Dossier Venezuela : Les élections offrent un répit à la révolution

Alfons Bech, Carlos Carcione 23 décembre 2013

A la fin du mois d’octobre dernier, le gouvernement vénézuélien du président Maduro était au bord de l’abîme à cause de la crise économique. Un mois plus tard, il a triomphé aux élections municipales (du 8 décembre, NdT). L’opposition voulait utiliser ces dernières afin de provoquer la destitution du gouvernement Maduro. Que s’est-il passé en un mois ? Pourquoi s’est-il produit un tel changement d’état d’esprit dans le peuple bolivarien ? Est-ce que ce résultat raffermit la position du gouvernement ?

Le triomphe électoral en quatre comparaisons

Les résultats des élections apportent de nombreux éléments à analyser, mais l’espace nous manque ici pour le faire amplement. Néanmoins, quatre éléments permettent de comprendre le résultat :

a) L’écart entre les votes en faveur du chavisme et l’opposition a été multipliée par trois à l’échelle nationale : du faible 1,8% des élections présidentielles, on passe à 6% d’écart, mais c’est encore loin des 12% d’octobre 2012.

b) Le nombre de mairies contrôlées par le chavisme passe des deux tiers du total au trois quarts.

c) Mais le chavisme n’a pas réussi à récupérer les deux principaux districts : la Mairie du Grand Caracas et celle de Maracaibo, ni les principales villes. L’opposition a marqué un point en récupérant la ville de Valence.

d) Le taux d’abstention de 41% est très élevé en comparaison avec les présidentielles, il est historiquement le plus bas par rapports aux précédentes municipales.

Impact des mesures d’urgence

La période électorale a été marquée par la crise économique et par les mesures d’urgence qui, depuis le 6 novembre, sont parvenues à freiner l’usure et la spéculation, modifiant ainsi l’état d’esprit populaire. Ainsi, alors qu’il était courant d’entendre jusqu’en octobre les chavistes dire qu’ils ne voteraient pas pour leurs candidats ou voteraient nul, à partir de la mi-novembre il y a eu un revirement de l’opinion populaire.

Pour mieux comprendre cela : novembre et décembre sont les mois où le peuple qui vit de son travail, majoritairement chaviste, profite des primes de fin d’année pour résoudre les problèmes laissés en suspens. Remplacement d’appareils domestiques, achats de vêtements pour l’année pour toute la famille, repeindre la maison… C’est une période de fête et de sentiment d’un bon niveau de vie.

Voyons comment les choses se présentaient concrètement ; si une famille avait besoin de remplacer la table de sa salle à manger, elle était confrontée au fait qu’une table similaire lui aurait coûté 120.000 bolivars, quelque chose comme 40 salaires minimums. Avec les mesures prises par le gouvernement, la même table revient à 2.500 bolivars, moins qu’un salaire minimum. C’est un cas extrême, mais il se reproduit, dans une moindre proportion, avec tous les produits. Et bien que la majorité n’ait pas directement bénéficié de ce type d’actions, le changement dans la politique gouvernementale et sa décision d’agir dans ce sens ont rappelé, pour la première fois depuis longtemps, la politique de Chávez.

La croisée des chemins est toujours là

Le ballon d’oxygène obtenu par le gouvernement se gonfle avec le résultat électoral. Mais les bases structurelles de la crise sont toujours là. Le président Maduro subit deux pressions simultanées mais opposées. La bourgeoisie cherche à élargir sa participation dans la distribution de la rente pétrolière. Pour ce faire, le gouvernement devrait remettre en cause les conquêtes des travailleurs. Le peuple bolivarien, de son côté, exige qu’on approfondisse les mesures actuelles et qu’on restaure son niveau de vie durement frappé par la crise.

Ce qui vient n’est donc pas un conflit conjoncturel. L’année 2014, où aucune élection n’est prévue, verra se produire le choc entre ces deux pressions opposées. Pour le gouvernement, le choix se résume à ceci : conclure un pacte avec la bourgeoisie ou approfondir le processus populaire. Le peuple bolivarien déploiera toute son énergie révolutionnaire pour défendre ses conquêtes. Les dés sont maintenant jetés.

Carlos Carcione

Carlos Carcione est chercheur du Centre International Miranda et membre de Marea Socialiste, courrant anticapitaliste au sein du PSUV (Parti Socialiste Uni du Venezuela).

Source :
http://as.mst.org.ar/2013/12/12/venezuela-triunfo-del-chavismo-detras-de-los-numeros/

Les élections offrent un répit à la révolution

Alfons Bech

Les résultats des élections municipales au Venezuela ont bien plus été déterminés par la politique nationale que par les politiques municipales. Le résultat immédiat est que le gouvernement a paré le coup et stoppé sa décomposition. Il y a à peine deux mois, il était contre les cordes et incapable de réagir tandis que l’opposition voulait faire des municipales un « plébiscite » contre Maduro. Mais le résultat du dimanche 8 décembre a démontré que le processus révolutionnaire est toujours vivant. Sans le même enthousiasme qu’à d’autres moments, mais avec la conscience que quelque chose d’important était en jeu, le peuple chaviste s’est donc remobilisé.

Les partisans du processus révolutionnaire, le PSUV et ses alliés, ont obtenus 5.111.336 votes, soit 49,24%. La MUD (Table d’unité démocratique, NdT) de Enrique Capriles et ses alliés ont obtenus pour leur part 4.435.097 votes, soit 42,72%. La nuit des élections, les chavistes chantaient dans les rues : « Caprichito, caprichito, aquí tienes tu plebiscito » (petit Capriles, le voilà ton plébiscite). Mais le gouvernement n’est pas parvenu à arracher des mains de l’opposition certains des « joyaux de la couronne », comme le District Métropolitain de Caracas et il a en outre perdu Valence, la seconde ville du pays et centre de l’industrie automobile. La signification politique des résultats est néanmoins évidente : la révolution a gagné les élections. Le chavisme détient 80% des mairies. L’opposition bourgeoise a été à nouveau vaincue.

Mais ces résultats, qui sont dans une grande mesure le fruit des mesures prises par le gouvernement en novembre, ne permettent cependant pas d’espérer une stabilité durable ; elles sont plutôt un ballon d’oxygène momentané. Les problèmes structurels sont en effet toujours là et l’enjeu est à présent de profiter de la victoire électorale pour s’attaquer frontalement à leur cause au cours de l’année qui vient et permettre ainsi à la révolution de faire un pas en avant.

Les mesures de Maduro

Les mesures prises par le gouvernement de Maduro au début du mois de novembre étaient de nature électoraliste. Le gouvernement était affaibli par l’offensive de la bourgeoisie mais surtout, par la paralysie et le désenchantement populaires, eux-mêmes provoqués par le cocktail de corruption et d’ineptie sévissant dans l’appareil d’Etat ; par l’abîme existant entre les déclarations « révolutionnaires » et la réalité quotidienne de perte du pouvoir d’achat ; par les interminables queues dans les magasins et la pénurie de produits ; par une caste gouvernante qui se « peint en rouge » mais qui vit comme la bourgeoisie. Une preuve de ce désenchantement a été la perte de la ville de Barinas, terre d’origine de Chávez et où gouvernaient des membres de sa famille.

La bourgeoisie n’avait, et n’a toujours, comme unique programme que de reprendre le pouvoir afin de s’approprier intégralement la rente pétrolière. Une rente dont elle pense qu’elle lui appartient par droit divin. Mais la bourgeoisie n’a pas de meilleure aide dans ce but que les propres erreurs du gouvernement. Pendant la campagne, elle avait menacé de transformer les municipales en « plébiscite » grâce aux files dans les magasins et aux pénuries de produits alimentaires et d’articles de première nécessité.

Maduro était donc dos au mur, paralysé entre l’ineptie et les vols perpétrés par ses propres partisans, l’aggravation de la mauvaise gestion gouvernementale, les queues et le mécontentement social. C’est pour ces raisons que les mesures adoptées par le gouvernement comme faisant partie de la lutte contre la spéculation et afin de diminuer les prix des articles domestiques, ont été bien accueillies. Ces mesures étaient réellement dirigées contre la spéculation et les abus… mais seulement en partie. En effet, les prix de nombreux articles, comme les écrans plats, les frigorifiques, les machines à laver, etc. ont diminué de 30, 40 et 50% ou plus. Il y a eu d’énormes files d’attente. Certaines ont duré jour et nuit, les gens s’y relayant. Certains commerçants avaient anticipé la chose en augmentant à l’avance les prix de 300, 500 ou même 1000% par rapport aux prix d’achat avec les dollars fournis par le gouvernement pour l’importation. Au final, donc, cela n’a pas été une mauvaise affaire pour eux puisque, même s’ils n’ont pas vendu leurs produits à des prix spéculatifs, cela a permis aux grandes chaînes de distribution de liquider les stocks en très peu de temps.

Il y a eu donc ainsi une sensation de lutte contre les spéculateurs, bien plus qu’une lutte réelle et conséquente contre eux. Elle n’a pas non plus été conséquente car, en vérité, cette baisse des prix décrétée par le gouvernement n’a pas été faite au niveau et à l’échelle nécessaire. Ce n’est que dans certains commerces et pour certains produits que le gouvernement, au travers de l’INDEPAVIS, organisme de défense du consommateur, est parvenu à imposer des sanctions et à réduire réellement les prix. L’absence de mobilisation organisée du peuple ne peut pas être remplacée par de pures mesures institutionnelles de l’Etat.

Les mesures ont commencé par les appareils électro-ménagers. Elles ont ensuite été étendues aux vêtements et aux chaussures et à nouveau les files ont fait leur apparition, mais pas aussi grandes que pour les appareils électro-ménagers. Néanmoins, le jeudi 5 décembre, à la fin de la campagne électorale, la queue du supermarché Makro de mon quartier du « 23 de Enero » était plus longue que jamais. Les gens disaient qu’un camion avait livré de la farine, du sucre et du lait. Mais une femme a précisé qu’il y en avait seulement assez pour le quart des personnes qui faisaient la file. Que se passe-t-il donc ? Pourquoi la lutte contre la spéculation n’atteint pas les articles essentiels pour les travailleurs ?

Les accords pour des importations « non spéculatives » ne servent à rien

Le gouvernement Maduro tente en réalité de différencier une « bonne » bourgeoisie de la « mauvaise ». Avec la première, on peut selon lui conclure des accords pour élever la productivité, la production nationale, fixer des prix justes, etc. Avec la seconde, on ne peut que réagir à la « guerre économique » afin de la contrôler, car elle tente de saboter, de provoquer un coup d’Etat, de spéculer, etc. Les élections ont donc déblayé le terrain pour que le gouvernement adopte des solutions de fond.

Récemment, le patron Mendoza, propriétaire de la principale chaîne d’alimentation, fabriquant de la première marque de farine et de la bière Polar, a annoncé un investissement de plusieurs millions afin de produire plus de bière. C’est sans doute un signe qu’il existe un dialogue, un accord tacite, ou même une négociation avec le gouvernement. Mais il reste à voir si cela se traduira dans une réduction de la pénurie de farine dont souffre la population. Au même moment, le gouvernement accepte à nouveau que le patron de Peugeot puisse importer des véhicules. Et de même avec LG ou Samsung. Qu’est-ce que cela signifie ? Quelle est la ligne de conduite du gouvernement ?

Ces exemples illustrent assez bien ce qui se passe avec l’économie du pays. Les grandes entreprises automobiles, à commencer par celles des Etats-Unis, sont celles qui ont reçu le plus de dollars afin de pouvoir importer des voitures et des pièces détachées. En particulier General Motors, qui est l’entreprise qui reçoit le plus de dollars du gouvernement. Mais pourquoi donc fournir des dollars pour importer des véhicules ou des pièces détachées alors que le secteur automobile au Venezuela n’utilise que 28% de sa capacité productive ? Ne serait-il pas plus utile pour l’emploi, pour la production du pays et même pour le contrôle des prix, d’exiger qu’on augmente la production dans les usines au Venezuela ? D’autant plus qu’on sait, comme l’ont dénoncé à plusieurs reprises les syndicats de la Fédération automobile, que les multinationales du secteur n’ont jamais dépensé tous les dollars que le gouvernement leur a donné pour ces prétendues importations.

Pourquoi ignore-t-on ceux qui savent la réalité sur ces entreprises tout en continuant à favoriser les affaires non productives et spéculatives de ces grandes multinationales ? Il est certain qu’une partie de l’explication réside dans ce que disent les camarades qui travaillent chez Chrysler et d’autres usines : « nous sommes en train de résoudre la crise des Etats-Unis ». Mais une autre raison est qu’il existe certainement au sein du gouvernement et des instances administratives et politiques du parti au pouvoir des gens qui tirent profit de ce business de l’importation.

C’est cette corruption, qui n’en finit jamais, qui imprègne chaque maillon de la production et, surtout, de l’importation. De temps en temps quelques cas mineurs de corruption sont dévoilés, souvent liés aux affaires locales, à la vente de ferraille pour la construction ou pour des concessions indues. Mais ce qui ne sort jamais à la lumière ce sont les cas liés à la rente pétrolière et qui engloutissent certainement une bonne part de celle-ci. Les responsables sont ces « intermédiaires » sans lesquels les affaires ne peuvent se « concrétiser » ni se « résoudre » car ils occupent des postes clés dans l’administration. Ce sont ceux qui s’occupent de la « paperasse », ceux qui, via les bureaux et les relations personnelles, octroient des faveurs.

Le fond du problème au Venezuela aujourd’hui c’est la faiblesse d’une production nationale qui continue à décroître. Il y a une faible productivité, bloquée non seulement pas les entraves administratives et bureaucratiques, mais aussi par le manque d’entretien des infrastructures, des systèmes de transport, par la faiblesse de la formation et de l’innovation dans l’agriculture et l’industrie. Pour ne donner que quelques exemples ; les pannes d’électricité (au-delà des doutes sur qui les provoquent), les effondrements de ponts suite à des tempêtes, les pénuries d’eau et d’électricité, les bouchons, ou l’arriéré et insalubre système de collecte des ordures, tout cela démontre le manque d’attention du gouvernement vis-à-vis du développement des forces productives en faveur d’un nouveau type de production plus efficace et respectueux de la nature. Il est pourtant certain que l’agriculture devrait constituer une priorité, en développant et facilitant la production nationale et son environnement humain.

La révolution menacée et la « transition au socialisme »

Bien que le résultat des élections municipales éloigne le péril immédiat d’un coup d’Etat ou d’une victoire électorale de la bourgeoisie, la situation reste toujours critique. Le gouvernement a repris une bonne partie du discours de la gauche révolutionnaire afin de démontrer qu’il est prêt à s’appuyer sur les masses et qu’il allait enfin s’attaquer à la bourgeoisie. Mais ses mesures se sont fondamentalement limitées à stimuler la consommation et à satisfaire certains besoins immédiats pour la période de Noël.

Néanmoins, ce virage adopté par le gouvernement lui a permis de reprendre son souffle. Et l’une des choses les plus frappantes et qu’il a recommencé à brandir la question de la « transition au socialisme », dont Chávez avait déjà parlé. Autrement dit, Maduro tente également d’enrober ses mesures avec un discours théorique pour montrer que l’objectif est la construction d’un autre système, plus « ouvrier » pour reprendre le terme employé par un responsable municipal de Valence. Mais cela signifie aussi qu’il faudra encore passer des accords avec la bourgeoisie avant d’arriver au socialisme. De tels accords peuvent effectivement se faire, mais la question est de savoir pour quoi faire et en échange de quoi.

La signification économique des mesures ne garantit pas pour l’instant la récupération du contrôle de la situation contre la bourgeoisie, et encore moins sur le terrain de la production nationale car les importations continuent sans cesse plus à prévaloir. On ne peut pas vraiment dire qu’une « amélioration de la commercialisation de produits étrangers » équivaut à un accord pour augmenter la production nationale.

Selon moi, le problème est que la « transition au socialisme » ne peut être effective que si elle est menée par la seule classe sociale qui a véritablement intérêt à instaurer ce système. Et cette classe est et reste la classe ouvrière. Non pour des raisons de nature « morale », de formation technique ou théorique, mais simplement parce qu’il s’agit de la classe qui a le plus d’intérêt à défendre les droits collectifs. C’est la classe la mieux préparée et la plus capable pour l’effort productif.

C’est pour cela que lorsqu’on parle de révolution « bolivarienne », c’est pour exprimer le fait que nous sommes encore dans la phase où cette révolution est dirigée par une classe sociale qui n’est pas la classe travailleuse. Mais on ne peut certainement pas qualifier Maduro de bourgeois ; il est issu de classe travailleuse, du Métro de Caracas. Néanmoins, Maduro ne vit plus aujourd’hui comme un travailleur, son mode de vie s’apparente plus à celui d’un bourgeois. Chávez était issu d’une famille paysanne et fut lui-même un travailleur pendant son adolescence, avant de s’engager dans l’armée.

Par contre, l’essentiel du corps du gouvernement, de l’administration de l’Etat – qui n’a jamais été changé, sauf dans les plus hautes instances -, de ses juges, des différents échelons de l’administration, constitue dans son ensemble une bureaucratie au service de la bourgeoisie. Ce sont des gens qui imitent et tentent de vivre comme des bourgeois. L’Etat vénézuélien est donc de nature bourgeoise, et cette institution a essentiellement maintenue les privilèges, les différences sociales, de revenus, de rente, d’utilisation et de jouissance des richesses nationales, de la bourgoisie. Fait significatif : la part des richesses accaparées par la bourgeoisie a continué d’augmenter par rapport à la part des travailleurs au cours de ces 14 années de révolution (voir encadré ci-dessous). Autrement dit, on assiste à la même tendance que dans le reste du monde capitaliste.

Les chavistes, qui n’avaient jamais exercé le pouvoir, ont ajouté à la bureaucratie déjà existante une autre formée par les cadres militaires et par quelques civils. Mais c’est la même bureaucratie du passé qui maintient le lien, la connexion, les manières de faire corrompues, avec la bourgeoisie.

C’est pour cette raison qu’on ne peut parler d’une « transition au socialisme » sans un démantèlement de cet Etat bourgeois, sans substitution de cette bureaucratie au service de la classe dominante par la classe travailleuse et le peuple organisé. Et ce qui a été fait jusqu’ici, à mes yeux, ce n’est pas cela : on a au contraire détourné les nouveaux organismes surgis du processus, comme les conseils communaux, les conseils ouvriers, les syndicats bolivariens, en les rendant dépendants du pouvoir d’Etat. Cette dépendance est à la fois économique et politique et ils n’ont jamais été de véritables organes pleinement indépendants et uniquement responsables devant les masses, devant les assemblées, comme le furent par exemple les soviets dans la révolution russe.

Nous sommes donc face à une situation complexe dans la base sociale d’un régime figé dans son développement mais qui a surgi par la force d’une mobilisation révolutionnaire, d’une disposition révolutionnaire de masses qui n’est pas encore épuisée mais qui ne parvient pas non plus à constituer un pouvoir populaire autonome et décisionnel. C’est tout cela qui caractérise ce nouveau régime ; ni complètement bourgeois, ni non plus ouvrier dans la mesure où il n’y a pas de pouvoir organisé de la classe ouvrière. D’ailleurs, il n’existe même pas, ou alors à peine, de véritables syndicats indépendants du pouvoir. Et dans ce no man’s land, la classe qui a le plus d’expérience du pouvoir et qui, surtout, a la capacité économique de corrompre les fonctionnaires, c’est la bourgeoisie.

Mais cette situation n’a jamais été stable, ni immuable. Au contraire, tout au long de ces 14 années, les liens entre les aspirants bourgeois et les bourgeois eux-mêmes se sont renforcés et perfectionnés et, en conséquence, le niveau et la sensation d’impunité. C’est au milieu de cette situation que Chavez est mort, étant sans doute déjà conscient que sa propre équipe et ses propres chefs étaient majoritairement passés du côté de l’ordre bourgeois. Ce n’est qu’ainsi qu’on peut expliquer son discours sur le « changement de cap » qui, en réalité, est une attaque contre la bureaucratie. Il voyait probablement la fin possible de cette révolution bolivarienne si le vol, la corruption et les pratiques abusives de gouverner cristallisaient une élite qui, tôt ou tard, s’allierait de manière contre-révolutionnaire avec « l’authentique » bourgeoisie pour affronter le peuple. Mais Chavez lui-même n’a pas fait, ou n’a pas pu faire, grand-chose contre cette hypertrophie et cette dégénérescence bureaucratique de la révolution et il est encore plus difficile de penser que Maduro va s’en charger.

Le problème, selon moi, s’est toujours situé dans le fait que la classe travailleuse est restée reléguée à un second plan. Par méfiance envers son rôle historique, par ambitions propres, par manque de liens organiques, Chavez, les militaires au pouvoir et la grande majorité de ses conseillers et techniciens ont toujours cru qu’ils devaient incarner et se substituer au pouvoir émanant d’en bas. Le phénomène Chavez, un personnage historique unique, est l’objet d’un respect sans borne dans les masses. Mais derrière Chavez, il y a toujours eu une bureaucratie, dont lui-même faisait partie, bien qu’il s’appuyait sur le peuple et répondait partiellement à ses attentes. C’est cette bureaucratie qui a toujours pris les décisions et accaparé une gestion qui aurait pu se faire d’une toute autre manière : à travers des prises de décision démocratiques, transparentes, basées sur les intérêts collectifs et non pas personnels ; une gestion qui n’est plus assumée par des intermédiaires qui « savent » et qui sont désignés du doigt par en haut. Telle est la raison pour laquelle, en dépit de tous les grands discours théoriques en faveur de « la récupération des usines » et du « contrôle ouvrier », ces deux défis sont confrontés dans la réalité à toutes sortes d’obstacles.

L’organisation de la classe travailleuse est la clé de l’avenir du processus

Si le gouvernement Maduro s’appuie sur le résultat électoral pour approfondir les mesures dans le sens d’un contrôle plus strict de la bourgeoisie, en exigeant qu’elle produise les biens dont a besoin le pays, en empêchant ses pratiques mafieuses avec le dollar, en contrôlant son usage par l’Etat et sa banque publique, en réinvestissant la rente pétrolière dans le travail, en créant des richesses au bénéfice des travailleurs, alors la révolution se consolidera.

Néanmoins, le plus probable est que le gouvernement et la bureaucratie du principal parti, le PSUV (Parti Socialiste Uni du Venezuela), interprète ce résultat comme une « preuve » de sa bonne gestion, comme un aval à la désignation d’en haut des candidats chavistes, des gestions municipales médiocres et, pire encore ; au flirt délibéré avec des secteurs de la bourgeoisie. Et dans la continuité d’une politique et d’une gestion économiques le que le gouvernement n’a visiblement pas l’intention de modifier ni de rectifier, il se verra logiquement obligé de réduire les dépenses sociales et les salaires et d’ignorer les protestations ouvrières.

Cela pourrait signifier une aggravation de la crise de confiance et de la démotivation populaire, une crise qui frapperait les rangs du PSUV lui-même. Ce qui, aujourd’hui, n’est qu’une critique générale contre la bureaucratie se transformerait alors en réalignements politiques de courants organisés. Les prochains mois montreront donc clairement quel est le chemin choisi par le gouvernement.

Mais que Maduro cède à la pression ouvrière et paysanne et adopte des mesures dans leur faveur ou qu’il ose affronter les grèves et condamner des secteurs ouvriers et paysans qui défendent leurs droits et leurs salaires, ce qui est clair en tous les cas c’est que TOUT dépend de la capacité de la classe travailleuse à mieux s’organiser qu’elle ne l’est aujourd’hui. Autrement dit, qu’elle cesse enfin de confier et de céder la direction du processus à une bureaucratie qui se place au dessus d’elle et du côté de la bourgeoisie ; qu’elle se prépare et ose prendre dans ses mains les rennes économiques et politiques du pays.

Si la classe travailleuse n’organise pas des syndicats véritablement indépendants des bureaux des ministères, des syndicats capables de s’affronter à ceux qui sont à la tête des entreprises et au gouvernement lui-même si ce dernier s’oppose à ses revendications, alors il n’y aura pas de charbon pour la chaudière révolutionnaire.

Les organisations et les courants politiques du processus révolutionnaires, chavistes ou non, ne parviendront à s’unir que dans la pratique commune visant à renforcer ce rôle indépendant de la classe travailleuse. Face à l’idée de « réunifier le chavisme » que propose Maduro - qui signifie une tentative de maintenir l’unité dans les différentes couches de la bureaucratie, entre ceux qui volent et ceux qui vivent de leur travail -, la chose la plus saine et urgente à faire est d’unir ceux qui veulent organiser les prochaines étapes, les prochaines mesures destinées à imposer de réelles formes de contrôle sur les bourgeois et les bureaucrates, en commençant par le contrôle ouvrier dans les entreprises. Autrement dit, il s’agit de commencer à concrétiser cette « transition au socialisme » sans laisser le temps à la bourgeoisie de se réorganiser.

Alfons Bech est un ancien syndicaliste du syndicat CCOO de Catalogne. Il réside actuellement dans le quartier populaire du « 23 Janvier » à Caracas, au Venezuela.

Source :
http://www.sinpermiso.info/articulos/ficheros/venezuela.pdf
Traductions françaises pour Avanti4.be : Ataulfo Riera