoir confisqué et trahi la révolution qu’ils n’ont, par ailleurs, jamais vraiment acceptée. Rappelons pour mémoire que la Confrérie a refusé de participer à la grande manifestation populaire du 25 janvier 2011 qui a forcé Moubarak, dix huit jours après, à quitter le pouvoir le 11 février. Entre la population et le régime, la rupture est totale. Les masses opprimées égyptiennes se sont vite rendues compte que ni l’armée, ni les Frères musulmans ne servent leurs intérêts. Bien au contraire, ces deux pouvoirs, comme celui de Moubarak et de Sadate, sont au service des classes possédantes égyptiennes et de l’impérialisme américain. En Égypte, le processus révolutionnaire est loin d’être terminé (3).

En quelques mois seulement, trois secrétaires d’État américains se sont rendus en Égypte pour apporter leur soutien à Morsi alors que celui-ci est contesté dans tout le pays (4). En mai 2013, l’Administration de Barack Obama a reconduit discrètement l’aide militaire à l’Égypte (1,3 milliard de dollars). Cette « aide » revêt aujourd’hui une importance particulière. Les américains savent que le rôle politique des militaires est déterminant. L’armée égyptienne reste pour eux le moyen le plus sûr pour sauvegarder leurs intérêts ainsi que ceux d’Israël. Rappelons que le montant de cette « aide » a nettement augmenté depuis la signature du traité de paix avec Israël en 1979 concédé par Sadate et non remis en cause par les Frères musulmans.

De son côté, le Fonds monétaire international (FMI), bras financier de Washington, presse le pouvoir égyptien à accepter ses conditions comme, entre autres, la suppression des subventions aux produits de première nécessité en échange d’un prêt de 4,8 milliards de dollars. Le Qatar, satellite et sous-traitant des américains, ne cesse de déverser ses pétrodollars sur le régime des Frères pour le sauver de la colère populaire (5). L’Union Européenne n’est pas avare non plus avec la Confrérie :« L’Union européenne et des institutions financières associées ont offert un montant de plus de cinq milliards d’euros, ou plus de 6,5 milliards de dollars, en dons, prêts à taux réduit et prêts pour la période 2012-2013 afin de soutenir la transition démocratique en Egypte » affirmait le président du Conseil européen Herman Van Rompuy (6). Tous les pays impérialistes petits et grands, d’une manière ouverte ou dissimulée déploient leurs efforts pour maintenir, vaille que vaille, au pouvoir un régime contesté par une grande partie de la population.

Les pays capitalistes qui ont brisé l’élan et la vitalité admirables des soulèvements populaires dans le monde arabe, soutiennent aujourd’hui par tous les moyens la confrérie des Frères musulmans ennemis du changement et du progrès. Les pays impérialistes menés par les États-Unis sont, dans une large mesure, responsables du maintien au pouvoir des tyrans arabes anciens et nouveaux. Leurs intérêts sont profondément incompatibles avec ceux des peuples de cette région du monde qui n’aspirent qu’à se débarrasser de ces despotes d’un autre âge. Chaque révolte, chaque soulèvement réellement populaire est, directement ou indirectement, réprimé dans le sang.

Le cas de Bahreïn est exemplaire à cet égard (7). Mais Bahreïn n’est que l’arbre qui cache la forêt. Combien de révoltes ont été brisées en Arabie Saoudite (8), en Jordanie, au Yémen, à Oman, au Koweït etc.? Les premières révoltes populaires et pacifiques en Libye et en Syrie ont été transformées par l’intervention impérialiste en guerre civile. Des mercenaires et des forces obscurantistes ont été armés, entraînés, financés et soutenus médiatiquement par l’occident capitaliste pour renverser les régimes en place. Les Frères musulmans, qui soutiennent les « rebelles » syriens, viennent de rompre toute relation diplomatique avec Damas. Morsi a même appelé « la communauté internationale » à mettre en place une zone d’exclusion aérienne au-dessus de la Syrie ! Leurs positions se confondent ainsi avec celles des États-Unis et de ses satellites locaux comme l’Arabie saoudite, le Qatar ou encore la Turquie.

Dans le cas de la Libye, il a fallu une intervention militaire directe de l’OTAN, bras armé de l’impérialisme, pour renverser le régime de Kadhafi. « L’intervention impérialiste en Libye a fait des dizaines de milliers de victimes innocentes. Elle a détruit l’essentiel de l’infrastructure économique du pays. Elle a brisé l’unité de la nation libyenne. L’impérialisme américain et son supplétif européen ont imposé au peuple libyen par la violence un pouvoir sans légitimité aucune, mais qui leur est totalement soumis » (9).

Le soulèvement populaire en Égypte, s’il a écarté Moubarak du pouvoir, n’a pas réussi à renverser son régime. Les Frères musulmans ont repris tel quel l’appareil répressif d’État et le font fonctionner pour leur propre compte afin de sauvegarder les intérêts des classes dominantes et de l’impérialisme américain leur protecteur. Les structures économiques, sociales et politiques sont, à quelques inflexions près, restées les mêmes. Le régime se régénère et se reproduit avec une rhétorique différente dans une situation différente. La tête de Morsi a remplacé celle de Moubarak au sommet de l’État. Le régime continue à fonctionner avec un discours différent mais avec les mêmes pratiques et les mêmes politiques économiques de classes : misères et exploitation pour l’immense majorité de la population avec des promesses d’un monde meilleur au Paradis, richesses et pouvoir ici-bas pour une petite minorité d’exploiteurs menée par les Frères musulmans.

Les dirigeants de la Confrérie qui nient en théorie la division de la société en classes et, partant, la lutte des classes, mènent pourtant une véritable politique économique au service d’une seule et même classe sociale, la bourgeoisie. Pour la Confrérie, « Les ouvriers ne sont qu’une masse infâme utile à leur propagande religieuse. Ils partagent ce mépris pour la classe ouvrière avec leurs alliés extrémistes, les Salafistes » (10).

Répartition des richesses, travail pour tous, justice sociale, droits des femmes, droits des minorités religieuses, lutte contre la corruption, démocratie, dignité etc., toutes ces revendications portées par le soulèvement populaire ont été effacées par le nouveau pouvoir et remplacées par des préoccupations plus libérales que théologique. Les préoccupations matérielles de classes l’emportent largement ici sur les considérations religieuses. Pour la bourgeoisie égyptienne, l’arrivée au pouvoir des Frères musulmans est une aubaine qui lui permet d’apaiser sa conscience tourmentée et assoiffée de profit. La Confrérie lui apporte une précieuse légitimation de l’exploitation et de la détention des richesses.

Les opprimés d’Égypte n’ont pas dit leur dernier mot. L’histoire leur a appris comment résister aux oppresseurs avant de les renverser. L’unité des travailleurs, des paysans pauvres et de tous les laissés-pour-compte est vitale pour affronter efficacement les nouveaux pharaons. Leur intérêt est de rendre la révolution permanente, jusqu’à éloigner du pouvoir les classes possédantes et leurs serviteurs, l’armée et les Frères musulmans.

Notes :
(1) Mohamad Badie chef suprême des Frères musulmans http://hebdo.ahram.org.eg/NewsContent/0/10/124/2186/Fr%C3%A8res-musulmans-Les-hommescl%C3%A9s-.aspx
(2) Les mouvements de contestation appellent à une grande manifestation le 30 juin 2013 date anniversaire de la prise de pouvoir par Morsi.
Par ailleurs, Morsi vient de nommer 17 gouverneurs appartenant à la Confrérie, à l’armée et aux services de Sécurité. Le nouveau gouverneur de Louxor Adel al-Khayyat appartient, lui, au Parti de la construction et du développement, la branche politique du groupe Gamaa-Al- Islamiya qui a revendiqué en 1997 l’attaque sur un site pharaonique de la région de Louxor, qui avait fait selon les sources entre 62 et 68 morts principalement des touristes.
Les Frères musulmans poursuivent ainsi leur mainmise sur tous les rouages de l’État.
(3) A propos des débats sur la révolution égyptienne, voir (en arabe) Atef Said :« Le libéralisme impérialiste et la révolution égyptienne »
http://www.jadaliyya.com/pages/index/11333/
(4) Hillary Clinton le 21 novembre 2012, John Kerry le 2 mars 2013 et le secrétaired’Etat à la Défense, Chuck Hagel le 24 avril 2013
(5) http://fr.reuters.com/article/frEuroRpt/idFRL5N0CX4KZ20130410
(6) http://fr.reuters.com/article/businessNews/idFRPAE90C03C20130113
(7) http://www.belaali.com/article-l-intervention-saoudienne-a-bahrein-et-le-silence-complice-des-bourgeoisies-occidentales-69874090.html
(8) http://www.belaali.com/article-arabie-saoudite-le-silence-complice-des-bourgeoisies-occidentales-sur-les-revoltes-populaires-109557989.html
(9) http://www.belaali.com/article-la-libye-apres-l-intervention-imperialiste-108002868.html
(10) http://www.belaali.com/article-egypte-de-mohammed-ali-a-mohamed-morsi-un-combat-permanent-entre-le-passe-et-l-avenir-114107860.html

L’Egypte, un enfer pour les ouvriers

Abdel-Hamid Chaïmaa

L’OIT vient de classer l’Egypte sur sa liste noire. Privés de liberté syndicale et soumis à des violations continuelles des conventions internationales, les ouvriers sont devenus les parias du monde du travail. A l’origine de près de 4 000 manifestations et grèves depuis un an, ces travailleurs de la misère ne sont toujours pas écoutés.

« Nous poursuivrons la voie tracée par Gamal Abdel-Nasser qui voulait créer un immense château industriel en Egypte », avait lancé le président Mohamad Morsi le 1er mai dernier dans un discours prononcé devant des ouvriers de l’industrie sidérurgique au Caire. Lors de la fête du travail, il affirmait que « l’Egypte encourage le secteur privé, mais cela ne signifie pas que nous négligeons le secteur public (...). La production et l’exportation sont les véritables indicateurs du développement d’un pays ». Malgré ces paroles, 3 817 protestations ouvrières ont eu lieu depuis l’accession au pouvoir de Morsi.

Ces déclarations reviennent aujourd’hui sonner aux oreilles non seulement de la classe ouvrière, mais aussi de tous les Egyptiens qui voient leur pays classé parmi les pires au monde par l’Organisation Internationale du Travail (OIT). Dans le cadre de la 102e conférence internationale du travail, l’Egypte a été placée sur la liste noire de l’OIT en raison de ses violations des droits des travailleurs et des conventions internationales sur le travail.

En tête de la délégation égyptienne qui a pris part à la conférence annuelle de l’OIT : le ministre de la Main-d’œuvre, Khaled Al-Azhari. Il s’est rendu à Genève jeudi 16 juin pour assister à la réunion du comité des critères et des conventions internationales, où a été examinée la position de l’Egypte et où sont discutées les remarques rédigées par le comité.

Lors de cette visite, Al-Azhari a présenté un dossier rédigé par le gouvernement sur les réalisations touchant le domaine des législations des travailleurs. Le gouvernement Qandil cherchait à prouver à l’OIT sa volonté de rédiger une nouvelle loi sur les libertés syndicales. Mais rien n’y est fait : l’Egypte est de retour sur la liste noire.

« Un scandale pour un pays révolutionnaire »

Le 1er mai, le président Morsi promettait monts et merveilles aux ouvriers. Pour l’activiste et défenseur de la lutte syndicale égyptienne, Kamal Abbas, directeur du Centre égyptien des services aux syndicats et aux travailleurs (CTWUS), « il faut préciser que l’Egypte n’est pas entrée sur la liste noire de l’OIT. Il s’agit d’un retour sur cette liste : en 2008 et 2010, elle s’y trouvait déjà. C’est un scandale et une humiliation pour un Etat qui vient de faire une révolution pour la justice sociale ».

Car depuis le 25 janvier, aucun progrès n’est à noter en ce qui concerne les conditions de travail des ouvriers ou leurs droits sociaux. Des sources au sein de l’OIT ont indiqué que le classement de l’Egypte était le résultat du non-respect des engagements liés à la promulgation de la loi sur les libertés syndicales et de la non-conformité des législations nationales avec la convention sur les droits et les libertés syndicales.

Parallèlement, les grèves ouvrières ne font qu’augmenter contre le régime aux quatre coins du pays. Le coordinateur général de la législation et des affaires juridiques de l’Union indépendante des ouvriers, Mohamed Abdine, souligne que la décision de l’OIT est basée non seulement sur la non-promulgation de la loi des libertés syndicales mais aussi en regard du nombre d’ouvriers emprisonnés et licenciés depuis l’arrivée au pouvoir, en juin dernier, de Mohamad Morsi.

Pour l’OIT, le retard de la promulgation de la loi des libertés syndicales reste inexplicable. Jusque-là, c’est la loi 35 de 1976 qui régit la formation des syndicats ouvriers. Elle est qualifiée de restrictive, malgré quelques modifications apportées depuis 1976.

Mise sous tutelle

La loi 35 impose la mise sous tutelle de l’activité des syndicats par le gouvernement et oblige les travailleurs à obtenir l’approbation de l’Etat pour former des syndicats. L’activiste Kamal Abbas regrette que « les intérêts des ouvriers arrivent en dernière place dans les priorités du régime. Même les tentatives du gouvernement transitoire de Essam Charaf sont restées suspendues alors qu’elles sont dans l’intérêt des ouvriers et répondent à la plupart de leurs revendications ».

En 2011, une nouvelle législation avait été élaborée par l’ancien ministre de la Main-d’œuvre, Ahmad Al-Boraï. Elle autorisait, pour la première fois depuis les années 1950, le pluralisme syndical et donnait la possibilité aux ouvriers de former leurs propres associations et syndicats dans toute entreprise employant au moins 250 travailleurs. Mais cette législation n’a jamais vu le jour.

A peine élu, le Parti Liberté et justice, bras politique des Frères musulmans, avait présenté à l’Assemblée du peuple un projet de loi sur les syndicats ouvriers ignorant tous les progrès proposés dans le projet d’Al-Boraï. La nouvelle loi souhaitée par les Frères facilite la mainmise du régime sur les syndicats sans changer le fond de la loi 35.

Si ces lois sont restrictives, elles sont aussi non conformes aux conventions internationales sur les droits et les libertés syndicales. L’Egypte ne respecte, selon l’OIT, ni la convention 87 de l’année 1948 sur la liberté syndicale et la protection du droit syndical, ni celle 98 de l’année 1949 sur le droit d’organisation et de négociation collective.

Les lois restrictives ne sont pas la seule raison qui a amené l’OIT à déclasser l’Egypte. Les manifestations ouvrières ne cessent de s’intensifier depuis l’arrivée des Frères musulmans au pouvoir. Parallèlement, depuis la révolution, les exigences des ouvriers témoignent d’un développement important. Il n’est plus simplement question de revendications financières mais de revendications élargies avec des exigences portant sur les retraites, l’accès aux soins ou la sécurité de l’emploi.

Politique néolibérale et anti-ouvrière

Les Frères musulmans ont toujours affiché des positions libérales à l’encontre d’une quelconque culture syndicale qui a vu le jour à l’ombre des premiers mouvements communistes et socialistes.

Kamal Abbas rappelle qu’il a toujours existé un conflit entre le Frères et les ouvriers. En juin 1939, lorsque quelques cadres ouvriers entament la grève de la faim pour obliger le gouvernement à promulguer une loi syndicale, un cadre de la confrérie, Saleh Achmawi, n’hésite pas à envoyer une lettre aux ouvriers affirmant que faire grève est un péché.

Pour beaucoup, la ligne politique des Frères est anti-classe ouvrière et pro-impérialiste, comme cela était le cas sous Moubarak. Le programme présenté par Morsi lors de sa candidature à la présidentielle était, en effet, basé sur les grandes lignes du système néolibéral. Il y défendait la poursuite des politiques de privatisation dans les secteurs de l’éducation, de la santé, des transports et de l’énergie. C’était également le seul programme à fortement encourager les investissements étrangers et la libéralisation centralisée des échanges commerciaux.

Aujourd’hui, pour tenter de sortir de la liste noire de l’OIT, le gouvernement cherche à promulguer une nouvelle loi au plus vite. Des tentatives qui ne semblent pas convaincre les membres de l’OIT, qui ont décidé de donner un délai de six mois à l’Egypte pour préparer un projet de loi respectant les normes internationales. L’OIT souhaite que le projet lui soit remis avant même sa présentation au Parlement. Des recommandations qui devront être respectées si l’Egypte ne veut pas être exposée à des sanctions internationales.

Source :
Al Ahram, 19-06-2013 : http://hebdo.ahram.org.eg/News/3002.aspx

La bataille des syndicats indépendants

Place Tahrir, le 30 janvier 2011. Les ouvriers en bleus de travail se confondent avec les autres forces révolutionnaires. Ils crient pour la chute du régime et pour la fin du monopole du syndicalisme d’Etat. Des banderoles sont brandies parmi la foule, réclamant la création de la fédération égyptienne des syndicats indépendants.

Le 2 mars 2011, la Fédération des syndicats indépendants d’Egypte, plus connue sous le nom d’EFITU, organise une conférence de presse pour annoncer sa fondation, au siège du syndicat des Journalistes, avec comme slogan : « Ce que les ouvriers veulent de la révolution ».

Le soulèvement des ouvriers a commencé peu avant la révolution du 25 janvier. Une vague de grèves menées par les ouvriers de divers secteurs secoue alors le pays. Au départ, les ouvriers protestaient contre la pauvreté et la corruption. Mais très vite, la revendication d’un syndicalisme défenseur des intérêts des travailleurs prend de l’ampleur.

Créée en 1956 par Gamal Abdel-Nasser, l’Union générale des ouvriers est restée pendant 60 ans le seul organe officiel où tous les syndicats devaient adhérer. Mais après Nasser, l’Union se met à défendre les politiques libérales du gouvernement et à soutenir les patrons contre les intérêts des ouvriers.

Moubarak obtient par exemple le soutien de l’Union pour sa politique de privatisation. L’Union englobe principalement les ouvriers du secteur public, tandis que la masse ouvrière du secteur privé n’appartient à aucun syndicat.

2007, le premier syndicat indépendant

L’histoire des syndicats indépendants commence avec la bataille des employés des impôts fonciers en 2007. Ils organisent des semaines de grève et de sit-in devant le ministère des Finances pour légaliser leur syndicat indépendant. Les protestations aboutissent en 2009 et « le syndicat des impôts fonciers » devient le premier syndicat indépendant échappant à la tutelle de l’Etat.

Sur ses pas, les techniciens de la santé forment leur syndicat indépendant en 2010. Mais l’Union générale des ouvriers a refusé de reconnaître ces nouveaux syndicats, prétextant que la pluralité syndicale risque de « fragmenter » les ouvriers.

« Les ouvriers sont allés à l’encontre de deux lois : la loi d’urgence qui pénalise tout rassemblement et la loi des syndicats qui instaure le système corporatiste syndical », raconte Hicham Fouad, membre des socialistes révolutionnaires.

Mais c’est véritablement depuis la révolution que le nombre des syndicats indépendants ne cesse de s’accroître. On compte aujourd’hui environ 800 syndicats indépendants et 2 confédérations de syndicats indépendants : la Fédération des syndicats indépendants d’Egypte (EFITU) et le Congrès démocratique égyptien du travail (EDLC).

Projet avorté

Après la révolution, le ministre de la Main-d’œuvre, Ahmad Al-Boraï, s’était aligné sur les revendications des ouvriers. Le 12 mars 2011, Al-Boraï publie une déclaration ministérielle reconnaissant le droit à la création de syndicats ouvriers indépendants. Bien plus, il prépare un projet de loi instaurant la pluralité syndicale. Parmi les points de ce projet, se trouvent « la reconnaissance totale et sans réserves du droit des travailleurs à créer des syndicats et à adhérer aux syndicats de leur choix, l’indépendance des syndicats par rapport au ministère du Travail et le droit des syndicats de créer des unions syndicales. »

Mais le Conseil militaire a refusé de l’adopter, préférant attendre l’élection d’un Parlement. Ce dernier est élu puis dissous sans que cette loi voie le jour. Par contre, les députés des Frères musulmans présentent, avant la dissolution du Parlement, un projet de loi sur les libertés syndicales, qui vient remplacer celui d’Al-Boraï. Il interdit la création d’un syndicat ayant déjà un homologue, portant ainsi atteinte au droit de la création des syndicats indépendants.

Le projet de loi « top secret » qui est présenté ces jours-ci au Conseil consultatif n’est qu’une version de la loi des Frères musulmans allant vers plus d’autoritarisme syndical. « Le régime des Frères musulmans mène le même jeu que le précédent régime, à savoir étendre son emprise sur l’Union générale qui encaisse près de 10 millions de cotisations des ouvriers. Quant au libéralisme syndical, ils disent toujours être en sa faveur, en essayant, de l’autre côté, de vider ce processus de son contenu », explique Fatma Ramadan, présidente du bureau exécutif de l’Union des syndicats indépendants. Selon elle, « les régimes consécutifs ont essayé de casser toute organisation ouvrière parallèle à l’officielle, de peur que celle-ci ne devienne le porte-voix des ouvriers ».

Les arrestations et les licenciements de masse des ouvriers affiliés à l’Union des syndicats indépendants figurent parmi les nombreuses restrictions menées par le régime actuel pour tenter de faire avorter l’activisme syndical des ouvriers.

Aujourd’hui, les syndicats indépendants se basent uniquement sur les traités de l’Organisation internationale du travail, notamment la convention 87 de l’année 1948 et la convention 98 de l’année 1949 garantissant les libertés syndicales dont l’Egypte est signataire. « Bien que les syndicats indépendants soient devenus une réalité sur le terrain, l’absence d’une législation qui réglemente leur statut les empêche d’accomplir leur rôle de négociateurs entre les ouvriers et la direction. En l’absence d’une telle législation, on ne peut pas blâmer les ouvriers s’ils recourent à l’arme des grèves », prévient le membre des socialistes révolutionnaires Hicham Fouad.

Source : Article publié dans Al-Ahram du 19 juin 2013
http://www.pressegauche.org/spip.php?article14524