Dossier sur l’après Chavez » (II) : Une transition incertaine

Guillermo Almeyra, Milton D’León, Patrick Guillaudat 10 avril 2013

La disparition de Chavez ouvre un scénario de transition incertain au Venezuela, dont la première étape est marquée par les prochaines élections du 14 avril. Si la majorité du peuple vénézuélien a clairement exprimé son soutien et sa volonté de poursuivre le processus en cours, les divisions et les contradictions au sein des différents courants chavistes risquent, en l’absence du dirigeant unificateur, de prendre rapidement le dessus. (Avanti4.be)

L’après-Chávez a commencé

Patrick Guillaudat

Patrick Guillaudat – auteur avec Pierre Mouterde du livre Hugo Chávez et la révolution bolivarienne (MEditeur, 2012) – s’interroge dans cet article sur l’après-Chávez, par-delà l’alternative stérile de la déférence nostalgique et du ressentiment post-mortem.

Le corps est encore chaud que les vieilles haines anti-Chávez des porte-voix des possédants ressurgissent. Le Nouvel Observateur fait ainsi semblant d’être « impartial » en donnant la parole à des « experts » : un romancier qui considère que Chávez est un dictateur, une « chercheuse » qui dit n’avoir accès à aucune statistique, un autre « expert » qui estime que la mauvaise gestion de Chávez est évidente et donne comme preuve la stagnation de la production pétrolière et surtout l’augmentation des effectifs de la compagnie nationale PDVSA !

Quant au quotidien Le Monde, son éditorial du 6 mars apparaît surréaliste : « Le président a mis les médias au service de sa personne » (1), et sa popularité aurait « légitimé une démocratie plébiscitaire dangereusement privée de contre-pouvoirs » (2), qui aurait en conséquence « déconstruit l’Etat et affaibli une économie totalement dépendante des importations » (3).

On se rappellera que le même journal avait soutenu la tentative avortée – grâce à la mobilisation du peuple vénézuélien – de coup d’Etat patronal de 2002, renversant durant quelques heures Chávez et suspendant tous les droits démocratiques. C’est aussi le même journal qui a fait l’apologie de son adversaire de droite aux dernières élections, Henrique Capriles, présenté comme un sympathique « petit gars » face au « populiste » Chávez, et oubliant en conséquence sa participation directe au coup d’Etat de 2002 ainsi que le soutien matériel qu’il a obtenu des Républicains de Bush pour créer son parti Primero Justicia.

Si le bilan des 14 années est à tirer, on ne peut nier les avancées sociales et politiques que le peuple vénézuélien a obtenues et qu’il craint, à raison, de perdre en cas de retour de la droite aux prochaines élections présidentielles. D’autant que la disparition de Chávez a lieu dans une période difficile.

De nombreux conflits

Depuis l’élection présidentielle d’octobre 2012 et les élections régionales de décembre 2012, se multiplient les appels à approfondir la révolution bolivarienne et à faire en sorte que les mouvements sociaux et le peuple prennent réellement en main leur destin.

Chávez lui-même parlait de rectification et d’approfondissement du processus. Le 20 octobre 2012, lors du premier conseil des ministres qui a suivi sa réélection, il a présenté une feuille de route reprise sous la forme d’une brochure au titre évocateur : « el golpe de timon » (le coup de gouvernail). Elle fixait plusieurs priorités : l’élargissement du pouvoir communal, l’extension de l’autogestion au sein des entreprises, la rectification des erreurs pour une meilleure efficacité. Le tout avec un appel à l’autocritique. Mais comme souvent dans les propositions de Chávez, rien de précis n’était avancé quant aux modifications structurelles au niveau économique, absence problématique dans la mesure où, comme il l’affirmait, toute réforme économique suppose de réaliser au préalable la transformation politique du pays.

Pourtant, la question économique apparaît d’autant plus urgente que se multiplient les luttes sociales, exprimant par là une impatience légitime du peuple vénézuélien. Ces luttes sont d’abord portées par un affrontement entre les salariés des entreprises publiques et leurs gestionnaires. Dans ces entreprises, les salariés luttent régulièrement contre la corruption ou l’absence de dialogue de la part de la direction, comme à la Sidor (4). C’est aussi le cas de la Venezolana de Cementos, de l’Hôtel Venetur Residencias Anauco Suites à Caracas, de la grève pour les augmentations de salaires menée par les personnels administratif et ouvrier des universités autonomes du Venezuela ou de nombreuses entreprises du bassin de l’Orénoque. Mais les luttes dépassent le secteur public et sont nombreuses également dans les entreprises privées. Parfois, ces conflits traversent l’ensemble de la population, comme dans le cas des actions menées contre la marchandisation de la santé où des manifestations se sont déroulées dans 15 états du pays fin février 2013.

Un autre secteur est en effervescence : les peuples indigènes. Acquis au processus depuis la reconnaissance de leurs droits dans la Constitution de 1999, les déceptions se sont accumulées. D’abord avec la lenteur de la fixation conjointe – Etat et représentants des peuples autochtones – des limites des territoires indigènes pourtant rendues obligatoires par la loi. Ensuite avec les désastres écologiques de la fuite en avant, qui plus est sans débat, de l’exploitation minière et des grands travaux d’infrastructure traversant les territoires indigènes. Plus grave, le 3 mars 2013, l’assassinat par des tueurs à gages en moto, du cacique Yukpa Sabino Romero, est apparu comme le symbole de la lutte qui continue d’opposer les propriétaires terriens et le peuple Yukpa. Celui-ci aspire en effet à maintenir son droit à sa terre, alors que le gouvernement, notamment le Ministère du Pouvoir Populaire pour les Peuples Indigènes, joue le pourrissement du conflit et criminalise le mouvement indigène.

Ironie de la situation, ce drame a eu lieu juste après la mise en place le 27 février, par le gouvernement, d’une Commission pour le Justice et la Vérité afin d’enquêter sur les crimes liés à pratique de la torture et aux violations des droits de l’homme commis de 1958 à 1998, période prétendument « démocratique » où il y eut plus de 3500 disparus.

Quelques effets de la dépendance économique

Sur le terrain économique, la nouvelle dévaluation du bolivar face au dollar, décrétée le 8 février 2013, pénalise la population coincée par une économie où la plupart des biens de consommation sont importés et où les pratiques spéculatives dominent. Certes, à la différence de la période antérieure à Chávez, les salaires sont désormais systématiquement revalorisés. Mais cette fois-ci la dévaluation est bien plus forte, ce qui provoque une flambée des prix et relance d’autant la spéculation. Plus grave, la CSBT, la centrale syndicale créée en 2011 et alignée sur la politique gouvernementale, a refusé de revendiquer une augmentation des salaires pour compenser cette perte nette de pouvoir d’achat.

Autre question brûlante : l’élargissement nécessaire des alliances politiques et économiques en direction des pays d’Amérique latine pourrait aussi avoir des effets pervers. Il est évident que le renforcement des liens entre tous ces pays porte un coup au projet états-unien de domination économique continentale, déjà mis en échec avec l’arrêt de la ZLEA (5). Mais le mal est plus pernicieux car les bourgeoisies latino-américaines, si elles soutiennent assez largement un projet d’alliance latino-américain, ne sauraient représenter une alternative anticapitaliste ! Et cette intégration, si elle possède un évident visage anti-impérialiste, est aussi une alliance économique sur des bases capitalistes.

Prenons l’exemple des OGM. Le Venezuela a toujours affirmé son refus de les cultiver. Mais sa récente admission au sein du Mercosur porte le risque de l’entrée de ces produits, largement cultivés et transformés au Brésil ou en Argentine. Or, nous sommes dans une période où le continent est largement en recul sur ce thème, avec la récente autorisation de leur culture en Equateur et même à Cuba, sous forme « expérimentale » avec le maïs Bt.

L’inquiétude tient au fait que la question de la rupture économique est le point aveugle de la réflexion politique au Venezuela. La dépendance ne se limite pas à une dimension géopolitique dont la lutte contre l’impérialisme US et la construction d’un monde multipolaire représenteraient l’alternative. Elle trouve sa force dans la formation économique et sociale du pays. Or le Venezuela de la révolution bolivarienne a hérité d’une société dépendante, ou dit autrement d’une économie rentière. L’absence de volonté radicale pour révolutionner ce substrat renforce les risques de défaite du processus car l’économie vénézuélienne demeure capitaliste et la bourgeoisie en tient les rênes.

Quel avenir pour le processus ?

Avec la mort de Chávez se pose, plus que jamais, la question de la nature de la succession, car aucun dirigeant actuel ne lui est comparable et n’a le charisme nécessaire pour porter un tel processus. La lutte au sein du PSUV et du gouvernement va donc s’accentuer entre deux lignes. D’un côté ceux qui s’accommoderont d’un statu quo, voire d’un rapprochement avec une partie de la droite au nom d’une « réconciliation nationale » ou, plus prosaïquement, pour défendre leurs intérêts de couche sociale, comme corps social qui a su profiter de sa place au sein des institutions pour s’enrichir. De l’autre côté des milliers de militants, y compris au sein des institutions, qui veulent approfondir le processus en prenant en main, collectivement, leur avenir.

Mais le PSUV pourra-t-il porter cette marche en avant ? Rien n’est moins sûr. Construit comme machine électorale et relais de la politique gouvernementale, il est un mélange d’authentiques révolutionnaires et de véritables carriéristes. Chávez lui-même reconnaissait que des parvenus profitent de la révolution bolivarienne. Mais si Chávez se méfiait des thermidoriens, la cooptation comme mode de désignation des candidats et des dirigeants d’entreprises publiques a favorisé les allégeances et la corruption, déjà endémique.

L’élection présidentielle qui va se dérouler oppose Nicolas Maduro, actuel vice-président, à Capriles Radonski, candidat de la droite. Même si Maduro est porté par l’actuelle vague d’émotion, rien n’est complètement joué et les semaines à venir seront décisives pour savoir si un Thermidor se profile ou si, au contraire, le peuple vénézuélien prendra son avenir en main.

La droite, derrière Capriles Radonski, a choisi une autre voie que celle suivie lors des meetings publics de la récente présidentielle de 2012. L’an dernier, elle avait choisi de jouer une partition publique mêlant le maintien des acquis de la période de Chávez avec un appel à rajeunir le personnel politique (comprendre remplacer Chávez !). Un peu avant la fin de la campagne présidentielle, la publication du livre de Romain Mingus, dévoilant la réalité ultralibérale du programme de la MUD (coalition de droite soutenant Capriles Radonski), a changé la donne. Le PSUV s’est alors mobilisé plus énergiquement contre ce programme.

Depuis l’ouverture de la campagne pour l’élection du 14 avril 2013, c’est un autre discours qui est tenu. Désormais, Capriles apparaît comme un candidat de droite décomplexée. Ne reconnaissant pas la légitimité de Maduro, ni comme vice-président ni comme candidat, celui-ci remet en cause les institutions, jugées non indépendantes et acquises aux seuls partisans du gouvernement. Si Capriles perd, cela permettra à la droite, appuyée par les gouvernements des pays impérialistes et leurs médias, de contester la légitimité de Maduro. Nous risquons ainsi de revenir à la stratégie d’affrontement développée entre 2003 et 2007, mais dans une période où, au sein même de l’Etat et des administrations, l’idée nouvelle d’ouverture vers le patronat et la droite a fait son chemin.

Reste un élément majeur : le mouvement social. S’exprimant dans les luttes, il ne demande qu’à être un acteur effectif et dirigeant du processus. La douleur ressentie par le peuple vénézuélien a resserré les rangs autour du pouvoir politique, reportant à plus tard la discussion indispensable sur l’avenir à construire. Mais déjà surgissent des exigences populaires concernant la démocratie interne, le pouvoir des conseils communaux, le pouvoir dans les entreprises, l’extension du droit à construire des médias indépendants des groupes financiers et de l’Etat, le projet économique à la lumière de la politique extractiviste menée par l’actuel gouvernement, etc.

Le peuple vénézuélien a intégré, dans sa conscience collective, sa participation active et dirigeante à la révolution bolivarienne. Reste désormais à l’inscrire dans la réalité du processus.

Notes :

(1) Rappelons au contraire que tous les grands quotidiens sont liés à l’opposition de droite et moins de 10% de la population regarde les chaînes publiques ou communautaires. Les autres chaînes, privées, étant tenue par des hommes d’affaires qui constituent autant d’opposants à Chávez.
(2) La nouvelle constitution permet le référendum révocatoire du président, ce qui n’existait pas dans l’ancienne. Un tel référendum a pu se tenir à la demande de la droite le 15 août 2004, référendum emporté par Chávez.
(3) La caractéristique de l’économie vénézuélienne était déjà la dépendance, notamment des importations. Quant à la déconstruction de l’Etat, cette affirmation contredit son renforcement dénoncé par ce même quotidien…
(4) Sidor constitue la principale entreprises sidérurgique du pays. Privatisée en 1997, elle fut renationalisée en 2008 au terme d’une lutte de 15 mois menée par les travailleurs du site.
(5) Zone de libre échange des Amériques, projet continental ressemblant à l’ALENA, traité de libre-échange entre le Mexique, les USA et le Canada entré en application à partir du 1er janvier 1994

Source : Contretemps :
http://www.contretemps.eu/interventions/apr%C3%A8s-ch%C3%A1vez-commenc%C3%A9

Ce qui se cache derrière la campagne de la droite

Guillermo Almeyra

La campagne électorale vénézuélienne se livre sans exclure les coups bas. Capriles (candidat de la droite, NdT) insulte la famille de Chávez et le gouvernement en disant qu’ils savaient que le président était déjà mort à l’étranger et qu’ils l’ont caché, simulant leur douleur plusieurs jours après que le corps fut embaumé et que la succession fut assurée.

Il insulte aussi le peuple vénézuélien en le considérant comme manipulé par des cyniques alors que ce dernier à démontré une maturité politique et une capacité de mobilisation extraordinaires. Plusieurs millions d’hommes et de femmes de tous les âges ont fait la file pendant six heures ou plus (pour saluer la dépouille du président, NdT) et ont défilé pendant six jours, sereins et calmes, sûrs de la valeur de leur présence et confiants dans la solidité du processus démocratique révolutionnaire dont ils sont les acteurs.

Nicolás Maduro, pour sa part, n’hésite pas à recourir aux arguments des machistes les plus arriérés en insinuant que Capriles est homosexuel, comme si cela était un crime et comme s’il lui semblait trop peu qu’il soit un ultra-réactionnaire et un putschiste.

La brutalité de la campagne exprime simplement le fait que, malheureusement, le Venezuela semble vivre ses derniers affrontements politiques dans le cadre constitutionnel. En effet, si la droite perd les élections d’avril prochain – comme ce sera inévitablement le cas parce que Chavez, comme le Cid Campeador, gagnera une autre bataille après sa mort – elle n’aura pas d’autre option praticable dans l’immédiat que la conspiration putschiste avec l’aide étrangère. Sa haine de classe et sa perte de force populaire (qui va s’aggraver avec la perte de l’arme de Globovision) est telle que l’alternative de la conspiration, avec l’espoir de tirer profit des contradictions internes dans le gouvernement et dans l’establishment chavistes, représente la seule tentative possible et extraordinaires face à son désarmement politique.

Le sens commun le plus élémentaire et l’expérience historique nous enseignent qu’à ce moment même, tant les secteurs ultra-réactionnaires que les multiples services étatsuniens et israéliens présents au Venezuela sont en train d’analyser en détail et à des fins conspiratrices et putschistes chaque officier des forces armées, chaque membre de la bolibourgeoisie, chaque fonctionnaire corrompu ou corruptible. C’est pour cela que le gouvernement vénézuélien a expulsé deux fonctionnaires (militaires) de l’ambassade des Etats-Unis et qu’il réitère qu’il est prêt à défendre les armes à la main la démocratie et le processus bolivarien. Ce n’est pas en vain que ce même gouvernement insiste pour faire appel au patriotisme des membres des forces armées car il sait qu’une partie des officiers - il n’y a pas si longtemps que cela - a participé à un coup d’Etat civico-militaire soutenu par les Etats-Unis et l’Espagne et qu’une autre partie, jusqu’ici des chavistes modérés, est partie à la retraite ou a été remplacée à la suite de divergences avec le verticalisme d’Hugo Chavez.

L’ampleur du triomphe électoral n’est pas une garantie contre un coup d’Etat. En 1952, Perón avait gagné avec une proportion de votes supérieure à celle de sa première présidence, mais, en septembre 1955, il fut renversé par un coup d’Etat fomenté par la Marine et l’Armée de l’Air qu’il aurait pu écraser sans problème en faisant appel aux soldats pour arrêter les officiers putschistes et en armant les ouvriers. L’oligarchie a alors triomphé grâce à la lâcheté de Perón (qui craignait plus les ouvriers péronistes en armes que les militaires putschistes) et à la lâcheté de ses ministres - qui avaient été choisis pour leur loyauté malgré leur médiocrité -, ainsi qu’à la lâcheté des bureaucrates syndicaux serviles.

Mais le Venezuela de 2013 n’est pas l’Argentine de 1955 et le contexte latino-américain est totalement différent ; Chávez ne fut jamais un lâche comme Perón (qui a renoncé deux fois, en 1945 et en 1955, afin de sauver sa vie) ; les ministres chavistes ont une autre trempe et une stature morale et, surtout, la composition sociale des forces armées est différente, surtout dans l’Armée de terre et dans la Marine.

A la différence de ces secteurs de l’armée en Argentine, qui étaient surtout le refuge pour les fils cadets de l’oligarchie et un moyen d’ascension sociale pour les fils de la petite-bourgeoisie moyenne, les forces armées du Venezuela étaient méprisées par l’oligarchie locale. Elles furent, par contre, un élément de promotion sociale pour les secteurs populaires, y compris pour les afro-descendants et les mulâtres comme Chávez, influencés par le nationalisme et, en partie, par l’anti-impérialisme. A la différence de ce qui s’est passé en Argentine - où l’Etat et l’oligarchie se sont construits sur base d’une l’armée qui a détruit les chefs fédéraux, massacré les peuples indigènes et volé leurs terres pour édifier des latifundios et a fini par détruire le Paraguay - derrière les militaires chavistes, il y a l’expulsion de la dictature de Pérez Jiménez, l’influence des guérillas socialistes, le traumatisme du « Caracazo », les victoires électorales successives de Chavez et, en particulier, la pression d’un grand mouvement de masse sûr et victorieux.

Même si Maduro n’évoque quasiment pas les Missions, les Communes, ni le Pouvoir Populaire parmi les piliers du chavisme post-Chavez, ces forces sont pourtant bel et bien là et constituent la principale garantie du processus. S’il existe des secteurs du gouvernement et de l’appareil d’Etat influencés par la corruption et entretenant des liens avec la bolibourgeoisie, parmi le peuple de la rue ces tares n’existent pas et il prédomine, par contre, une grande soif d’égalité et de démocratie.

La droite – et les Etats-Unis derrière elle – s’est lancée dans une campagne électorale qu’elle veut faire exploser en criant au scandale et en retirant dès que possible la candidature de Capriles afin de préparer un coup d’Etat et une éventuelle intervention étrangère (avec le soutien du Pentagone aux insurgés). Malgré tout cela, des secteurs conservateurs et timorés du chavisme cherchent à se concilier cette droite et s’en font même des complices passifs. Mais devant eux se dressent, dans une alliance de facto, les germes du pouvoir populaire, les militaires et les civils chavistes jacobins. Ainsi, même si la lutte se place actuellement sur le terrain électoral, il faut se préparer à d’autres scénarios.

Source : http://www.sinpermiso.info/textos/index.php?id=5784

Le renforcement conjoncturel de Maduro et les contradictions de la transition politique

Milton D’León

L’« effet de deuil » et le renforcement relatif et conjoncturel du gouvernement

Le gouvernement et sa bureaucratie politique, ainsi que la direction du PSUV, ont su exploiter à fond la grande mobilisation issue de tous les recoins du pays, en allongeant la période des obsèques et en laissant ouverte la possibilité d’embaumer le corps de Chavez. Mais il est clair que la décision du gouvernement et de toute la bureaucratie, dans ses différentes ailes, n’est pas seulement destinée à alimenter le culte autour de la figure de Chavez parmi le peuple. Il cherche fondamentalement à renforcer durablement l’autorité de cette bureaucratie politique chaviste en se servant de l’autorité de Chavez lui-même, mort au sommet de sa popularité parmi les masses.

Ce n’est donc pas un hasard que, dans cette conjoncture politique, le gouvernement se soit renforcé en profitant de l’« effet de deuil », tandis que la crainte a poussé ses diverses fractions à serrer les rangs, à conclure des accords d’intérêt et de nécessité. Y compris en prenant des libertés avec la Constitution nationale en investissant Maduro comme Président « par intérim » - avec toutes les prérogatives d’un président élu (rappelons en outre que, dans notre pays, le vice-président n’est pas élu avec le président, c’est ce dernier qui le désigne) – alors que, selon le texte constitutionnel, cette fonction doit revenir au président de l’Assemblée Nationale.

Au travers du Conseil National Electoral (CNE), ils ont également réduit la campagne électorale à une durée effective d’à peine 10 jours au cours de laquelle le gouvernement utilisera tout l’appareil d’Etat en faveur du candidat-successeur Nicolas Maduro, désigné par Chavez, et qui s’est déjà lancé en campagne depuis un certain temps. Le candidat de l’opposition de droite, Capriles Radonski, a lui aussi adopté un positionnement électoral de précampagne et cela dès la période de convalescence de Chavez.

Face aux prochaines élections, on est parvenu à consolider la figure de Nicolas Maduro parmi la majorité du peuple chaviste alors qu’il ne disposait pas au départ d’une force et d’une popularité propres : son ascension est avant tout due aux postes qui lui ont été successivement assignés.

Il est évidement plus que probable de voir Maduro remporter les élections car il recueillera les votes qui se portaient hier sur Chavez. Mais cela constitue en même temps sa principale faiblesse car, puisque Maduro n’est pas Chavez et gravite sur la force du défunt, cela le transforme en foyer de tensions où il pourrait se transformer en fusible incapable de résister aux foires d’empoigne à venir, ce dont il est parfaitement conscient. De là provient la nervosité affichée par la haute bureaucratie étatique chaviste et qui affleure par tous ses pores. Elle accumule une série de contradictions majeures qui surgiront à court terme en pleine lumière.

Le très probable triomphe électoral de Maduro sera également dû au fait que l’opposition de droite est dans une mauvaise passe, non seulement à cause de ses défaites électorales consécutives aux présidentielles du 7 octobre et aux régionales du 16 décembre de l’année passée, mais aussi à cause du phénomène provoqué par la mort de Chavez et qui réduit les possibilités de Capriles Radonski.

L’accumulation des contradictions dans une transition incertaine

Il est clair que, sans Chavez, le panorama est incomparablement plus contradictoire, conflictuel et chaotique. C’est pour cette raison que le renforcement du gouvernement de Maduro est transitoire. Car, de manière plus profonde, nous assistons à la transition incertaine d’un changement d’étape après la mort de Chavez, soulignée par une crise de la forme de régime de domination politique qui avait prédominé dans le pays.

Une transition pleine de contradictions et de traumatismes, où ni les contours, ni les contenus politiques de la direction que prendra les choses ne sont encore définis, mais où il est déjà clair que rien ne sera comme avant la mort de Chavez. Autrement dit, nous sommes face à l’ouverture d’une crise dans la forme de gouverner le pays dans laquelle, en dépit de toutes les tentatives de normalité manifestées par le gouvernement intérimaire, il est clair que l’état réel des choses est déterminé par les contradictions ouvertes par l’absence de la personnalité qui, depuis près de 15 ans, avait imposé son empreinte dans l’exercice du pouvoir.

Au-delà de l’image de « serrer les rangs » qu’elle offre aujourd’hui, les réalignements et les conflits parmi les groupes dominants et bonapartistes de l’appareil d’Etat et les forces internes du parti au pouvoir, connu pour ses claires différenciations politiques, pourront de moins en moins être contenues du fait des intérêts divergents qu’incarnent ces différents secteurs.

La place des Forces Armées et ses positionnements politiques à la fois en fonction des intérêts existants au sein de ses propres composants et vis-à-vis des divisions internes du chavisme, est celle qui exprime le plus clairement les contradictions qui traversent la réalité politique actuelle. Quand les tensions politiques vont affleurer, nous verrons alors l’éclatement des conflits d’intérêt entre les divers secteurs du chavisme, face auxquels les Forces Armées, du fait de leur haut degré de politisation et du rôle central qu’elles ont joué dans le régime de Chavez, chercheront à se positionner selon des intérêts internes, politiques et matériels. Ce n’est donc pas un hasard, à ce titre, que depuis la mort de Chavez, Nicolas Maduro adresse des salutations institutionnelles constantes aux Fores Armées, allant jusqu’à la saturation d’éloges et appelant même à incorporer l’armée dans ce qu’on appelle maintenant « La Direction Politico-Militaire de la Révolution Bolivarienne », et cela alors que Chavez ne s’était jamais référé de cette manière à sa direction de la « révolution bolivarienne ».

Il y a aussi une autre question clé : celle de la grave situation économique que traverse le pays, avec, pour ne mentionner que quelques aspects, un surendettement externe et interne élevé et le maintien d’une dépendance excessive envers les prix du baril de pétrole. Autant de problèmes que le gouvernement devra affronter et pour lesquels, outre les mesures prises par « nécessité économique » (comme ce fut le cas avec la dernière dévaluation), il devra mener des attaques contre le mouvement ouvrier. La possible riposte de la lutte des classes ne se fera pas attendre face à un gouvernement qui, même s’il va gagner les élections, ne jouira pas, ni de près ni de loin, de la même légitimité et de la même autorité que celle de Chavez.

Il est nécessaire de nous préparer face aux perspectives de crises

Face au nouveau calendrier électoral et aux candidatures de Maduro et Radonski, la LTS (Ligue des Travailleurs pour le Socialisme, NdT) exprime clairement qu’aucun de ces deux candidats ne représente une alternative pour les travailleurs et les travailleuses ; tous deux incarnent des options contraires à leurs intérêts car, au-delà de leurs grandes différences en tant que facteurs politiques, elles ne sont que des options bourgeoises.

Il est nécessaire que les travailleurs, les paysans et les secteurs populaires se préparent aux perspectives de crise politique après la mort de Chavez, tout comme face aux nouveaux ajustements qu’on veut nous imposer à cause de la situation économique. La classe ouvrière vénézuélienne devra conquérir son indépendance politique, tant vis-à-vis de la droite que vis-à-vis des différentes variantes du chavisme, afin de devenir un facteur politique qui puisse apporter une réponse à la situation actuelle en évitant d’être le wagon de queue de l’un ou l’autre des projets bourgeois qui cohabitent au sein du chavisme ou de toute tentative de coup de force de la part de secteurs des Forces Armées. C’est pour cela que la LTS agit pour mettre sur pied un parti révolutionnaire qui lutte pour un véritable gouvernement des travailleurs et du peuple pauvre.

Source :
http://www.lts.org.ve/El-fortalecimiento-coyuntural-de-Maduro-y-las-contradicciones-de-la-transicion-politica

Traductions françaises pour Avanti4.be : Ataulfo Riera