Dossier Grèce : Où va Syriza ?

Andreas Sartzekis, APO, DEA, Kokkino, Panos Petrou 6 janvier 2013

La Coalition de la gauche radicale, connue sous le nom de Syriza, a créé un choc en Grèce et à l’échelle internationale quand, au printemps dernier, elle est à deux reprises passée à quelques points d’une victoire dans les élections nationales. Syriza proposait une alternative à l’austérité drastique défendue par l’establishment de la politique et de l’économie grecques avec, derrière lui, les dirigeants européens. Au début du mois de décembre, Syriza a tenu une conférence de délégués élus, premier pas d’un processus visant à constituer une organisation plus unifiée. La coalition est actuellement composée d’une douzaine d’organisations de gauche, allant du socialisme révolutionnaire au réformisme radical, ainsi que de nombreux individus qui n’en sont pas membres et ont rejoint Syriza surtout depuis les élections. L’organisation la plus importante est Synaspismos, qui compose l’essentiel de la direction actuelle de Syriza et compte dans ses rangs Alexis Tsipras, qui préside le groupe des 71 députés de Syriza.

Nous reproduisons dans ce dossier une analyse de cette conférence nationale de Syriza par Panos Petrou, membre dirigeant de l’organisation anticapitaliste Gauche internationaliste des travailleurs (DEA), l’un des groupes fondateurs de Syriza en 2004. Il rapporte ici sur ce qui s’est passé dans la conférence et sur le débat politique qui se mène au sujet de l’avenir et du cours politique de Syriza. Nous publions ensuite un point de vue plus critique par Andreas Sartzekis, membre de la coalition anticapitaliste Antarsya. Nous publions enfin une déclaration signée par plusieurs représentants d’organisations de la gauche anticapitaliste au sein de Syriza. (Avanti4.be et d’après une introduction du Socialist Worker.org)

Où va Syriza ?

Panos Petrou

Syriza a tenu sa première conférence nationale de délégués élus du 30 novembre au 2 décembre 2012. C’était le premier pas d’un processus de plusieurs mois devant conduire à un congrès de fondation dont on espère qu’il décidera, au printemps 2013, de transformer Syriza en une formation politique plus unifiée.

Vers la conférence

Syriza a préparé sa conférence nationale avec une campagne d’assemblées locales qui ont constitué de nouvelles sections dans les localités comme sur les lieux de travail, recruté de nouveaux membres et organisé la discussion politique. Syriza compte aujourd’hui près de 500 sections et plus de 30.000 membres dans tout le pays.

Ces membres ont élu 3.000 délégués à la conférence nationale, qui à leur tour ont élu une nouvelle direction de la coalition. L’aspect le plus positif de la conférence a donc été ces très importants pas en avant dans la transformation du Syriza en une organisation de masse, ainsi que dans la mise en place de droits démocratiques et d’une représentation pour les milliers de militants non organisés qui ont rejoint la coalition et constituent aujourd’hui la majorité des membres de Syriza.

La conférence et son processus d’organisation n’ont évidemment pas été parfaits. Il y a eu à la fois des faiblesses objectives, auxquelles il fallait s’attendre dans un processus visant à transformer une coalition relativement petite en une organisation de masse, et des questions politiques qui ont été problématiques.

Un exemple en a été la décision d’autoriser l’enregistrement de nouveaux membres avec droit de vote jusqu’au jour de l’élection des délégués. De nombreuses sections locales ont protesté, en défendant l’idée que pour pouvoir participer aux décisions, les membres de Syriza devraient être actifs.

Un autre exemple a été le projet de déclaration. La publication d’un document politique afin d’organiser la discussion dans les sections était très importante. Mais le projet n’a été publié que peu avant la conférence, de sorte que le temps a manqué pour le nécessaire débat de fond.

Le projet de déclaration et le débat politique sur l’avenir de Syriza

Le projet de déclaration était ce que son nom suggérait : un projet, devant servir à lancer le débat politique qui se poursuivra jusqu’au congrès de fondation de Syriza.

Ce projet, qui incluait toutes les opinions pouvant exister au sein de Syriza, était très vague et ambigu. Il fallait s’y attendre vu le niveau d’accord entre les différentes composantes de Syriza. Mais il y a quelques raisons importantes et urgentes de clarifier maintenant des problèmes spécifiques.

Un de ces problèmes est le caractère particulier de la période actuelle. Le gouvernement de coalition fait face à des problèmes sérieux et, si des élections étaient convoquées, Syriza pourrait être amenée à prendre la tête d’un gouvernement avant son congrès de fondation prévu au printemps.

D’autres questions urgentes sont celles auxquelles nous sommes confrontés du fait d’une situation extrêmement dure. Certaines sont des questions de vie ou de mort, pour Syriza comme pour la gauche dans son ensemble et pour la classe des travailleurs. Il nous faut donc être catégoriques dans certains choix cruciaux qui pourraient intervenir très vite.

Une troisième raison est la position prise récemment par certains membres dirigeants de Synaspismos. Au fur et à mesure que Syriza s’approche de la possibilité de gagner les élections et de former le gouvernement, les pressions afin d’ajuster les orientations de la coalition dans un sens plus « réaliste » augmentent.

Il y a eu de nombreux signes montrant que des éléments de la direction de Synaspismos veulent préparer un tel tournant. Ces dirigeants vont au-delà des ambiguïtés du projet de déclaration. Dans leurs apparitions publiques et leurs interviews, ils interprètent l’accord de base sur ce qui unit Syriza d’une façon qui modère ses orientations, ou même contredit cette même base d’unité.

C’est pour ces raisons que des forces au sein de Syriza ont décidé de rendre public le débat politique, dans le but de traiter de ces questions controversées et d’inviter les membres de Syriza à être attentifs à la nécessité de défendre la coalition face aux pressions potentielles afin de modérer ses orientations.

Avant la conférence, trois organisations de l’aile gauche de Syriza – la Gauche internationaliste des travailleurs (DEA), Kokkino [qui signifie « Rouge »] et le Groupe politique anticapitaliste (APO) – ont donc publié une déclaration commune soulignant les questions les plus importantes qui méritent d’être clarifiées.

Il y a eu d’autres contributions au débat. Ainsi, le « Courant de gauche » de Synaspismos, la plus importante tendance minoritaire au sein de Syriza, a publié deux amendements au projet de déclaration, en commun avec une tendance plus petite, le « Regroupement de gauche ». Le premier portait sur la question de l’unité de la gauche, déclarait explicitement que nos alliés sont à gauche et qu’il s’agit spécifiquement du Parti communiste et d’Antarsya. Le second, concernant la dette et la zone euro, proposait d’affirmer plus clairement le refus de Syriza de tout chantage de l’Union européenne destiné à maintenir l’austérité.

La conférence et les résultats du vote

La direction de Synaspismos a tenté d’empêcher la discussion politique, afin d’éviter un débat ouvert sur les questions controversées qui ont été mentionnées précédemment. Les divergences politiques dans la conférence se sont donc principalement exprimées lors de l’élection de la nouvelle direction de Syriza.

Il y a eu deux listes différentes de candidats, tout délégué pouvant choisir une de ces listes mais aussi voter pour un nombre limité de candidats de l’autre liste.

Les délégués représentant la majorité de Synaspismos, qui soutiennent la direction en place et Alexis Tsipras, se sont joints à des représentants d’autres composantes de Syriza, incluant l’Organisation communiste de Grèce (KOE, une organisation maoïste), la Gauche de renaissance communiste et écologique (AKOA, d’orientation eurocommuniste), les communistes libertaires du Groupe de la gauche radicale (Roza) ainsi que des groupes d’anciens membres du Pasok qui ont rejoint Syriza.

Ensemble, ces forces ont formé le « Bulletin unitaire ». Cette alliance défendait le projet de déclaration tel qu’il était, et en général l’idée que Syriza évoluait dans la bonne direction, sans qu’il y ait aujourd’hui aucun problème sérieux. Elle a remporté 75 % des voix.

Les tendances Courant de gauche et Regroupement de gauche ont pour leur part formé, avec DEA, Kokkino et APO, la « Plateforme de gauche » qui a obtenu 25 % des voix.

La Plateforme de gauche s’est formée sur la base d’un accord sur d’importantes questions posées dans les documents mentionnés précédemment. J’en résumerais les points principaux comme suit :

- Syriza doit maintenir son engagement en faveur d’un « gouvernement de gauche », avec des appels à une collaboration avec le Parti communiste et Antarsya ;
- Elle ne devrait accepter qu’un « gouvernement de gauche » et écarter tout soutien à une coalition gouvernementale qui inclurait des partis bourgeois ;
- La coalition doit continuer à défendre la fin immédiate du paiement de la dette et à refuser le moindre sacrifice pour sauver l’euro ;
- Syriza doit défendre la fin de l’austérité par tous les moyens nécessaires, et placer les besoins des travailleurs au-dessus des propositions « réalistes » destinées à satisfaire les besoins du capitalisme.

La formation de la Plateforme de gauche a été un événement important dans cette conférence. Elle a affirmé le droit à exprimer des points de vue différents au sein de Syriza et à les discuter ouvertement devant l’ensemble de ses membres, de ses alliés et de ses électeurs, à l’opposé des pressions afin de faire taire les critiques – un piège dans lequel sont tombés, pendant la conférence, de nombreux camarades animés de bonnes intentions.

La Plateforme de gauche a également envoyé le message selon lequel tout tournant vers le modérantisme ou tout renversement des orientations de Syriza rencontreraient une sérieuse résistance interne. Ce message était adressé à de nombreux et différents interlocuteurs : les membres dirigeants de Syriza qui veulent ajuster le programme de la coalition ; la classe dirigeante qui entend domestiquer Syriza ; et les camarades du Parti communiste et d’Antarsya, afin de leur montrer qu’il y a une opposition de gauche forte et visible face à toute tentative d’imprimer à Syriza un tournant à droite, une opposition qu’ils pourraient rendre plus forte en la rejoignant.

Un bilan de la conférence

Les 25 % obtenus par la Plateforme de gauche sont un point de départ très positif afin d’ouvrir à l’intérieur de Syriza un débat sérieux sur le cours politique de la coalition.

Pour apprécier correctement les résultats de la conférence, nous devons garder à l’esprit que les 75 % de voix du Bulletin unitaire ne constituent pas un bloc homogène. Si la Plateforme de gauche s’est efforcée d’exprimer le besoin d’une aile gauche visible, la majorité qui a voté différemment n’est pas pour autant entièrement membre de l’aile droite de la coalition.

Le Bulletin unitaire a intégré un spectre de forces très large, depuis les membres de Synaspismos les plus modérés, qui poussent à ajuster le programme de Syriza dans le sens du « réalisme », jusqu’à des camarades de gauche très radicaux qui ont probablement pensé que la meilleure façon de faire avancer Syriza était d’argumenter en faveur de leurs positions dans le cadre de la majorité, ou bien qui ont priorisé le besoin pour la coalition d’apparaître « unie ».

Il y a eu en outre, de la part d’éléments de la majorité, la démarche consistant à s’appuyer sur l’aspiration à l’unité des membres de base et sur l’ambiance généralement optimiste de cette première conférence, pour présenter la Plateforme de gauche comme des « diviseurs » qui veulent débattre sans raison. Cela a rendu le soutien à la Plateforme de gauche plus difficile pour de nombreux délégués, quel que soit le niveau de leur accord avec ses positions.

Une indication en a été donnée par le vote sur les amendements au projet de résolution présentés par le Courant de gauche et soutenus par la Plateforme de gauche. L’un et l’autre ont été battus, mais le nombre de voix qu’ils ont obtenu a montré que les idées de la Plateforme ne sont pas confinées à seulement 25 % de Syriza. L’amendement disant qu’un « gouvernement de gauche » et que l’unité devaient être recherchés avec des forces telles que le Parti communiste et Antarsya a reçu le soutien de près de 40 % des délégués. Celui sur la dette et la zone euro a frôlé la majorité à quelques voix près. Et cela, malgré l’ambiance de polarisation à l’égard des « diviseurs » de la Plateforme de gauche.

Ainsi, il est clair que ni la conférence dans son ensemble, ni les 75 % de délégués ayant soutenu le Bulletin unitaire n’ont donné mandat aux dirigeants de Synaspismos de faire évoluer Syriza dans un sens plus modéré. A l’inverse, la plupart des interventions des délégués tendaient vers la gauche.

Mais ceci ne retranche rien à l’importance des efforts de la Plateforme de gauche afin de mettre en évidence les grands problèmes qui vont se poser à nous et de les poser sur la place publique. L’avenir de Syriza reste toujours une question ouverte.

Et maintenant ?

L’émergence de la Plateforme de gauche et les efforts de ceux qui l’ont formée afin d’ouvrir le débat politique ont établi pour Syriza d’importants précédents. Cela a imposé quelques règles élémentaires pour le fonctionnement d’une coalition plus unifiée, en particulier le droit de critiquer la direction de Syriza autant que nécessaire, ainsi que d’exprimer et défendre les divergences politiques qui existent dans la coalition de façon publique et organisée, à travers des courants, blocs, listes de candidats, etc. La Plateforme de gauche a également affirmé l’existence d’un contrepoids organisé de gauche face à toute tentative de faire virer Syriza à droite.

Le débat sur les choix que Syriza a maintenant à faire doit continuer au niveau local parmi les membres de Syriza. Et, plus important, il doit être tranché par la lutte des classes et l’engagement des militants de Syriza en son sein. Comme cela a été démontré à de nombreuses reprises dans le passé, l’esprit vital du mouvement de résistance est notre principal allié dans le combat pour le cours politique de Syriza.

En même temps que ce facteur externe, les membres de Syriza qui soutiennent la Plateforme de gauche ont besoin d’une stratégie consciente et permanente. Dans la conférence, il est apparu clairement que les forces existent – et dépassent de loin ceux qui ont ouvertement soutenu la Plateforme de gauche – pour faire face à toute tentative de modérer le programme de Syriza et de pousser la coalition vers la droite.

L’une de nos tâches les plus importantes est d’organiser ces forces, de les engager dans les luttes sociales et de les coordonner en leur donnant une voix politique. Cela peut s’avérer la plus importante contribution afin de mettre un terme aux rêves des barons des médias qui voient Syriza capituler dans le futur devant le modérantisme.

Notre organisation, DEA, combat pour ces objectifs depuis maintenant des années, et continuera à le faire avec les camarades partageant notre contribution commune avec Kokkino et APO, avec ceux qui ont formé la Plateforme de gauche, et avec tous les camarades souhaitant lutter pour une véritable alternative ouvrière à la crise du capitalisme.

La route qui nous attend ne sera pas facile, mais il est clair que l’avenir de la gauche et de la lutte des classes en Grèce dépendra dans une très large mesure du cours que prendra Syriza. Personne ne devrait s’abstenir de la bataille qui se mène pour ce cours politique.

Article publié le 19 décembre 2012 sur socialistworker.org : http://socialistworker.org/2012/12/19/where-is-syriza-headed
Traduit de l’anglais par Jean-Philippe Divès et publié sur ESSF :
http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article27475

Syriza, le pouvoir et la rupture

Andreas Sartzekis

Signe des temps : le Pasok, aujourd’hui à 8 % dans les sondages est actuellement partisan de la proportionnelle intégrale aux élections législatives, pour éviter comme il le dit sérieusement le risque du bipartisme… Lui qui, depuis 1981, a tout fait pour entretenir les procédures antidémocratiques favorisant le partage du pouvoir entre lui et la droite  ! La raison d’un tel réveil est très simple  : les derniers sondages placent en tête le rassemblement de la gauche radicale Syriza, avec environ 30, 5 %, contre 26 % à la droite (et 10, 5 % aux nazis). C’est un fait  : Syriza a aujourd’hui le vent en poupe.

La loi actuelle, qui donne au premier parti un bonus de 50 députés supplémentaires, permettrait peut-être à Syriza de former un gouvernement, ce qui est un cauchemar pour la bourgeoisie grecque !

Une majorité renforcée

Il y a deux semaines, ce regroupement du parti réformiste Synaspismos et de forces de la gauche radicale ou révolutionnaire a tenu une conférence nationale de presque 4 000 délégué.e.s visant à dépasser le stade de regroupement de différentes composantes pour unifier son fonctionnement dans le sens d’une organisation autonome. Résultats  : le courant autour de la majorité de Synaspismos et de son dirigeant Alexis Tsipras a obtenu 75 % des votes, la gauche autour de Lafazanis obtenant 25 %.

Ce résultat appelle de nombreux commentaires, que seule une partie de la presse a émis. Le courant gauche de Synaspismos obtenait auparavant 31%. Alors que Syriza était présentée comme passant à une phase plus à gauche, c’est à un recul de ces positions auquel on assiste en interne, et cela alors que Syriza comprend des groupes révolutionnaires prétendant jouer un rôle clé dans son évolution à gauche, comme DEA, KOE ou le petit groupe Kokkino. En même temps, il est clair que ces données ne suffisent pas à figer l’analyse, mais elles sont pourtant têtues…

Une situation politique complexe

Et ce ne sont pas les contacts que veut maintenir Syriza avec le Pasok qui vont clarifier sa volonté de rupture, comme ce dîner récent de l’un des députés connu de Syriza avec des dirigeants du Pasok dont Anna Diamantopoulou, ex-ministre social-libérale de l’Université favorable à sa transformation en entreprise… Quoi qu’en dise le Premier ministre Samaras, qui fait de Syriza l’équivalent «  extrémiste  » de gauche des nazis de l’Aube dorée, qui ont par ailleurs violemment agressé la semaine dernière un député de Syriza…

Comme en France, tout cela est donc assez compliqué. Évidemment il s’agit de prendre en compte Syriza dans les batailles communes et y compris comme futur parti de gouvernement contre les logiques de la droite et du Pasok. Et il n’est donc pas question, comme le fait le KKE (PC grec) de tirer un trait d’égalité avec les partis au service de la bourgeoisie. Mais en même temps, l’objectif reste bien de construire un parti anticapitaliste indépendant de masse, et il est important de rappeler que bien souvent, dans la rue, le regroupement anticapitaliste Antarsya – qui revient dans les sondages – est plus gros que les forces de Syriza  !

Publié dans : Hebdo Tout est à nous ! 175 (20/12/12)
http://www.npa2009.org/content/syriza-en-gr%C3%A8ce-le-pouvoir-et-la-rupture

Débattre de l’avenir en Grèce

DEA, Kokkino, APO

Du 30 novembre au 2 décembre, la Coalition de la Gauche Radicale, connue sous le nom de SYRIZA, a tenu une conférence nationale comme première étape de la transformation de cette coalition en une formation politique plus unifiée. SYRIZA a été formée en 2004 en tant qu’alliance électorale unissant des organisations de la gauche radicale – elle réunit maintenant plus d’une douzaine de groupes. Mais depuis son impressionnant succès lorsqu’elle a presque gagné les élections nationales au printemps dernier, les rangs de SYRIZA ont été gonflés par l’arrivée de nombreux membres qui ne sont pas affiliés à un des groupes composant la coalition.

L’impact de masse de SYRIZA a été basé sur son rejet du programme d’austérité soutenu par les deux principaux partis de la Grèce, le PASOK de centre-gauche et la Nouvelle Démocratie de centre-droit. A l’opposé, SYRIZA a pris position pour l’annulation immédiate des deux Mémorandums - accords passés entre le gouvernement grec et la « Troïka » composée de l’Union européenne, de la Banque centrale européenne et du Fonds monétaire international qui exigent des coupes sauvages dans les budgets, des privatisations et des lois anti-travailleurs en échange d’un renflouement du système financier de la Grèce.

La conférence a été précédée par une discussion, parmi les groupes membres et dans les sections locales, d’un projet de déclaration proposé par le Secrétariat de SYRIZA (qui est le direction de celle-ci). Nous publions ici une contribution à ce débat de pré-conférence ; celle-ci a été soumise par six membres du Secrétariat de SYRIZA, représentant trois organisations de l’aile gauche de la coalition : la Gauche Internationaliste Ouvrière (DEA), Kokkino (« Rouge ») et le Groupe Politique Anticapitaliste (APO).

Le projet de déclaration publié par le secrétariat de SYRIZA pour la discussion dans les sections au sujet du projet unitaire de la gauche radicale soulève d’importantes questions politiques dans une période critique.

Puisque nous voyons le processus de transformation de SYRIZA en une entité politique unifiée comme principalement un processus de construction d’une unité politique parmi une large partie de la gauche, nous concentrerons notre contribution sur les questions politiques et programmatiques dans le projet de déclaration. Ceci ne signifie pas que nous sous-estimons les questions liées à l’orientation idéologique et stratégique. Au contraire, pour de nombreuses raisons, nous considérons l’engagement explicite de SYRIZA en faveur d’une stratégie anticapitaliste/socialiste comme très appréciable.

Mais nous pensons qu’il est évident que les distinctions et les différences idéologiques entre les divers courants et traditions qui coexistent dans SYRIZA continueront à exister pendant un certain temps, particulièrement autour des questions liées à la réalisation du socialisme. Aussi longtemps que l’unité politique demeure forte, nous croyons que ces différences continueront à servir comme un apport positif et non comme une source de problèmes pour SYRIZA.

Nous croyons que parmi toutes questions soulevées dans le projet de document, les membres et les sections de SYRIZA devraient concentrer leur attention sur celles-ci :

1. Insistons-nous pour prendre position pour un « gouvernement de la gauche, » ou y a-t-il d’autres possibilités pour SYRIZA, étant donné la crise qui mine le gouvernement de coalition ?

Le projet de déclaration affirme que le but principal de SYRIZA devrait être un gouvernement de gauche « avec des racines dans un large front de forces sociales et politiques ». Dans le but de réussir cet objectif, le document déclare que : a) « Nous insistons sur le besoin d’action commune et sur un front uni de la gauche » ; b) « Nous sommes engagés de toutes nos forces dans l’effort pour construire un mouvement social puissant et un mouvement politique de masse » ; et c) « Nous devons renforcer et élargir SYRIZA ».

Cette position est correcte. Elle devrait être défendue et réaffirmée à la Conférence nationale. Cette position a été remise en cause, avec d’autres formulations proposées pour les buts de SYRIZA, telles que :

- « Un gouvernement des forces anti-Mémorandum » : Cette proposition dissimule un soutien à un gouvernement de coalition avec les Grecs Indépendants, le parti dirigé par Panos Kammenos [Note du traducteur : il s’agit d’une scission du principal parti de droite, la Nouvelle démocratie, qui s’oppose au mémorandum, mais dans une perspective nationaliste].

Cette proposition essaie de prendre en compte tant le besoin qu’a SYRIZA de se trouver des alliés que la question qui pourrait se poser quant à la façon de réaliser une majorité parlementaire aux prochaines élections. Mais, en le faisant de cette manière, elle crée des problèmes sérieux pour l’orientation politique et stratégique de SYRIZA. Le parti de Kammenos, en dépit de sa rhétorique anti-Mémorandum, demeure une force néolibérale. Il reste un parti de droite, et il pourrait servir de pilier pour une alternative nationaliste et pro-guerre pour le capitalisme grec en tant que manière d’affronter la crise.

- « Un gouvernement de salut social (ou national) »  : SYRIZA a passé cet essai avec succès entre les élections de mai et de juin (Note du traducteur : quand SYRIZA a résisté à l’énorme pression pour lui faire rejoindre un gouvernement de coalition avec les partis politiques bourgeois afin de mettre fin à l’« instabilité »). Elle doit tenir bon face à la même pression aujourd’hui, même face à la menace d’une impasse économique et d’une crise financière grave.

Un gouvernement de coalition avec un éventail de forces politiques bourgeoises (et peut-être même un parti de droite ?) servirait uniquement à re-stabiliser l’establishment, quelle que soit la forme que ceci prendrait. Un tel gouvernement serait en opposition avec les buts de la gauche et il serait contre les intérêts des travailleurs et de la jeunesse.

Même présentée de la manière la plus séduisante - par exemple, sous forme de gouvernement « d’urgence », avec « une tâche et un mandat spécifiques » - il est impossible d’ignorer les problèmes qu’il créera. Personne ne devrait oublier l’expérience négative de 1989 [Note du traducteur : quand des partis de gauche sont entrés dans un gouvernement de coalition avec la droite, et plus tard dans un gouvernement « d’unité nationale » - une trahison commise avec l’excuse que le nouveau gouvernement aurait « la tâche et le mandat spécifiques » de traiter un scandale important de corruption].

2. La promesse de terrasser l’austérité

SYRIZA est maintenant explicitement engagée en faveur d’une annulation unilatérale des Mémorandums et toutes les lois d’austérité par un « gouvernement de la gauche. » Cette position a été réitérée au parlement par Alexis Tsipras.

SYRIZA doit combiner cette position avec un soutien aux revendications du peuple en lutte, autour de la restauration des salaires et des pensions, de la protection des écoles et des hôpitaux publics et de l’annulation des tentatives de défaire les lois du travail. Ces revendications doivent être les premières priorités pour SYRIZA, défendues par tous les moyens nécessaires.

Nous comprenons les difficultés financières auxquelles un gouvernement de gauche fera face et – en conséquence - le temps et l’effort qui sera nécessaire pour se concentrer sur ce front. Dans le programme électoral de SYRIZA, nous avons un aperçu de notre réponse à cette question - avec la promesse d’annuler immédiatement les coupes pour les travailleurs ayant les salaires et les pensions les plus bas et d’annuler graduellement les coupes jusqu’aux niveaux moyens de salaire et de pension.

Cette position est très différente de celles exprimées par quelques dirigeants qui parlent de « geler » les salaires et des pensions à leur niveau actuel et qui s’engagent seulement à promettre qu’il n’y aura plus de mesures d’austérité. Ce sont des positions politiques totalement différentes, et l’ambiguïté doit être levée par SYRIZA.

3. Les ressources nécessaires pour financer les mesures populaires d’un gouvernement de gauche

C’est l’argument le plus sérieux mis en avant par nos ennemis. La réponse de SYRIZA doit être construite sur l’engagement le plus clair sur trois positions :

- a) Arrêt immédiat des paiements et annulation immédiate de la dette

Avec beaucoup d’autres camarades, nous soutenons la politique d’un arrêt immédiat et unilatéral du paiement des intérêts et de l’annulation de la dette.

SYRIZA a choisi une approche plus « complexe » mais également contradictoire, qui demeure ouverte à quelques interprétations dangereuses, parmi lesquelles un audit de la dette, l’annulation d’une grande partie de celle-ci (mais pas de sa totalité), un moratoire sur le paiement de la dette, un report volontaire des délais de paiement négocié avec les créanciers et, enfin, un remboursement du reste de la dette dans de meilleures périodes économiques sur la base « d’une clause de taux de croissance. » Toutes ces mesures laissent la gestion générale des questions liées à la dette au niveau européen.

Mais à partir du « premier jour au pouvoir » un dilemme crucial émergera pour SYRIZA : un gouvernement de gauche continuera-t-il de payer les usuriers locaux et internationaux ? Si nous continuons les paiements, qui se montent aujourd’hui à plus de 11 milliards d’euros chaque année, cela saignera les fonds publics et conduira, chaque année, à la nécessité d’imposer un nouveau « paquet » d’austérité.

Continuer de rembourser les créanciers est pratiquement impossible – cela représente plus de 50% des dépenses publiques annuelles - sans aide financière étrangère. Puisque nous savons que la Troïka ne continuera pas à financer un gouvernement de gauche qui mettra fin à l’austérité, le choix que nous devons faire – mettre fin aux paiements - est inévitable. Mais il doit être fait avec une clarté qui activera les forces sociales pour soutenir cette action, tout en neutralisant les forces sociales hostiles

- b) Taxation du capital et de la richesse

Le projet de déclaration propose de manière correcte des mesures pour imposer la richesse accumulée. Mais il obscurcit la question cruciale qui est l’imposition des profits des grandes entreprises. La position défendue par SYRIZA pendant les élections - un taux d’imposition de 45% sur les profits doit être réaffirmée ou remplacée par une autre proposition tout aussi concrète.

Contrairement à ce que nous avons entendu de la part des médias, des centaines de grandes entreprises ont fait des bénéfices significatifs pendant la crise. Même le FMI et l’UE arguent maintenant du fait qu’il est impossible de traiter les problèmes fiscaux des Etats tant que le capital continue à profiter d’une ’immunité fiscale. Naturellement, une telle politique d’imposition sur le capital doit être combinée avec des mesures de contrôle de l’économie, afin de supprimer la fuite des capitaux ou une rébellion fiscale des entreprises.

Cette mesure, comme la fin du paiement de la dette, est également inévitable et doit être faite directement. De cette façon, nous montrerons que nous voyons le caractère d’un gouvernement de gauche comme simplement « transitoire » et comme une étape vers le socialisme.

- c) Nationalisation des banques et des entreprises publiques privatisées, sous le contrôle démocratique et public des travailleurs

C’est le troisième aspect de la sécurisation non seulement des ressources financières mais des outils nécessaires pour soutenir et défendre une politique populaire favorable aux travailleurs. C’est un autre engagement électoral de SYRIZA qui doit être réaffirmé et mis en avant de manière consistante.

Nous devons insister sur l’exécution de notre programme de nationalisation - d’abord et surtout des banques, mais également des entreprises publiques qui ont été privatisées et de celles qui sont en cours de privatisation en ce moment. Ce programme doit être effectué sans payer de compensation aux grands actionnaires et en défiant, si nécessaire, les règles et les régulations du marché, les traités européens concernant le libre échange et la concurrence, etc.

Si on prend en compte l’effondrement économique et social provoqué par la politique des Mémorandums et aussi le manque des fonds publics dont SYRIZA héritera des gouvernements des Mémorandums, même une seule nationalisation, si elle doit être effectuée en rachetant des actions des actionnaires, sera impossible et socialement injuste. Un gouvernement de gauche ne pourra pas plus exercer une politique en faveur des travailleurs ou résister aux attaques des forces capitalistes s’il ne se dirige pas immédiatement vers un programme de nationalisations de masse.

4. Affronter le chantage de l’Union européenne

Pendant la période pré-électorale nous avons formulé la position « Pas un seul sacrifice pour l’euro ».

Cela signifiait qu’un gouvernement de gauche : a) refuserait l’austérité sauvage exigée par l’UE en tant que moyen de sauver la zone euro ; b) porterait au niveau européen ce refus de se soumettre à l’austérité, en plaçant ses espoirs dans l’appui actif du mouvement des travailleurs et de la gauche internationale ; et c) refuserait de s’identifier à ces sections de dirigeants européens (tels François Hollande, Mariano Rajoy, Mario Monti, etc.) qui peuvent soutenir des politiques plus flexibles au sujet de la dette, mais qui insistent pour sur des programmes d’austérité afin de traiter la crise de la zone euro.

Aujourd’hui, l’éruption des luttes en Europe du Sud et la popularité de notre position parmi les autres forces de gauche exigent de nous de maintenir le slogan « Pas un seul sacrifice pour l’euro » et d’en faire une partie de l’action politique quotidienne en tant que caractéristique unifiante minimum de SYRIZA.

5. Réaffirmer le caractère véritablement antiraciste de la politique de SYRIZA

Le projet de déclaration minimise l’engagement à s’opposer au racisme de la part de la grande majorité des forces dans SYRIZA. Cet engagement, que nos ennemis utilisent contre nous, était clair pour le peuple pendant les élections, quand ils nous ont propulsés à nos 27% des votes.

Affirmer la nécessité d’annuler « Dublin 2 » [Note du traducteur : un traité qui oblige la Grèce à garder tous les immigrés entrant dans l’UE à l’intérieur de son territoire et à ne pas leur permettre de voyager vers d’autres Etats de l’UE] - ce qui serait une avancée démocratique importante qui permettrait à des immigrés d’acquérir des documents de voyage afin de quitter la Grèce - n’est pas suffisant. Cette position est mentionnée dans le programme du parti d’extrême-droite LAOS et même dans le programme de l’Aube Dorée néo-nazie.

La question cruciale pour SYRIZA est sa position en faveur de l’égalité des droits à assurer à tous les immigrés qui souhaitent rester en Grèce. Il ne devrait y avoir aucun recul cette position. Sur cette base, SYRIZA devrait insister sur trois points principaux :

- a) Le problème, ce n’est pas les immigrés mais le racisme.

Si nous acceptons que l’immigration est un problème, même si nous promettons de le « résoudre d’une manière sensible et humanitaire », nous aurons déjà fait la première et cruciale concession à la pression du racisme.

- b) Nous sommes en opposition totale aux politiques nationales et européennes de contrôle des frontières.

Nous sommes contre les chasseurs de têtes, FRONTEX, la transformation des garde-côtes en une force militaire contre les immigrants et contre des barrières et des champs de mine le long des frontières.

- c) Nous sommes pour la légalisation pour tous les immigrants qui souhaitent rester dans le pays.

L’histoire de SYRIZA montre que c’est la politique radicale qui fonctionne, même dans les élections, et pas l’ajustement aux pressions qui s’exercent sur nous ou le glissement vers des directions conservatrices.

6. Quel genre d’« élargissement » pour SYRIZA ?

Nous avons commencé notre contribution à partir de la position affirmant que l’appel pour un gouvernement de gauche est basé sur une politique d’unité de la gauche, avec des initiatives systématiques de SYRIZA vers le Parti Communiste, ANTARSYA et d’autres forces de gauche. C’est ce genre d’« élargissement » que nous continuerons à soutenir comme première priorité.

Cet engagement ne devrait pas changer à cause des réponses négatives données par les directions d’autres forces politiques. Par exemple, au plus la direction du Parti Communiste glisse vers l’isolationnisme et sa position claire mais unique qu’une victoire de la classe des travailleurs est impossible à l’heure actuelle, plus SYRIZA doit insister, sérieusement et de façon responsable, sur des initiatives en direction d’une action commune.

Cet engagement n’est pas en contradiction avec le fait de s’adresser à de grandes parties de la base sociale de la social-démocratie. Au contraire, l’insistance sur les luttes, sur la politique radicale et sur la présentation de propositions politiques alternatives claires est destinée à attirer des milliers et des milliers de gens des classes populaires qui ont placé leurs espoirs dans la social-démocratie par le passé.

Les 27% de votes pour SYRIZA ont été le résultat de son développement historique et de son attitude globale pendant toute une période, et pas le résultat de quelques défections de personnalités connues du PASOK.

Dans la situation actuelle, avec la désintégration du PASOK, nous croyons que SYRIZA doit être agressif et audacieux quand il s’adresse à la base du PASOK pour la gagner mais qu’elle doit également faire très attention quand elle en vient à accepter des membres de haut niveau du PASOK. Nous croyons que les groupements ou les individus qui ont occupé des responsabilités gouvernementales ou des rôles politiques centraux dans le PASOK par le passé n’ont aucune place dans les sections ou sur les listes électorales de SYRIZA.

Le 19 décembre 2012

Antonis Davanellos, membre du Secrétariat de SYRIZA, DEA
Panos Kosmas, membre du secrétariat de SYRIZA, Kokkino
Sotiris Martalis, membre du secrétariat de SYRIZA, DEA
Vasilis Papakostas, membre du secrétariat de SYRIZA, Kokkino
Petros Psareas, membre du secrétariat de SYRIZA, APO
Giorgos Sapounas, membre du secrétariat de SYRIZA, APO

Traduction par Panos Petrou (du grec vers l’anglais) et de Jean Peltier (de l’anglais vers le français pour Avanti4.be).