Dossier : Grèves du précariat dans la restauration rapide aux Etats-Unis. Vers un syndicalisme alternatif ?

Celeste Murillo, Juan Andrés Gallardo, Karel Yon 4 décembre 2013

« Les grèves dans la restauration rapide, initialement parties de New York et Chicago en novembre 2012, ont atteint une soixantaine de villes des États-Unis le 29 août dernier, impliquant plusieurs milliers de travailleurs. Ce processus a suscité d’autant plus d’intérêt qu’il apparaissait hautement improbable étant donné la précarité du secteur et la quasi inexistence de toute présence syndicale. » , écrit Karel Yon. Une vague de grèves et de mobilisations qui font suite aux luttes partiellement victorieuses chez Wal-Mart. Que se passe-t-il au sein de ce « précariat » et, plus généralement, dans la classe ouvrière nord-américaine ? Quelles alliances et quelles perspectives ou limites s’inscrivent dans ces nouvelles formes organisationnelles et quelles leçons pouvons-nous en tirer ? Pour tenter d’y répondre, nous publions dans ce dossier une analyse publiée par la revue argentine « Ideas de Izquierda », ainsi qu’un texte du sociologue Karel Yon, paru sur le nouveau site « Terrains de luttes ». (Avanti4.be)

Fastfood Nation : Quand le précariat nord-américain part en grève

Celeste Murillo, Juan Andrés Gallardo

La première étincelle s’est allumée à New York en novembre 2012. Beaucoup de gens ont dit alors qu’ils étaient une bande de fous : les travailleurs exigeaient un salaire minimum de 15 dollars (le double du salaire minimum établi à 7,25 dollars par heure). Mais les salaires de misère ne sont pas l’unique problème des travailleurs-euses de ce secteur. Les postes de travail sont absolument précaires, les horaires sont ultra-flexibles, personne n’a d’assurance santé et encore moins une couverture en cas de maladie ou de grossesse. Et les syndicats sont virtuellement interdits.

Les entreprises qui emploient ces travailleurs avec des bas salaires et de mauvaises conditions de travail sont multimilliardaires. Et c’est là l’autre grand cheval de bataille du mouvement des travailleurs-euses des fastfoods aux Etats-Unis. McDonald’s a empoché 5,5 milliards de dollars de profits en 2011, une preuve de plus que la « Récupération » économique étatsunienne ne bénéficie qu’au patronat et aux actionnaires. Mais le pire, c’est que ce panorama n’est pas exclusif aux fastfoods, c’est une réalité quotidienne pour des millions de personnes. Les travailleurs-euses étatsuniens ont les plus longues journées de travail des pays industrialisés, ils n’ont pas de sécurité sociale ni de santé publique et le droit à une pension de retraite est un privilège que seule une minorité peut obtenir tandis que la majorité vieillit dans la pauvreté en dépendant de la charité familiale et publique. Un chiffre étroitement lié à tout ce qui précède : à peine 6,6% de la classe ouvrière est syndiquée (1).

Il existe une image-type du travailleur de fast-food : jeune, étudiant, âgé de moins de 30 ans, qui n’a besoin que d’un travail à temps partiel pour avoir de l’argent de poche pour sortir avec ses amis, acheter un téléphone portable ou épargner pour une auto. Néanmoins, cette image est très éloignée de la réalité : de fait, à peine 15% des effectifs correspondent à cette description. Comme le souligne Kate Bronfenbrenner, directrice du Centre d’Education et de Recherche du Travail de l’Université de Cornell : « C’est là que vont les gens quand on ferme les usines, quand il y a des licenciements dans le secteur publique, c’est là que vont travailler les personnes adultes ».

D’après les chiffres du National Employment Law Project (NELP), ces emplois représentent une grande partie de la tellement célébrée « récupération ». Selon l’étude de la NELP, les emplois à bas salaires représentent 21% des postes de travail perdus pendant la dénommée « Grande Récession », mais ils représentent 58% des emplois créés depuis la « Récupération ». Et la même étude démontre qu’ensemble, le secteur des fast-foods, de la vente au détail et des services commerciaux, représentent 43% de la croissance de l’emploi au cours de ces deux dernières années. Résultat : plus de la moitié des emplois créés au cours de ces dernières années sont des emplois précaires.

La précarité est une réalité qui s’étend à toute la force de travail. Selon les dernières statistiques officielles (de 2012), le top 3 des emplois sont : vendeur-euse ; caissier-ière et ceux du secteur de la « préparation et des services alimentaires, dont les fast-foods ». Ainsi, les mauvaises conditions de travail et les bas salaires deviennent des pratiques de plus en plus fréquentes dans d’autres secteurs. Et il s’agit d’une tendance du marché du travail qui est même reconnue dans les statistiques officielles du gouvernement étatsunien puisqu’il estime que 6 des 10 emplois qui seront créés pendant la prochaine décennie seront des emplois à bas salaire et à faible qualification (2).

Cette réalité est un facteur de faiblesse pour la classe travailleuse afin d’obtenir, au minimum, de meilleures conditions de travail. Cet affaiblissement s’est traduit par 10 années de stagnation des salaires alors que les profits des grandes entreprises et des banques ont explosé, et cela en dépit des pertes subies lors de la « Grande Récession ». L’Economic Policy Institute souligne dans une étude sur les salaires que leur faible augmentation dans la période 2000-2001 s’est combinée avec les coupes salariales de la période 2007-2012. En conséquence : 60% des personnes qui se situent au bas de l’échelle des revenus n’ont vu aucune amélioration de leur revenus alors que la productivité a parallèlement augmentée de près de 25% (3). Et ce n’est pas un phénomène nouveau dans l’économie étatsunienne. Depuis la fin des années 1970, ce sont les travailleurs qui sont les grands perdants. La même étude souligne que pendant presque toute la période 1979-2012, la majorité des travailleurs n’ont connu qu’une augmentation minime, voir nulle, de leur salaire : le salaire moyen réel en valeur actuelle n’a augmenté que de 5% sur cette période, alors que dans le même laps de temps la productivité a augmenté de 74,5% (4).

Des travailleurs sans cesse plus pauvres, des conditions de travail sans cesse plus précaires et des profits sans cesse plus élevés pour les entreprises. Telle est la formule de la « croissance » qu’aucun patron ne veut voir bouleversée.

Le modèle Wal-Mart

Aux Etats-Unis, le secteur du commerce est en grande partie « libre » de syndicats, et celui des fast-foods l’est pratiquement dans sa totalité. L’un des emblèmes de ces secteurs est le « modèle » Wal-Mart, qui s’est répandu dans d’autres branches de l’économie où les syndicats ont eu parfois beaucoup de pouvoir dans le passé, comme dans l’industrie manufacturière, l’industrie alimentaire et même le secteur public.

La bureaucratie du syndicat AFL-CIO a jouée un rôle indispensable dans ce processus d’extension car, à aucun moment, elle n’a sérieusement fait obstacle aux lois anti-syndicales que les Etats ont votés l’un après l’autre, que ce soit par des gouvernements républicains ou démocrates. Au contraire, elle encourage toujours aujourd’hui l’illusion que le Parti démocrate améliorera les conditions de vie de sa base électorale historique. Un exemple tragique de l’échec de cette stratégie fut la défaite de la lutte dans le Wisconsin (5) contre l’attaque menée par le gouverneur républicain Walker. Ce dernier a été imité dans plusieurs autres Etats, y compris certains gouvernés par des démocrates, comme le New Hampshire et le Missouri.

La clé du succès du modèle Wal-Mart est d’avoir pu éliminer les syndicats, supprimé la négociation collective et détruit par tous les moyens la perception qu’ont ses employés d’appartenir à une classe sociale. Dans toute la chaîne des magasins Wal-Mart, par exemple, il est interdit de parler de « travailleurs » et d’ « employés » ; tous sont appelés des « associés ». Le modèle Wal-Mart s’est ainsi traduit dans une culture anti-syndicale et de contrats ultra-flexibles.

Mais le dernier produit de la chaîne a été le plus inattendu : un modèle de lutte syndicale sans syndicat. En 2012, après deux années de luttes et de licenciements, et après toute une bataille juridique, les travailleurs de Wal-Mart ont trouvé une forme de s’associer sans que la direction ne puisse les licencier. Ainsi est né « OUR Wal-Mart » (OUR, pour ses sigles en anglais signifiant « Organisation d’Unis pour le Respect »).

Selon leurs propres déclarations, les premiers efforts des travailleurs des fast-foods ont été encouragés par des luttes comme celle de Wal-Mart. Le problème central de cette classe ouvrière précaire, dont le cœur se situa à McDonald’s et à Wal-Mart, n’est pas le manque de qualification ou d’éducation de ces travailleurs (qui, comme nous l’avons mentionné plus haut, proviennent de l’industrie ou d’autres branches de l’économie et n’ont pas nécessairement une faible formation) mais bien du fait qu’ils sont privés des droits minimums à s’organiser afin d’améliorer leurs conditions de travail. La preuve de ceci est que, comme l’a souligné le Center for Economic and Policy Research, pendant la période 1979-2012, le nombre de travailleurs ayant une formation moyenne et supérieure a presque doublé tandis que la quantité de travailleurs ayant de bons salaires, une assurance médicale et une pension a chuté.

La bataille du salaire minimum

Tout cela explique le terrain fertile qui alimente ce mouvement de grèves et d’actions de lutte dans plus de 50 villes. Et l’une des raisons de cet impact est qu’il a mis en discussion un problème qui irrite les patrons et qui peut se transformer en un sérieux problème pour le gouvernement démocrate : le salaire minimum. Comme cela arrive également ailleurs dans le monde, les patrons aux Etats-Unis ne sont pas habitués aux grèves et encore moins aux luttes sectorielles où des travailleurs de plusieurs entreprises luttent de manière unifiée. Tout ce qui ressemble à une négociation collective provoque leur stupeur.

Une illustration de cette crainte peut être vue dans l’annonce publicitaire financée par les frères Koch (6) en juillet 2013, où ils ont lancé leurs diatribes contre toute forme de régulation et contre toute mesure qui « réduise la mobilité de la main d’oeuvre » ou qui fasse obstacle au libre jeu du marché. Dans leur texte, ils lançaient un avertissement : une augmentation du salaire minimum mettrait en péril l’entièreté de l’économie et l’avenir même de l’impérialisme nord-américain. S’il irrite tellement ceux d’en haut et alimente le mécontentement de ceux d’en bas, il n’est pas difficile d’imaginer que le gouvernement commencera à se pencher sur le sujet. Barack Obama avait déjà évoqué l’augmentation du salaire minimum après la seconde vague de grèves dans les fast-foods en juillet 2013, mais le Jour du Travail (aux Etats-Unis, c’est le 6 septembre), il a annoncé qu’il envisageait une augmentation du seuil salarial de 9 dollars… en 2015.

Inutile de s’étendre sur le fait qu’il est complètement faux de dire que le salaire minimum mettrait en péril « la grandeur des Etats-Unis ». Mais ce qui est vrai, c’est qu’il fera « mal » aux profits extraordinaires des entreprises et qu’il signifierait un changement dans le rapport de force en faveur des travailleurs les moins bien payés du pays et qui représentent, ni plus ni moins, que la moitié des nouveaux emplois créés au cours de la « Récupération ».

Liens de solidarité, stratégies et perspectives

Ce vaste « précariat », excédé, ayant peu d’instruments politiques et organisationnels, mais entouré de solidarité et de soutien, déjoue les prévisions des plus cyniques ou des sceptiques. Même la bureaucratie syndicale de l’AFL-CIO (7) est en train de chercher la manière de faire partie de ce mouvement hybride (pour ainsi le canaliser) où participent des travailleurs, des communautés locales et des organisations politiques (des groupes d’avocats du travail en passant par le mouvement « Occupy » et jusqu’aux groupes d’extrême gauche). Le mouvement « Occupy Wall Street » (8) y joue un rôle important. Pour les travailleurs des fast-foods, ce mouvement représente un réseau de soutien et de solidarité qui remplit dans de nombreux cas les tâches que devrait assumer un syndicat : soutien économique, aide légale, popularisation de la lutte, renforcement des piquets de grève (qui, concrètement aux Etats-Unis, consistent à faire des marches en face des lieux de travail). Il faut donc souligner le fait que ce mouvement, qui a montré de nombreuses limites politiques dans son développement depuis son émergence en 2011, joue aujourd’hui un rôle très positif dans ce cas en popularisant les revendications et les critiques du « fonctionnement concret » du capitalisme aux Etats-Unis.

Ces liens qui se forgent et se transforment depuis ces dernières années entre les jeunes du mouvement « Occupy » et des secteurs des travailleurs, ont été à l’avant plan dans la grève des fast-foods. En dépit du fait que le processus est confronté à de nombreux obstacles qui rendent difficile une perspective plus générale en tant que mouvement de la classe ouvrière (de par sa configuration, sa place dans l’économie, le rôle de la bureaucratie, etc.), son extension nationale et son impact vont néanmoins bien au-delà de ce seul secteur. L’un des premiers syndicats qui a organisé ce nouveau secteur des travailleurs a été le SEIU (Service Employees International Union). Si celui-ci a quitté l’AFL-CIO depuis 2005 (9), cette centrale syndicale a toutefois soutenue plusieurs de ses actions et tente de participer à ce phénomène qui se développe à l’ombre de l’inaction de la bureaucratie syndicale.

Néanmoins, il n’a pas été possible pour ce mouvement jusqu’à présent, et pour d’autres également, de développer une stratégie qui lui permette de combattre à la fois les entreprises et les gouvernements locaux et fédéral (tant la direction du SEIU que de l’AFL-CIO s’y refusent). Pour le moment, ce sont les énergies des secteurs les plus précaires des travailleurs qui se sont mobilisées, mais la perspective de lutter pour « récupérer » les syndicats et pour surmonter la fragmentation de la classe ouvrière afin de démontrer le pouvoir social du prolétariat nord-américain est encore absente.

Bien que le mouvement des fast-foods ne peut nullement être qualifié de « radical », il se situe néanmoins très loin des salons feutrés des négociations des bureaucrates qui agissent comme de véritables patrons. Le SEIU impulse des instances de négociation collective dans plusieurs lieux, en accord avec les lois dans chaque Etat (les Etats-Unis étant un pays fédéral, chaque Etat a le droit de légiférer sur les matières sociales et de droit du travail). Mais le fait de ne pas compter sur une stratégie nationale est l’un des points les plus faibles de cette politique, qui ne parvient même pas à soutenir les efforts réalisés par les travailleurs avec peu, ou pas du tout, d’appui légal en faveur d’actions coordonnées dans tout le pays.

L’une des réussites de la dernière vague de grève du mois d’août 2013 a pourtant été l’action simultanée menée dans plus de 50 villes en protestation contre les entreprises de fast-foods et avec le soutien et la mobilisation d’« Occupy », d’ONG de consommateurs, d’organisations de migrants et de groupes de gauche. Ce caractère hybride est une force car il amplifie la portée de la grève, bien qu’il laisse entrevoir en même temps la faiblesse des travailleurs, orphelins d’organisations de classe et n’ayant pas encore confiance dans l’énorme force sociale (et politique) que représente l’ensemble du prolétariat nord-américain. Mais aucun processus n’est linéaire et, en dépit des innombrables obstacles, ce sont les secteurs qui sont au plus bas de l’échelle de la classe ouvrière qui font ainsi leurs premiers pas dans le cadre d’une « Récupération » des profits patronaux et d’une « récession » des salaires ouvriers.

Source : http://ideasdeizquierda.org/fastfood-nation/
Traduction française pour Avanti4.be : Ataulfo Riera

Notes :

(1) Selon le dernier recensement officiel, 6,6% des travailleurs du secteur privé sont affiliés à un syndicat tandis que ce chiffre grimpe à 35% dans le secteur public.
(2) Economic News Release, 2012, http://www.bls.gov
(3) “A Decade of Flat Wages”, www.epi.org , 21/08/2013.
(4) Idem.
(5) En février 2011, des enseignants et des étudiants, avec le soutien de la communauté, ont occupé le Parlement du Wisconsin afin d’éviter le vote d’une loi visant à éliminer le droit à la négociation collective des enseignants. Bien que la lutte ait obtenue un large écho national et qu’elle a gagné la sympathie d’une partie importante de la population, elle s’est terminée par une défaite.
(6) Ce sont les propriétaires de « Koch Industries », la seconde plus grande entreprise privée aux Etats-Unis (et les principaux donateurs – ce qu’ils ne reconnaissent pas – du « Tea Party », qui a radicalisé l’aile droite républicaine).
(7) Son dernier grand « fait d’armes » a été la capitulation du syndicat automobile UAW en 2009, qui accepté la liquidation des droits des travailleurs dans le dernier bastion de la classe ouvrière nord-américaine sous prétexte de sauver des entreprises comme General Motors. L’accord du gouvernement Obama exigeait la réduction des coûts de production et l’UAW a accepté la réduction des salaires, la suppression des primes et l’arrêt du financement du fond de santé syndical.
(8) Le mouvement « Occupy Wall Street » est né en 2011 avec le slogan « Nous sommes les 99% », qui illustre l’énorme gouffre entre les riches et les pauvres aux Etats-Unis. Bien que ses protestations aient eu des résultats inégaux à cause de son programme trop général et relativement abstrait, il joue un rôle très positif en dénonçant les caractéristiques les plus brutales du capitalisme, aiguisées parla crise économique qui se développe depuis la faillite de la banque Lehman Brothers. Il a surgi dans la foulée du mouvement international de la jeunesse « indignée » qui a multiplié ses protestations dans plusieurs villes du monde.
(9) Avec d’autres syndicats, le SEIU a rompu avec l’AFL-CIO afin de former la coalition « Change to Win » (changer pour gagner), dans le but de chercher et d’utiliser des méthodes plus offensives afin d’organiser les travailleurs. Depuis cette rupture, tant « Change to Win » que l’AFL-CIO soutiennent les initiatives « alternatives » d’organisation impulsées par les travailleurs eux-mêmes, mais aucune d’elles ne remet en question la fragmentation et la précarisation de la classe ouvrière.

« Alt Labor », un syndicalisme alternatif ?

Karel Yon

Les grèves dans la restauration rapide, initialement parties de New York et Chicago en novembre 2012, ont atteint une soixantaine de villes des États-Unis le 29 août dernier, impliquant plusieurs milliers de travailleurs. Ce processus a suscité d’autant plus d’intérêt qu’il apparaissait hautement improbable étant donné la précarité du secteur et la quasi inexistence de toute présence syndicale. Au-delà de la très forte médiatisation de ces conflits dans le pays, le bruit des mobilisations est parvenu jusqu’aux oreilles des journalistes hexagonaux qui leur ont consacré quelques articles. Ces actions faisaient suite aux mobilisations tout aussi surprenantes des employés du géant américain de la grande distribution, Wal-Mart, qui connut en 2012, pour la première fois de son histoire cinquantenaire, un mouvement de grèves coordonnées dans ses établissements.

On a généralement souligné deux caractéristiques, qui sont d’ailleurs communes aux grèves des fast-food et de Wal-Mart, censées symboliser la nouveauté prometteuse de ces mouvements : d’une part, l’importance de formes d’organisation collective alternatives aux syndicats traditionnels (le mouvement « alt-labor ») ; d’autre part, la « redécouverte » du recours à la grève.

Syndicalisme et organisations communautaires : des liens anciens

À New York, c’est une organisation communautaire (community organization), New York Communities for Change , qui est à l’origine de la mobilisation. Ce groupe est l’héritier d’ACORN (Association of Community Organizations for Reform Now), un réseau national qui constituait l’aile « gauche » du community organizing, cette forme d’organisation de mouvement social proprement étatsunienne dont le théoricien fondateur est Saul Alinsky. Le réseau se donnait comme objectif d’organiser les pauvres non seulement pour changer leur quotidien mais aussi pour peser, au-delà de leur quartier, sur la politique nationale. ACORN a succombé en 2010 sous les coups d’une violente attaque menée par la droite républicaine, mais les groupes locaux qui étaient fédérés dans ce réseau ont pour la plupart continué leur action sous d’autres noms. Ciblant les chômeurs, les bénéficiaires des programmes fédéraux et les travailleurs à bas salaire, ACORN avait déjà tenté de créer des « syndicats de pauvres » dans le passé [1]. Le premier Burger King à se doter d’un syndicat, à Detroit en 1980, le fut sous l’impulsion non pas de l’AFL-CIO mais d’un projet lancé par ACORN l’année précédente, celui des « United Labor Unions » (syndicats unis de travailleurs). Dans des villes comme Chicago, Detroit, Boston, Philadelphie et la Nouvelle Orléans, ACORN réussit, dans la première moitié des années 1980, à créer des syndicats ad hoc d’employés de fast food, d’aides à domicile ou encore d’ouvriers d’entretien – souvent composés de jeunes, de femmes et de Noirs – à une époque où le mouvement syndical traditionnel se désintéressait largement de ces franges du salariat.

La pérennisation des victoires des ULU est cependant passée par leur affiliation à l’un des syndicats les plus attentifs à ces expériences d’organisation des travailleurs pauvres du secteur des services, SEIU (Service Employees International Union, syndicat international des employés des services). En 1984, les ULU rejoignent SEIU, tout en maintenant des relations étroites avec ACORN. Deux ans plus tard, SEIU lance l’initiative Justice for Janitors, rendue célèbre par le film de Ken Loach « Bread and Roses ». Ce projet a été influencé par l’expérience des militants des ULU et d’autres initiatives similaires menées hors du syndicalisme mainstream. Elles ont progressivement fait leur chemin, des marges de l’AFL-CIO au cœur de l’appareil, pour nourrir les réflexions des années 1990-2000 sur le « renouveau du syndicalisme » [2].

Un nouveau « renouveau syndical » ?

Le chemin menant d’ACORN à SEIU semble devoir être pris dans le sens inverse un quart de siècle plus tard. Comme l’a souligné le site Labor Notes, observatoire avisé du mouvement ouvrier étatsunien : le rôle de SEIU est en effet central dans la campagne en cours auprès des salariés des fast food [3]. Même si le syndicat reste discret sur son implication, il semble avoir financé la majeure partie de l’effort de mobilisation en subventionnant des groupes locaux ou en affectant directement du personnel à ce projet, comme à Chicago. Cet investissement s’inscrit dans un projet plus vaste qui a été mis en place deux ans plus tôt. Début 2011, la présidente nouvellement élue de SEIU fait adopter un plan affectant plusieurs dizaines de millions de dollars et des centaines de permanents du syndicat à un programme intitulé « Fight for a Fair Economy » (combat pour une économie équitable). Dans le contexte de la réélection à venir de Barak Obama, il s’agissait de doter le syndicat d’une force capable de compléter son registre traditionnel de mobilisation électorale (en 2008, SEIU avait ainsi dépensé 85 millions de dollars pour faire élire Obama). Le plan prévoyait de mener campagne pour la justice économique et sociale dans dix-sept grandes villes américaines, en se concentrant sur les zones les plus pauvres.

Contrairement aux initiatives antérieures où SEIU veillait à maximiser la visibilité de son organisation – bien connue par son sigle et sa couleur violette – il s’agissait de susciter une multitude de coalitions diverses permettant de substituer à l’image du syndicat soucieux de son propre intérêt celle d’un véhicule de progrès social pour tous. Lancé au moment où ACORN se déclare en banqueroute, le projet visait explicitement à reprendre le flambeau de la mobilisation politique des travailleurs pauvres, sous-employés et sans emploi qui était la raison d’être de cette association [4].

Tensions entre actions locales et stratégie nationale

L’organisation du Burger King de Detroit en 1980 avait tourné court, révélant un obstacle de taille : il est impossible de changer la donne dans la restauration rapide sans agir au niveau de l’industrie tout entière. C’est d’ailleurs pourquoi un autre groupe actif dans l’univers de l’« alt-labor », le Restaurant Opportunities Center , s’est bien gardé d’intervenir sur ce terrain. Il se concentre sur des secteurs de taille modeste comme la restauration de luxe, où les employés ne sont pas mieux payés mais où le capital est moins concentré et les employeurs plus fragiles face à la pression publique. Sans nier l’autonomie des dynamiques locales, il semble que seul un syndicat comme SEIU, avec ses deux millions d’adhérents, soit en capacité de coordonner des actions de terrain menées simultanément dans des dizaines de villes, sans compter le coûteux travail de relations publiques que mènent en parallèle des communicants professionnels, à coups de storytelling, communiqués de presse et diffusion de rapports scientifiques. Dernier événement en date, une campagne d’opinion lancée en octobre pour montrer que ce que McDonald’s, Burger King et autres ne donnent pas en salaires est payé par le contribuable en aides publiques.

Mais l’ombre de SEIU suscite de nombreuses craintes car ce syndicat – tout en restant en première ligne de combats importants comme la réforme de l’immigration – s’est surtout illustré ces dernières années par une stratégie impitoyable d’élargissement de sa « part de marché » syndical. Ce qui l’a conduit à rompre avec l’AFL-CIO, à entrer dans des luttes fratricides avec d’autres syndicats ou à échanger dans certains secteurs d’importants reculs pour les salariés en échange du monopole de représentation. Sa vision essentiellement quantitative de la syndicalisation fait redouter certains que SEIU se désinvestisse brutalement du mouvement si ses dirigeants considèrent que le « retour sur investissement » n’est pas assez rapide ou suffisant. La redécouverte par SEIU de l’utilité de la grève n’a pas non plus manqué de surprendre alors que le syndicat s’était surtout illustré récemment par une pratique parfois très conciliante du « partenariat social ».

Raviver la grève aux USA ?

Mais de quelle grève parle-t-on ? Les mobilisations des employés des fast foods, tout comme celles de Wal-Mart, ont remis sur le devant de la scène ce mode d’action que beaucoup considéraient dépassé. Pour autant, le recours à la grève a jusqu’à maintenant surtout servi à interpeller l’opinion publique. Si les grévistes ont parfois été assez nombreux pour contraindre quelques établissements à fermer leurs portes, ils se limitent le plus souvent à une poignée d’individus dans chaque établissement. Pour cette raison, bien que les récents mouvements aient redonné une légitimité à l’action gréviste, ils n’apportent pas de réponse satisfaisante quant à l’efficacité de cette tactique sur un plan autre que symbolique. C’est en tous cas ce qu’on peut penser à la lecture des réflexions de Joe Burns. Cet ancien responsable syndical devenu avocat est l’auteur d’un ouvrage paru en 2011 dans lequel il appelle à « raviver la grève » [5]. Son analyse iconoclaste s’en prend à deux évidences que partagent de nombreux praticiens et la plupart des observateurs du syndicalisme : la faiblesse syndicale est liée à la contre-offensive patronale ; l’objectif numéro un des syndicats doit être d’« organiser les inorganisés ».

Revenant aux fondamentaux de l’économie du travail, il montre que ce n’est pas la répression patronale en soi, ou la syndicalisation en soi qui importent, mais l’une et l’autre en tant qu’elles entament ou renforcent le pouvoir économique des syndicats, c’est-à-dire leur capacité à influer sur la détermination du prix de la force de travail. Pour la même raison, ce n’est pas la grève en soi qui a démontré son inefficacité (économique), mais la grève en tant qu’elle reste prisonnière de la logique du « marché libre ». Or, c’est précisément cette logique que sert le droit des relations de travail aux Etats-Unis, puisqu’il autorise les employeurs à licencier et remplacer les salariés en grève pour des revendications économiques et qu’il interdit les grèves de solidarité et les moyens de pression indirects tels que l’appel au boycott des consommateurs. D’après Joe Burns, les travailleurs ne pourront espérer reconquérir leur puissance collective tant que ne se formera pas en leur sein un large courant militant visant expressément à construire des grèves effectives et à briser les règles qui paralysent l’action syndicale. Ce qui implique de désobéir à la loi, comme le mouvement syndical savait le faire dans la première moitié du XXe siècle.

Les analyses de Joe Burns éclairent d’un jour original les grèves des fast-foods ou de Wal-Mart : elles montrent leurs limites autant que leurs potentialités. Les limites tiennent au fait qu’elles sont loin d’avoir l’ampleur qui leur permettrait d’affecter économiquement les multinationales qu’elles prennent pour cible. Leur portée est essentiellement symbolique. Les formes que ces grèves revêtent témoignent également de la conscience aiguë qu’ont les organisateurs du carcan juridique qui les enserre. Si les arrêts de travail ne durent qu’une journée, c’est parce que l’employeur n’a pas le droit de licencier les participants à une grève qui déclarent qu’ils reprendront inconditionnellement leur poste à l’issue du conflit. Si les revendications combinent le doublement du salaire minimum, la reconnaissance d’un syndicat et l’arrêt du harcèlement managérial, c’est parce que sont également protégées les grèves portant sur des pratiques déloyales de la part de l’employeur (« unfair labor practices », par exemple quand un employeur exerce des pressions sur les salariés pour les dissuader d’exercer leurs droits collectifs).

C’est donc autant parce qu’elles s’inscrivent dans une stratégie de publicisation que parce qu’elles sont contraintes par le droit que les grèves restent ponctuelles. Quant aux potentialités du mouvement, elles se trouvent dans la composition des coalitions qui l’animent : en sous-traitant la mobilisation à des groupes locaux, le mouvement syndical a élargi son horizon stratégique. Les groupements non syndicaux ne sont par exemple pas concernés par l’interdiction de l’appel au boycott. Surtout, le fait que le syndicalisme traditionnel reste au second plan de la protestation réunit les conditions pour franchir un pas supplémentaire dans l’épreuve de forces. Comme l’écrit Joe Burns, « raviver la grève » ne signifie pas brûler ses vaisseaux : afin de protéger ses acquis et ses institutions, le mouvement syndical a tout intérêt à se doter de structures neuves, sans passé ni ressources, qui auraient moins à perdre à entrer dans une stratégie de désobéissance civile. C’est ce rôle que peut jouer le mouvement « alt-labor ». Et c’est pourquoi il offre moins une alternative à un syndicalisme qui serait dépassé qu’il n’élargit son horizon d’action et de représentation. Ce que Sébastien Chauvin appelle un « syndicalisme informel ».

Si l’emprise de SEIU sur les grèves des fast foods se confirme, il reste encore très incertain que le mouvement puisse prendre un tel cap. N’oublions pas, cependant, que cette histoire ne s’écrit pas sur une page vierge. La rapidité avec laquelle la protestation s’est diffusée dans des dizaines de villes n’est sans doute pas déconnectée des réseaux militants qui se sont agrégés autour du mouvement Occupy. Les jeunes Afro-Américains, qui représentent une majorité écrasante des salariés de la restauration rapide, sont dans des villes comme Detroit les enfants de la génération de militants Noirs ayant conquis leur place de haute lutte dans la société et dans le syndicalisme industriel au cours des années 1950-70. Et des événements politiques récents, tels l’occupation du Capitole de Madison, dans le Wisconsin, ou le mouvement des « dreamers » pour la réforme de l’immigration, montrent que le climat est à la désobéissance civile.

Karel Yon, sociologue, le 19 octobre 2013.
Article initialement publié sur le site « Terrains de lutte » http://terrainsdeluttes.ouvaton.org/

Addendum : Quelques semaines après que cet article ait été écrit, le journaliste indépendant et militant du mouvement Occupy Arun Gupta a publié dans la revue In These Times un article décrivant les coulisses des grèves des fast food. On le trouvera ici. Il confirme le rôle central de SEIU et décrit finement les contradictions que génère ce soutien.

Notes :


[1V. Tait raconte leur histoire dans on ouvrage, Poor Workers’ Unions Rebuilding Labor from Below, Cambridge, South End Press, 2005.

[2Sur ce sujet, lire R. Fantasia, K. Voss, Des Syndicats domestiqués, Répression patronale et résistance syndicale aux États-Unis, Paris, Liber/Raisons d’Agir, 2003.