Ecosse : les marxistes doivent-ils soutenir l’indépendance ?

AWL, Colin Fox 21 octobre 2012

Il n’y a pas qu’en Catalogne que la question nationale est remise à l’ordre du jour en Europe. L’Ecosse connaît également une remontée significative du mouvement indépendantiste. La semaine dernière, le Premier ministre britannique David Cameron et son homologue écossais Alex Salmond ont scellé un accord pour le référendum d’autodétermination qui aura lieu en Ecosse en 2014. Ils ont aussi commencé la bataille pour convaincre l’électorat écossais de leurs options respectives : l’indépendance ou le maintien dans le Royaume Uni. Pour les marxistes écossais et britanniques : quelle attitude adopter face à cette échéance ? Nous reproduisons ci-dessous quelques informations concernant ce référendum ainsi que deux prises de positions. La première, nettement en faveur d’un Ecosse indépendante et socialiste, est exprimée par un porte-parole du Scottish Socialist Party (SSP). La seconde provient de l’organisation révolutionnaire Alliance for Workers Liberty. (Avanti4.be)

Avec la signature de l’Accord d’Edimbourg, qui fixe la procédure pour le référendum sur l’indépendance de l’Ecosse, le gouvernement britannique reconnaît le droit à l’autodétermination du peuple écossais, comme il l’avait fait pour l’Irlande du Nord en 1995 avec la Déclaration de Downing Street. Politiquement, la victoire du Parti nationaliste écossais aux dernières élections pour le Parlement d’Edimbourg en 2011, où ils ont remporté une large majorité, a légitimé le projet de ce parti de mener à bien un référendum d’indépendance et rendait difficile un refus de le part de Londres.

Le Premier ministre britannique, le conservateur David Cameron, s’est donc déplacé dans la capitale écossaise, Edimbourg, pour signer ce document historique qui a été cosigné par le Premier ministre écossais, le nationaliste Alex Salmond. Le Premier ministre écossais affirme que la signature de l’accord garantit un référendum « fait à la mesure de l’Ecosse », tandis que Cameron a souligné que le maintien de l’unité de la Grande Bretagne figure en tête des priorités de son gouvernement. Le référendum aura donc lieu dans un délai de deux ans, comme le souhaitait le gouvernement nationaliste écossais, qui l’avait planifié pour 2014 afin de coïncider avec le 700e anniversaire de la bataille de Bannockburn dans laquelle les troupes écossaises battirent l’armée anglaise au cours de la première guerre d’indépendance.

Dans ce référendum, les jeunes écossais de 16 ans pourront également voter : une autre concession de Londres à Edimbourg. Une autre victoire des nationalistes écossais est le fait que le registre électoral qui sera utilisé pour le référendum sera le même que pour les élections locales et écossaises, au lieu de celui utilisé pour les élections britanniques au Parlement de Londres, comme le souhaitait initialement le gouvernement de Cameron.

Le document établit que le Parlement britannique – responsable des questions constitutionnelles – octroi au Parlement écossais le pouvoir de convoquer et de mener à bien un référendum et sa couverture médiatique. L’accord d’Edimbourg stipule qu’une seule question directe sera posée sur l’indépendance, écartant une seconde voie concernant une autonomie plus large avec pleine capacité fiscale. Pour Londres, une telle question directe défavoriserait le projet indépendantiste.

A deux ans de ce référendum, les sondages indiquent qu’entre 35% et 40% des électeurs écossais soutiennent le projet d’indépendance, face à 43% qui souhaitent rester au sein de la Grande Bretagne. Les deux campagnes s’emploieront donc à gagner à leur cause les 17% d’indécis. Le projet nationaliste rencontre le plus d’adhésion chez les hommes, les jeunes (50% parmi les moins de 34 ans) et ceux qui vivent dans les zones les plus pauvres (45% dans les quartiers défavorisés face à 26% dans les quartiers riches). Curieusement, parmi les électeurs anglais, qui ne participeront pas au référendum, 43% soutiennent l’indépendance.

(D’après le journal « Gara »)
http://www.gara.net/paperezkoa/20121016/367598/es/Londres-sella-compromiso-aceptar-independencia-si-Escocia-opta-ella

Pourquoi les socialistes doivent soutenir l’indépendance de l’Ecosse ?

Colin Fox

Tommy Docherty, le légendaire et génial entraîneur de l’équipe de foot Manchester United, a dit un jour, après que son équipe ait subit une défaite humiliante : « Nous avons perdus 4 – 0 et, franchement, nous avons eu de la chance d’avoir fait zéro ».

Les « Tories » (parti conservateur, NdT) en Ecosse savent exactement ce qu’il devait ressentir puisqu’ils ne comptent plus aujourd’hui qu’un seul élu écossais sur les 56 possibles au Parlement du Royaume Uni. Et, aussi incroyable que cela puisse paraître, leurs compagnons de coalition se trouvent dans une situation pire encore. Les Démocrates-Libéraux n’ont aucun représentant élu sur une circonscription écossaise et ils ont été mis en pièces lors des dernières élections locales, une sanction pour leur alliance à Westminster avec les Tories abhorrés.

Tout cela constitue pour le Labour (le parti travailliste) un grand dilemme. En tant qu’animateurs de la campagne « Non à l’Indépendance », ils se retrouvent dans le même camp que les Tories et les Démocrates-Libéraux.

Telle est l’opposition politique qui s’affronte au multiforme mouvement indépendantiste qui a marché dans les rues d’Edinburgh samedi dernier dans ce qui fut la première démonstration de force des partisans de la campagne « Yes Scotland » lancée au mois de juin dernier. A cette occasion, prirent la parole : Alex Salmond, Premier ministre écossais, au nom du Scottish National Party (SNP) ; Patrick Harvie pour les Verts et moi même pour le SSP (Scottish Socialist Party). Nos trois partis – qui ont fondé la Scottish Independence Convention en 2005 – manifestèrent avec des milliers de personnes venues de toute l’Ecosse, ainsi que de nombreuses communautés et associations civiques et culturelles.

Il faut d’abord noter que les termes du débat sur l’indépendance de l’Ecosse ont significativement changé depuis les années 1990. Les unionistes acceptent désormais le fait que l’Ecosse est une nation qui a le droit inaliénable à s’autodéterminer. Ils acceptent également le fait que l’Ecosse est parfaitement capable de gérer elle-même ses propres affaires, et que nous serions même l’une des nations les plus riches du monde. Mais ce ne fut pas toujours ainsi. Par contre, les unionistes insistent aujourd’hui sur ce point ; « nous serions encore mieux en continuant à faire partie du Royaume Uni ». Je reviendrai sur cet argument, mais il est important de souligner que le fait que des socialistes, comme nous, soutiennent le droit à l’autodétermination ne fait pas de nous des nationalistes. Lénine, par exemple, soutenait le droit des peuples à l’autodétermination, tout comme Rosa Luxemburg, John Maclean et James Connolly. Quiconque connaît leurs œuvres ne pourrait les qualifier de « nationalistes ».

La lutte pour l’indépendance n’est pas étrangère à la lutte des classes, elle fait partie de cette dernière. Et pour le Scottish Socialist Party, l’indépendance signifie que les Ecossais seront libre de la domination néolibérale des spéculateurs financiers qui contrôlent l’économie mondiale. Le SSP voit l’indépendance comme un pas vers une société meilleure, et non comme une fin. Nous oeuvrons pour une Ecosse socialiste indépendante, pour une république démocratique moderne. Et cette vision gagne de plus en plus de soutien à mesure que le débat se développe.

Le SSP affirme que si tous les revenus, taxes, impôts etc. récoltés en Ecosse et actuellement transférés au Trésor du Royaume Uni resteraient ici, l’idée selon laquelle l’Ecosse serait un pays très prospère serait évidement véridique. Mais nous pensons aussi que le bien être des travailleurs ne peut être effectif qu’à la condition de redistribuer cette richesse. L’indépendance en soi n’entraînera aucune amélioration automatique. Seule la classe travailleuse peut améliorer ses propres conditions de vie. Et c’est même indispensable car l’Ecosse souffre des pires conditions sociales du Royaume Uni, avec 225.000 sans emploi et près de 800.000 travailleurs précaires qui gagnent le salaire horaire minimum (6,08£). Un ménage sur trois connaît la pauvreté et la qualité de vie diminue sans cesse. Les obscènes inégalités s’étendent en Ecosse alors que nous traversons la pire récession économique depuis 80 ans. Les 1.700 emplois perdus la semaine dernière à Halls of Broxburn ne sont rien d’autre que le dernier cas en date d’une longue série de catastrophes sociales.

Le débat autour de l’indépendance a été largement critiqué car il s’est beaucoup trop focalisé jusqu’à présent sur les questions de procédure du référendum : y aura-t-il une seule question ou deux dans le bulletin de vote ? Es-ce que le Parlement écossais a le pouvoir légal d’organiser ce référendum ? Qui va superviser le processus ? … Ces questions risquent d’occulter le débat le plus important : es-ce que la classe ouvrière sera en meilleure position de force avec l’indépendance ou pas ?

La campagne unioniste « Mieux ensemble » argumente que l’Ecosse tire des bénéfices de son appartenance au Royaume Uni. Mais la vérité c’est que le capitalisme britannique empêche la classe ouvrière écossaise de progresser. Il lui impose des politiques d’austérité drastiques dans ses services publics élémentaires. De même, le bellicisme britannique, avec le cinquième budget militaire du monde, nous fait honte avec l’occupation de l’Afghanistan, après les invasions de l’Irak et les bombardements en Libye.

Tout cela provoque une question directe pour les progressistes écossais : devons nous mettre nos espoirs dans un autre gouvernement du Labour, qui sera aussi inutile que les autres, ou devons nous fixer le cap vers l’indépendance ? Ed Miliband (dirigeant du Labour, NdT), promet plus d’austérité, plus de bellicisme, plus d’exemptions d’impôts pour les riches, plus de taxes sur la classe travailleuse, plus de privatisation et de nouvelles attaques contre les libertés publiques. Nous en avons assez de tout cela. Le caractère social et démocratique écossais doit aller dans d’autres directions : le développement de la santé, la gratuité des soins aux personnes âgées, l’enseignement universitaire gratuit… Ces prestations représentent l’engagement du peuple écossais avec le collectivisme et le rejet de l’austérité et tout ce que représentent les Tories.

Le mouvement pour l’indépendance a l’opportunité exceptionnelle de transformer l’Ecosse et d’offrir au pays la politique dont sa population a besoin. La voie pour gagner le référendum passe par l’adoption d’un tel agenda de transformation et par la promotion d’une vision alternative pour l’Ecosse : un modèle qui repousse le néolibéralisme et l’actuel système capitaliste et belliciste.

Colin Fox est porte parole du Scottish Socialist Party et ancien parlementaire.

Source : http://links.org.au/node/3048
Traduction française pour Avanti4.be : G. Cluseret.

Référendum en Ecosse : votez non à l’indépendance

Alliance for Workers Liberty

La motion qui suit a été adoptée le 1er septembre dernier par le Comité National de l’Alliance for Workers Liberty (une organisation révolutionnaire britannique).

1. Le peuple écossais a droit à l’autodétermination. Nous soutenons la tenue d’un référendum sur l’indépendance et, si les Ecossais-e-s votent en faveur de celle-ci, nous défendrons leur droit à la séparation contre toute opposition « unioniste » en Angleterre.

2. Nous voulons un monde socialiste, unifié et sans Etat, avec des conditions de vie et des droits sociaux globalement aussi égalisés que possible. Même dans le monde d’aujourd’hui, toutes autres choses restant égales, nous sommes en faveur d’Etats unifiés plus grands. Cependant, nous ne défendons pas la fusion immédiate de toutes les nations dans une seule unité politique uniforme. Aujourd’hui et pour longtemps encore, même après des révolutions socialistes, nous soutenons l’indépendance pour les nations qui sont opprimées ou pour celles qui risquent de le devenir.

3. Sur base du même principe, même quand nous défendons la création ou la création d’un Etat unique, nous sommes en faveur d’une autonomie régionale en son sein pour les nationalités distinctes (c’est-à-dire une forme fédérale de gouvernement), de manière à réduire le risque non seulement d’une oppression réelle mais même de frictions ou de désagréments. D’où notre soutien au oui lors du référendum de 1997 sur la dévolution de pouvoirs à l’Ecosse, qui donnait un cadre plus démocratique à un système administratif et légal séparé en Ecosse qui existait déjà.

4. Mais, en ce qui concerne le référendum sur l’indépendance de l’Ecosse, la « balance » entre les questions en jeu change. L’Ecosse n’est pas une nation opprimée. L’indépendance de l’Ecosse ne mettrait fin à aucune oppression réelle mais elle accroîtrait les barrières entre l’Ecosse et l’Angleterre et donc les barrières potentielles entre les travailleurs écossais et anglais. Nous appelons donc la population en Ecosse à voter non à l’indépendance.

5. Nous rejetons l’idée de soutenir l’indépendance de l’Ecosse parce que celle-ci porterait un coup à « la Grande-Bretagne » ou à « l’impérialisme britannique ». Tout d’abord, on peut se demander à quel point le coup porté par une indépendance de l’Ecosse serait sérieux. Et surtout, nous pensons que des réponses socialistes aux questions nationales doivent être jugées non pas négativement mais sur des critères positifs de démocratie et d’unité des travailleurs.

6. Nous rejetons l’idée que l’indépendance de l’Ecosse constituerait une sorte de stratégie de lutte contre l’austérité. Si celle-ci peut être défaite, ce ne sera que par une unité entre les travailleurs par-delà les frontières. Nous défendons une lutte des travailleurs contre l’austérité organisée au niveau britannique, au niveau européen et au-delà au niveau international.

7. La discussion est en cours quant aux questions exactes qui seraient posées dans un référendum. Nous sommes en faveur d’une réponse simple et directe sous forme de oui/non à une question sur l’indépendance, de manière à rendre plus claires les grandes lignes de l’argumentation et de la prise de décision.

8. Nous plaidons pour une réorganisation de la Grande-Bretagne sur base d’une république fédérale et démocratique dans le cadre d’une Europe fédérale et démocratique.

Source : http://www.workersliberty.org/scottishreferendum
Traduction française pour Avanti4.be : Jean Peltier