Dossier Syrie : L’échiquier complexe d’une révolution orpheline

Hassan Mohamed, Munif Mulhem, Salameh Kaileh 2 juin 2013

Malgré les pronostics optimistes d’il y a quelques mois, la dictature de Bachar Al-Assad s’est maintenue et continue en toute impunité à tenter d’écraser la révolution dans le sang. L’opposition civile et militaire quant à elle est de plus en plus morcelée et tiraillée et doit faire face à la montée des forces salafistes en son sein. Pendant ce temps, la « gauche anti-impérialiste » à l’échelle internationale est toujours aussi divisée, elle aussi, sur la nature des événements en Syrie et le positionnement nécessaire à adopter. Dans ce dossier, nous publions trois interviews croisées de militants de gauche de Syrie qui analysent la complexité de la situation syrienne et ses perspectives. (Avanti4.be)

Entretien avec Salameh Kaileh : Deux heures, un pays et de nombreuses divisions

Naomí Ramírez Díaz, Salameh Kaileh

La situation en Syrie traîne en longueur. Tous ceux qui avaient prédit la chute imminente de Bachar Al Assad ont été frustrés dans leurs espoirs. C’est pour cela que Salameh Kaileh, intellectuel marxiste syrien d’origine palestinienne, n’hésite pas à dire qu’il est convaincu que le régime va effectivement tomber, mais que le problème est toujours de savoir quand il le fera.

Après ma rencontre avec lui dans un café de Beyrouth, j’écris à la suite les conclusions auxquelles nous sommes arrivés, en mettant l’accent sur les points qui m’ont paru les plus importants tout au long des deux heures qu’a duré notre échange d’opinions, de précisions et d’éclaircissements sur une révolution qu’il a vécue pendant des mois à la première personne et dans sa propre chair puisqu’il a été arrêté et torturé par le régime en 2012. Une expérience qu’il avait déjà vécue des années avant quand il rejoignit la liste des intellectuels « prisonniers d’opinion ».

Le plus grand problème qu’il voit du côté révolutionnaire est l’absence d’une véritable direction politique et le manque d’intégration de l’activité militaire ; « chacun travaille de manière séparée » dit Salameh Kaileh. Mais « le problème réside également dans la structure du régime lui-même ».

A quel moment ce dernier va-t-il s’effondrer ? « Il semble qu’il y a une brèche dans le régime, non pas générale, mais dans son noyau dur lui-même. Certains pensent que la voie choisie est une erreur tandis que d’autres sont déterminés à poursuivre la répression ». C’est pour cela que, lors de son dernier discours, Bachar Al-Assad a proposé une initiative en plusieurs points. « Pourquoi le ferait-il sinon ? ». C’est sa manière de chercher une solution à cette division.

Mais s’il y a une chose avec laquelle on peut caractériser la révolution syrienne, c’est précisément avec cela : les divisions. Parmi elles, celle provoquée dans la Coalition nationale à l’initiative de Moaz al Katib qui propose un dialogue conditionné avec des membres du régime. Comme l’observe Salameh, l’initiative « a reçu le soutien de beaucoup de monde à l’intérieur, y compris des militaires » et la Coalition nationale s’est vue forcée de la soutenir. « Il semble bien que ce soit Al Katib qui coordonne avec Lajdar Brahimi, parce qu’il comprend que ce que veulent les Etats-Unis, c’est attirer de leur côté la Russie pour qu’elle ne s’allie pas avec la Chine ». Et cette initiative est une manière de parvenir à une unité de la communauté internationale qui suppose le début de la fin. « Sans cela, il ne reste que le coup d’Etat interne, mais quand aura-t-il lieu ? Autrement dit, quand, par exemple, quelqu’un va tuer Bachar, quelqu’un de son entourage ? » On sait qu’ils sont nombreux, à l’intérieur du régime, à collaborer avec l’opposition et les activistes, « y compris des membres de la sécurité qui divulguent des informations », mais cela ne suffit pas. Il faut une véritable incision du régime.

Et nous passons ainsi à une autre incision qui fait peur face à l’avenir, celle qui s’est produite au sein de la société syrienne entre ceux qui soutiennent le régime – dans leur majorité pour des intérêts dérivés de leur alliance avec lui ou parce qu’ils sont endoctrinés par lui – et ceux qui s’y opposent et qui, dans plusieurs zones, a pris un visage sectaire, confessionnel, terriblement simplifié comme une lutte entre « Sunnites » et « Alaouites ». « Il y a de nombreux Alaouites qui se sont plaints parce que leurs fils vont mourir à l’armée. Dans la lutte qu’elle mène pour sauver le régime, l’armée a spécialement recruté dans ces zones en espérant que l’appartenance confessionnelle les poussera à s’engager et en profitant de leur pauvreté » (de nombreuses zones alaouites se sont appauvries, tout comme les autres, avec les politiques du régime ou bien n’ont simplement pas du tout bénéficié du fait qu’elles partageaient la même confession que le clan au pouvoir).

A cela il faut ajouter les récents combats internes entre clans alaouites dans la zone de la côte, ce qui brise le schéma simplifié du sectarisme. Salameh l’explique ainsi : une chose est la « présence confessionnelle » et une autre, très différente, la « conscience confessionnelle ». « La simple présence ne suppose pas la conscience. En Syrie, la présence confessionnelle est une réalité, mais on n’était pas conscient de cela : ce qui différenciait un chrétien d’un musulman était que le premier allait à l’église et le second à la mosquée. Et cela surtout dans les zones rurales, parce que la véritable division observable en Syrie est régionale et, plus concrètement, rurale-urbaine ».

Comme, dans les villes, les commerçants sont majoritairement sunnites, « ce sont eux qui sont devenus les plus extrêmes dans leur définition confessionnelle face aux autres afin de protéger leurs intérêts ». C’est ce qu’a fait également Hafez Al-Assad en arrivant au pouvoir, « il s’est entouré des ‘fils des campagnes’ pour consolider son pouvoir, celui des siens, de la zone de Jableh, tandis qu’au temps de Salah Jadid (qui l’avait précédé à la tête du parti Baath et contre lequel Hafez s’était rebellé), ce dernier s’était appuyé sur Tartous et ses alentours », dans une claire opposition régionale.

Selon Salameh, la présence confessionnelle ne s’active comme conscience que par l’incidence d’un « élément externe » qui fait que quelqu’un « se définisse par exemple comme chrétien, par opposition aux musulmans ». Et il cite comme exemple le fait qu’avant la guerre civile libanaise, les chrétiens étaient les plus « sectaires » parce que cela les intéressait de maintenir cette distinction que le Mandat français leur avait octroyé. En fin de compte, tout obéit à des intérêts politiques.

Dans le cas de la Syrie, il cite comme facteur déclencheur de la conscience sectaire durant la révolution le Front intégriste d’Al-Nousra, « qui est le résultat d’un accord entre l’Arabie Saoudite et le régime, qui a libéré les djihadistes détenus dans ses prisons » pour en finir avec la révolution. Ce Front « n’est, par exemple, pas comme celui d’Ahrar al-Sham, dont la majorité des membres étaient détenus dans la prison de Seidnaya – certains après leur retour d’Irak (où ils étaient en désaccord avec Al Qaeda quant aux assassinats de civils irakiens) et d’autres avant leur départ. » Alors que le front islamiste d’Ahrar al-Sham « a un projet, celui de renverser le régime et qu’on ne perçoit pas chez eux un discours sectaire, le Front d’Al-Nousra a un autre but, un autre projet : effrayer les Alaouites ».

Et c’est précisément la raison pour laquelle il est apparu lorsque ont eu lieu les premières protestations dans les zones majoritairement alaouites. Tel est le facteur externe qui a provoqué une scission entre Alaouites et Sunnites, une scission due à une conscience de la « différence » qui, dans de nombreux cas, s’unit au fait que certains Alaouites ont bénéficié du régime, « et si l’on ne juge pas ceux qui ont commis des délits, cela peut provoquer des actes de vengeance parce qu’il y en a qui ont beaucoup souffert de la répression du régime et qui voient en ennemis ceux qui en ont tiré profit ». Cependant, il affirme que « juger les secteurs de la révolution qui ont commis des crimes est également une question qui doit être posée », parce qu’en ce moment même, la révolution se trouve dans une « sorte de situation de chaos ».

Il est malgré tout très optimiste en voyant comment, avec le retrait pratique de l’armée des zones du nord, les gens sont en train de protester contre le front Al-Nousra et ses tentatives d’imposer la sharia, comme ils se sont également plaints des tribunaux militaires de l’ASL (Armée syrienne libre) dans des zones comme Bustan al-Qasr à Alep.

En évoquant à nouveau le Front d’Al-Nousra, il assure que ce ne sont pas eux qui sont en train d’engranger des succès militaires car c’est l’appareil médiatique qui les lui a attribués à de nombreuses reprises. Salameh raconte l’anecdote suivante ; un journaliste a été fait prisonnier par ce Front pour avoir dit que c’était l’ASL qui avait libéré une localité dans la province de Deir Ezzor. « On leur attribue également les attentats terroristes commis par le régime, tout comme le régime le faisait avant, lorsqu’il brandissait des communiqués faits par lui au nom de prétendus groupes djihadistes pour leur attribuer ces attentats. Maintenant, il a un groupe qui fait ses propres vidéos pour se les attribuer » dans des cas à coup sûr attribuables au gouvernement, comme dans l’explosion qui a eu lieu à Damas. Sur cette dernière, plusieurs indices accusent le régime, comme l’absence de couverture en téléphonie mobile dans la zone touchée ou le fait que les postes de contrôle s’étaient éloignés préalablement le jour précédent. Postes de contrôle qui, de par leur quantité, « rendent impossible l’entrée d’une voiture piégée dans cette zone ».

Ainsi, ce groupe n’a pas d’autre mission que d’être un facteur déclencheur qui fait passer la conscience sectaire en puissance en conscience en actes. Ou, ce qui revient au même, pour faire des rites confessionnels une identité afin de compliquer le panorama pour la Syrie de demain. Face aux justifications qu’ils donnent à leurs actes, « je leur réponds : à quoi cela sert-il un groupe qui tient ces discours sectaires ? C’est non seulement contreproductif pour la révolution mais aussi pour le pays ».

Source : http://entretierras.net/2013/02/25/dos-horas-un-pais-y-numerosas-divisiones/
Traduction française pour Avanti4.be : Ataulfo Riera

« Le peuple kurde participe à la révolution syrienne avec ses propres perspectives »

Hassan Mohamed

Entretien avec Hassan Mohamed, responsable des relations internationales du Parti de l’Unité Démocratique (PYD) des Kurdes de Syrie et membre du Comité des relations étrangères du Conseil Suprême Kurde du Kurdistan occidental.

Pouvez-vous nous expliquer l’expérience du peuple kurde dans le processus de la révolution syrienne ?

Pour nous, pour le peuple kurde, la révolution n’a pas commencé en 2011 mais bien en 2004. Notre révolution a commencé avec la « serhildan » (la rébellion, en Kurde) de Quamishlo. Quand la révolution actuelle a débuté, à partir du 15 mars (2011), le peuple kurde s’est considéré comme partie prenante d’elle.

Les Kurdes participent à la révolution syrienne avec leur propre perspective. Quand elle a éclaté, les Kurdes ont analysé les différentes forces en présence en Syrie. Nous avons pu voir qu’il y avait, d’un côté, des forces voulant imposer l’Islam politique et, de l’autre, celles du régime. Nous avons donc décidé de prendre une troisième voie, qui suppose plusieurs difficultés. Plusieurs pays étrangers soutiennent l’Islam politique. Quand tu choisis une troisième voie, tu dois alors affronter tous ces pays.

Ces différentes options, c’est-à-dire les plans d’un Islam politique et ceux du régime, entraînent la Syrie vers le chaos et c’est pour cette raison que nous ne les soutenons pas, quelles qu’en soient les conséquences. Nous avons déterminé notre chemin et tracé notre stratégie, qui s’appuyait sur trois bases. La première était que nous étions contre toute intervention étrangère. La seconde est que cette révolution devait être une révolution pacifique. Et la troisième, que la révolution ne devait pas se transformer en une révolution ethnique ou religieuse.

Nous avons ainsi décidé de construire un front syrien pour concrétiser ces bases de notre stratégie. Nous avons d’abord commencé à former un bloc solide qui inclut toute la gauche, les laïcs et aussi tous les individus qui ne soutenaient pas le régime. Ensuite, nous avons commencé à construire l’unité dans le peuple kurde. Et, enfin, nous avons déterminé notre propre projet en tant que Kurdes au sein du processus révolutionnaire.

Par rapport au premier point, avec la combinaison et la coordination de différents groupes, nous avons rassemblé les Kurdes de Syrie, les Arabes et la gauche. Par rapport au second point, pour l’unité des Kurdes, nous avons mis sur pieds un Conseil Suprême Kurde. Ce dernier est composé de deux chambres. La première inclut 16 partis et plusieurs mouvements de jeunesse. La seconde est le parlement populaire du Kurdistan occidental dont les membres ont été élus lors d’élections auxquelles 250.000 personnes ont participé. Dans ce parlement, il y a 17 commissions qui fonctionnent. Toutes les commissions travaillent pour organiser dans leur secteur la vie quotidienne. Ces deux chambres réunies forment alors le Conseil Suprême Kurde, dont je suis membre de son comité pour les relations internationales.

Quant au troisième point, nous avons tracé les contours d’une autonomie démocratique. Nous avions pensé ce projet pour toute la Syrie, mais c’est quelque chose qui est au-dessus de notre force, aussi nous avons commencé à l’appliquer seulement dans la zone kurde du pays. Nous voulions déjà le faire avant la révolution, mais nous subissions alors les attaques et la répression du régime ; nous n’avons donc pu le réaliser qu’avec la révolution.

Ce projet d’autonomie démocratique comprend plusieurs aspects que nous avons commencé à concrétiser pas à pas dans le Kurdistan occidental. Le premier aspect est politique et nous l’avons appliqué en mettant en route un Parlement Populaire. Le second est la base sociale et nous sommes occupés avec cela pour l’instant. Ensuite, le troisième aspect est culturel et le quatrième est celui de la défense. Cette défense contient deux éléments : les « Yekîneyên Parastina Gel » (YPG), c’est-à-dire les Unités de Défense Populaire, et les milices pour la sécurité citoyenne. Les YPG constituent une armée nationale formée pour défendre les Kurdes de Syrie. Son objectif n’est pas d’attaquer mais de défendre notre peuple. Grâce à cette armée, nous avons pu résister aux attaques des Salafistes et d’Al-Qaeda à Serêkaniye, qui ont été lancés contre nous par la Turquie.

Dans la situation actuelle, à partir du Conseil Suprême, nous continuons à travailler dans tous ces domaines et les Kurdes s’autogèrent. Nous avons connu plusieurs problèmes au cours du processus révolutionnaire, dont certains politiquement importants. Par exemple, des contacts internationaux que nous avons tissés, nous avons l’impression que le problème kurde ne fait pas partie de l’agenda des pays européens. Autrement dit, leur unique préoccupation à propos de la Syrie est de comment va évoluer le processus, comment va partir Assad et non comment les peuples de Syrie et les Kurdes obtiendront leurs droits. Ils ne se préoccupent pas de cela.

Un autre problème rencontré est la position des Arabes de Syrie. Ils ne voulaient pas nous prendre en compte. Même parmi les groupes les plus à gauche, ils étaient réticents à accepter la question kurde. Et comme troisième problème, nous nous sommes rendus compte que des groupes qui appartenaient à l’Armée Libre Syrienne (ALS) ont peu à peu commencé à occuper la région kurde. Ils ont d’abord tenté de pénétrer dans la zone d’Afrin, ensuite dans les quartiers kurdes d’Alep et aussi à Kobani. Nous avons analysé cette situation et décidé de transformer notre situation en un Etat de fait.

Quand les groupes de l’ALS ont tenté de pénétrer dans les zones kurdes, l’armée du régime était-elle également là ?

Oui, il y avait quelques soldats, mais très peu et ils ne s’occupaient que de leurs centres. Dans notre Etat de fait, nous avons eu plusieurs affrontements avec eux et avons nettoyé la zone. A partir de là, nous avons été confrontés à plus de problèmes. Par exemple, quand nous avons déclaré notre Etat de fait, personne ne s’y attendait. Surtout pas les pays voisins, à commencer par la Turquie. Ils ne s’attendaient pas à une telle chose. Ils ont ensuite lancé une campagne de propagande contre nous. Les autorités turques ont dit que, puisque nous avions chassé l’Etat syrien et son contrôle de notre zone, elles avaient le droit d’intervenir. Mais l’équilibre des forces ne leur a pas permis de le faire et elles ont alors commencé une autre propagande en disant que le régime syrien s’était délibérément retiré de ces régions sous contrôle des Kurdes. Cette campagne a été féroce, surtout dans les médias, et la Turquie a activé tous ses lobbys en Europe et, malheureusement, nos amis de la gauche européenne n’ont pas œuvré pour expliquer notre réalité.

Malgré toute cette propagande, tout le monde a du reconnaître peu à peu que nous contrôlions effectivement la situation dans notre région. Dès lors, les attaques militaires ont commencé. Les groupes salafistes qui agissent au nom de l’ALS ont attaqué le village d’Ezidi à Afrin. Tous ces groupes opèrent au nom de l’ALS et cette dernière ne les renie pas. Dans le village d’Ezidi, ils ont dit que tout le monde devait se convertir à l’Islam. Nos Unités de Défense Populaire ont résisté à cette intervention et les ont expulsés du village. A Alep, ils ont attaqué une manifestation pacifique que nous avions organisée et ont tué 13 patriotes. Nous avons eu des chocs très durs avec l’ALS. Entretemps, nous avons conclu des trêves temporaires.

L’attaque la plus importante a eu lieu à Serêkaniye, où ils ont tenté de provoquer des conflits entre les Kurdes et les Arabes qui vivent ensemble, mélangés. Ils ont tracé une ligne entre les Arabes et les Kurdes pour ensuite attaquer la ville avec 59 bataillons, c’est-à-dire pas moins de 20.000 miliciens. C’était le Front Al-Nousra, constitué d’islamistes, de Salafistes et de membres d’Al-Qaeda. Les combats ont duré près d’un mois et la Turquie les a clairement appuyés. Les armes et les véhicules utilisés par ces groupes venaient de Turquie.

Mais, au final, ils ont perdu la bataille et nous sommes parvenus à freiner la guerre en signant un accord avec l’ALS. Nous avons formé dans cette ville un parlement populaire composé d’Arabes et de Kurdes. Mais un nouveau problème a alors surgi. Comme ils se sont rendu compte qu’ils ne pouvaient en finir avec nous avec des actions militaires, ils ont décidé d’imposer un embargo contre nous. Leur plan était le suivant : si on vous condamne à la famine, vous allez alors vous rendre. La Turquie a alors fermé sa frontière et l’ALS a fermé les frontières des zones qu’elle contrôlait. La région kurde du nord de l’Irak a également fermé ses frontières avec nous, sous la pression de la Turquie.

Mais nous avons brisé ce siège avec la résistance de notre peuple dans le nord et dans le sud-ouest. Et, après un certain temps, le Kurdistan irakien a rouvert ses portes et notre peuple de cette région nous a aidés. Autrement dit, seuls les Kurdes d’Irak, d’Iran et de Turquie nous ont aidés. Nous n’avons reçu aucune autre aide internationale. Les Kurdes tentent de surmonter la situation par leur solidarité. Mais, d’un autre côté, plus de 500.000 Arméniens, Syriens, Kurdes etc. venant d’autres zones se sont réfugiés dans notre région. Et cela signifie une forte pression sur nous.

Dans les conditions de la guerre actuelle, aucune usine, aucun atelier ne fonctionne, c’est une situation très difficile. Malgré tout, on continue à travailler. Et nous pensons que nous allons y arriver. Parce que nous avons confiance en notre peuple, dans sa détermination, car nous avons confiance en nous-mêmes. Nous ne dépendons de personne, seulement de nos amis qui partagent les mêmes valeurs, les mêmes objectifs démocratiques et nous disons qu’il ne fait aucun doute que les peuples vaincront. Telle est le cadre de la Syrie et de notre réalité.

Source :
http://luchainternacionalista.org/spip.php?article1865
Traduction française pour Avanti4.be : Ataulfo Riera

« Le pire scénario serait la survie du régime »

Entretien avec Munif Mulhem, militant politique de gauche, considéré comme trotskyste. Il a commencé à militer à l’arrivée de Hafez Al-Assad au pouvoir [1970, NDLT] et il a participé à la fondation de la Ligue d’Action Communiste et du Parti d’Action Communiste. Il a milité dans la clandestinité de 1976 jusqu’à son arrestation en 1981. Il n’a été libéré qu’en 1997. Il milite aujourd’hui de façon individuelle dans la révolution. Entretien réalisé par Rahim Haïder.

Vous soutenez la révolution syrienne en dépit du fait que les slogans lancés par la rue, selon certains, ne correspondent pas à la gauche ?

Au début de la révolution, le mouvement n’avait pas de caractère religieux, mais un caractère populaire. C’était une révolution non politisée et ses slogans étaient la liberté, la dignité et la fin du régime. Elle n’avait pas de caractère confessionnel et tous y ont participé, à différents degrés. Ce qui a été essentiel, c’est qu’il s’est agi d’une révolution rurale qui est issue de zones unifiées du point de vue confessionnel. Mais la mesure qui a joué un rôle décisif pour confessionnaliser la révolution est venue du régime, à savoir la prise au piège des manifestations par les meurtres, les coups de feu, l’interdiction de rassemblement sur les places publiques qui rassemblaient toutes les franges de la société. Ces manifestations se sont alors repliées dans les quartiers et les ruelles, où elles sont devenues uni-confessionnelles. La manifestation qui s’est tenu Place de l’Horloge à Homs est un exemple de ce mouvement mixte, mais le massacre perpétré alors par le régime a fait que les manifestations se sont repliées dans les quartiers et ont pris une tournure confessionnelle. Le régime était obsédé par l’interdiction des manifestations sur les places publiques, surtout dans les grandes villes.

On peut dire que les slogans depuis le début du mouvement, et jusqu’à la fin de l’année dernière, étaient des slogans patriotiques, mais ensuite, le caractère armé a pris le dessus et ils sont devenus anodins par rapport aux opérations militaires sur le terrain. Ce qui a contribué à cette opération, c’est, d’une part, le régime qui a tenté de doter la révolution d’une dimension confessionnelle et, d’autre part, des composantes de l’opposition. Des forces de l’opposition ont joué sur cette corde aussi, certaines ont contribué à la confessionnalisation de la révolution car elles ont une orientation confessionnelle dès le départ tandis que d’autres ont pensé que c’est mieux pour la révolution et qu’il faut utiliser l’appartenance religieuse de façon pragmatique, pour parvenir à abattre le régime. Ajoutons à tous ces éléments que les mesures du régime et l’attitude des minorités, par leur faible participation à la révolution, ont renforcé cette tendance dans l’opposition, ce qui était ce que voulait le régime.

Avec la suprématie des opérations militaires sur la voix politique en Syrie, quel est l’espace où peut évoluer la jeunesse qui croit en la révolution et qui, jusqu’à maintenant, n’est pas convaincue de la solution militaire ?

Depuis le début, j’affirme qu’il n’est pas possible d’abattre ce régime de façon pacifique, à cause de sa structure et de celles de ses appareils de sécurité et militaires, sans parler du projet de confessionnalisation qu’il a concocté depuis 1980 en profitant du conflit avec le mouvement des Frères musulmans. Rien qu’en vingt ans de pouvoir, le régime est parvenu à créer une conscience déformée chez les minorités qui dit qu’elles sont ciblées et que, si le régime n’était plus là, leur protection disparaîtrait avec lui. Ce qui a joué aussi, c’est l’absence de forces politiques, due à la répression du régime depuis les années 80. Une génération est arrivée qui n’avait devant elle ni forces politiques, ni religieuses, ni démocratiques mais avec la machine confessionnelle du régime, tous ces facteurs ont créé une conscience déformée dans la société. Cette génération s’est repliée dans des minorités et des majorités.

Dans l’opposition il y a deux tendances, l’une d’elles refuse l’idée de l’armement fondamentalement et pense qu’il est possible d’abattre le régime de façon pacifique, elle est représentée, entre autres, par le Comité de Coordination. L’autre tendance estime qu’on ne peut abattre le régime que par les armes. Il est devenu difficile de s’enrôler dans les forces armées de l’opposition puisque la révolution a pris depuis le début une forme locale et populaire. Pour la même raison qui empêchait la jeunesse de participer aux manifestations, il est devenu impossible de s’intégrer à l’action armée.

L’action armée a éclipsé les forces civiles et sous ce vide engendré par l’armement et la lutte violente, il existe un large courant en Syrie, laïc et non laïc, qui a participé à la révolution. Il souhaite établir un Etat civil, démocratique moderne, fondé sur une constitution moderne dans laquelle les citoyens sont égaux en droits et en devoirs sans discrimination aucune. On peut l’appeler courant de l’Etat civil. Ce courant dans les circonstances actuelles ne trouve aucune occasion de se présenter ou d’entreprendre une action importante influant sur le cours de la révolution avant la chute du régime. Mais ce courant a un rôle important et essentiel dans la détermination de l’avenir de la Syrie après la chute du régime. Il faut lui permettre de jouer ce rôle. (…)

On dit que la révolution a perdu beaucoup de partisans en raison des erreurs commises par certains de ses états-majors et en raison de l’absence de projet clair pour après la chute du régime.

En dépit des aspects négatifs qui ont accompagné la révolution - et toute révolution en a -, je crois qu’il faut persévérer pour abattre le régime car c’est la seule issue pour sortir du tunnel. Et ce, en dépit du fait que cette chute ne va pas créer une situation rose en Syrie, surtout à cause de l’internationalisation, y compris au niveau régional, de la question syrienne.

Mais sa chute est l’issue incontournable même si la situation est ouverte à toutes les possibilités, la pire étant la partition possible, qui fait le jeu de forces régionales, notamment de l’Iran qui voudrait voir l’établissement d’un Etat alaouite allié. Mais le risque de partition n’est pas grand car une grande part des causes de l’intervention des forces régionales et internationales dans la situation syrienne est la tentative d’affaiblir l’Iran et d’imposer le retrait de ce dernier de façon définitive de la zone. L’autre mauvaise éventualité est la répétition de la dictature sous une forme islamique. Comme je l’ai dit, en dépit de toutes ces éventualités, la chute du régime est le premier pas pour ouvrir la voie devant des bouleversements futurs dont je crois qu’ils seront dans l’intérêt de la Syrie.

Le front Al-Nousra, accusé de terrorisme par une majorité de franges de la société syrienne et par les Etats Unis d’Amérique, est devenu une composante de la révolution. Des composantes de l’opposition l’ont défendu vigoureusement après l’avoir accusé d’être le valet du régime. Quelle en sera l’impact sur la ligne de la révolution ?

Les problèmes les plus évidents posés à la révolution sont ceux des groupes armés comme le front Al-Nousra. Dans le cours de la révolution, celui-ci a été à l’origine d’attentats qui ont tué des civils, a procédé à des exécutions et des liquidations en série. Sans parler de l’incitation confessionnelle abrupte qui a ébranlé la valeur morale de la révolution. Or la valeur morale a permis à la révolution d’avoir le dessus sur le régime pendant une année environ. C’est un des problèmes dont pâtira la révolution après la chute du régime. C’est pourquoi la critique de ces acteurs et de leurs actions est un devoir moral mais sans oublier l’objectif maintenant qui est de se débarrasser du régime. Tu n’es pas obligé d’embellir ou de couvrir ton allié d’un ton particulier ou de couvrir ses actes s’ils ne sont pas corrects. Je crois que la position des forces de l’opposition, à savoir la neutralité vis-à-vis du Front Al-Nousra ou de ses semblables correspondait à la période où la révolution n’avait pas de portée confessionnelle. Maintenant, la portée religieuse l’a emporté sur la révolution et les islamistes et quelques opposants qui les ont rejoints ont proclamé leur soutien au Front Al-Nousra en considérant qu’il repose sur la pensée islamique. (…)

Dans les pays arabes qui connaissent un bouleversement vers la démocratie, les forces nationales vivent un problème similaire avec un courant salafiste extrémiste non négligeable ; qu’en sera-t-il à l’avenir en Syrie ?

A mon avis, il n’y a pas de base salafiste en Syrie et, même si elle grossissait, elle n’arriverait pas au stade auquel elle est parvenue en Egypte, dans la mesure où le milieu égyptien offrait un vivier, bien plus que la Syrie. En dépit de cela, nous ne leur connaissons pas de grande influence sur le cours des événements là-bas. Le salafisme est un des problèmes dont pâtira la révolution après la chute du régime et, même s’il paraissait fort après la chute du régime et avait une présence dans la rue, ce serait en lien avec la réaction au confessionnalisme du régime. Ce sera donc un grand problème dans les premières années qui suivront la chute du régime mais ce sera une question passagère dans l’avenir de la Syrie.

Extraits. Source :
http://alencontre.org/moyenorient/syrie/syrie-le-pire-scenario-serait-la-survie-du-regime.html
http://www.correspondents.org/ar/node/1742
Traduit de l’arabe par Luiza Toscane