Dossier : Cuba à la croisée des chemins (II)

Roger Burbach, Samuel Farber 29 juillet 2013

Nous profitons de la fête nationale cubaine – le 26 juillet célèbre l’attaque de la caserne de la Moncada à Santiago de Cuba le 26 juillet 1953 qui peut être considéré comme le premier acte de la révolution cubaine – pour poursuivre notre série d’articles sur les choix politiques et économiques qui se discutent aujourd’hui à Cuba et qui influeront fortement sur l’avenir de l’île.

Un printemps cubain ?

Roger Burbach

Cuba connait une période féconde d’expérimentations et de débats. Cela fait presque sept ans que Raúl Castro a remplacé son frère Fidel, d’abord comme président intérimaire en 2006 et ensuite comme président depuis 2008. Sous Raúl, le pays connaît une transformation progressive de l’économie tandis qu’émerge un discours critique favorable au démantèlement du modèle communiste autoritaire.

Julio Díaz Vásquez, un économiste qui travaille à l’Université de La Havane déclare ; « Avec l’actualisation du modèle économique, Cuba affronte des défis complexes (…) dans ses institutions sociales et politiques (…). L’héritage du modèle soviétique rend nécessaire de renverser les barrières érigées par l’inertie, l’intransigeance et la double morale ». Et il ajoute : « Ces imperfections ont produit des déficiences dans la démocratie cubaine, ses libertés créatrices et dans la participation de ses citoyens » (1).

Parmi les principaux changements qui ont eu un écho international figure le décret qui est entré en vigueur le 14 janvier 2013 et qui permet aux Cubains de voyager à l’étranger sans une autorisation spéciale. Ils peuvent également désormais acheter et vendre comme bon leur semble des maisons et des voitures, ce qui constitue la première reconnaissance de facto de la propriété privée depuis le début de 1960, quand l’Etat avait virtuellement pris le contrôle de toute propriété.

A la campagne, les terres en friche – qui constituent près de la moitié des terres cultivables – sont en train d’être distribuées en usufruit pour dix ans en parcelles de dix hectares chacune, avec la possibilité de les renouveler au bout du terme fixé. Les autorités affirment qu’il y a 172.000 nouveaux produits agricoles. Il existe 181 types d’occupations professionnelles, comme restaurateur, coiffeur, chauffeur de taxi, plombier et cordonnier, qui sont aujourd’hui autorisées comme activités de « travailleurs pour leur propre compte », ou travailleurs indépendants. En 2012, 380.000 personnes faisaient partie de cette catégorie, sur une force de travail totale de 5 millions de Cubains.

131 linéaments

Le changement le plus significatif contre le vieil ordre économique s’est produit quand, en avril 2011, le 6e congrès du Parti communiste a approuvé 131 « linéaments ». Un mélange de mesures et de recommandations dans lesquels on prend position pour l’autonomie des entreprises d’Etat, pour une expansion des coopératives, de nouvelles lois du travail, des changements dans les systèmes d’allocations et même des modifications dans le rationnement alimentaire. Un comité de plus de 90 personnes, dirigé par le ministre de l’Economie Marino Murillo, est chargé de mettre en œuvre cette politique.

D’après Armando Nova, du Centre pour l’Etude de l’Economie Cubaine, la principale faiblesse de ces linéaments est qu’ils ne reposent pas sur un véritable diagnostic de l’économie cubaine. Sa faible productivité, ainsi que son important déficit commercial, spécialement en produits agricoles, sont connus. Mais on n’analyse pas comment dépasser ces problèmes systémiques. Les linéaments ne contiennent pas une conceptualisation adéquate sur où se dirige la société. On parle encore de socialisme, « mais de quel type de socialisme s’agit-il ? » demande Nova.

Ce nouveau socialisme ressemble à celui que Lénine avait appliqué avec la Nouvelle Politique Economique (NEP) quand la Russie soviétique a autorisé une production paysanne privée à petite échelle et des commerces privés. Quel devrait être le rôle de la propriété privée à Cuba et comment une nouvelle économie pourrait-elle éviter la montée des inégalités ? Il s’agit là de questions critiques qui n’ont pas vraiment été abordées par le 6e congrès du Parti communiste cubain.

Plusieurs pensées économiques

Il existe différentes écoles de pensée sur la manière dont l’économie doit évoluer. Camila Piñeiro Harnecker, dans «  Visions sur le socialisme qui guide les changements actuels à Cuba », décrit trois versions différentes : a) une position étatiste, largement incarnée dans la « vieille garde » du Parti ; b) une perspective de « marché socialiste », soutenue par de nombreux économistes et c) une position « autogestionnaire », qui appelle à un développement démocratique et soutenable, principalement au travers de la promotion de coopératives » (2).

a) Les étatistes admettent que Cuba est confrontée à de sérieux problèmes économiques, mais ils argumentent que ceux-ci ne peuvent être corrigés que par un Etat plus efficace et non par le démantèlement de l’Etat. Selon eux, il faut plus de discipline et une plus grande efficacité dans les entreprises et les industries d’Etat. Une perte de contrôle de l’Etat pourrait signifier une plus grande désorganisation et même permettre la résurgence de tendances capitalistes. Cette position donne en exemple ce qui s’est passé dans l’Union soviétique à la fin des années 1980 quand on a mis un terme au contrôle central des entreprises d’Etat.

La position étatiste est particulièrement forte parmi les bureaucrates des niveaux intermédiaires et parmi les cadres du Parti, qui craignent de perdre leur statut et leurs revenus si l’on met un terme au contrôle direct de l’Etat sur l’économie cubaine. Certains directeurs d’entreprises militaires expriment également cette tendance bien que, de manière surprenante, de nombreux officiels, y compris Raúl Castro, soient en faveur de la décentralisation et d’une plus grande utilisation des mécanismes de marché.

b) Les partisans d’une économie socialiste de marché soutiennent que c’est seulement au travers du marché que l’on pourra libérer les forces productives de Cuba. L’Etat doit garantir plus d’autonomie ou d’indépendance aux entreprises et permettre que les dynamiques compétitives augmentent la productivité et l’efficacité du marché. Dans le court terme, la privatisation et la marchandisation sont nécessaires, même si cela entraîne une augmentation de l’inégalité, l’exploitation des travailleurs salariés et la dégradation environnementale. Pendant que le pays se développe, l’Etat peut niveler les différences et redistribuer les nouveaux profits dégagés sous forme de programmes sociaux.

Les économistes qui soutiennent le « marché socialiste » tendent à se situer dans ce qu’on appelle les « milieux académiques », les instituts et les centres de recherche dont bon nombre sont liés à l’Université de La Havane. Le milieu académique tourne ses regards vers les expériences chinoise et vietnamienne, et particulièrement leur expérience de l’accueil des investissements étrangers, bien qu’ils pensent que Cuba puisse faire un meilleur travail dans le contrôle de la corruption. Cette position trouve également des appuis parmi les technocrates de l’Etat et certains directeurs qui veulent que leurs entreprises s’étendent et soient plus rentables quand elles seront privatisées.

Les travailleurs « à leur propre compte » et la plupart des gens apportent également un soutien significatif à cette voie vers l’économie de marché car ils pensent qu’ils peuvent, comme dans le monde occidental ou en Chine, en tirer profit en termes de prospérité matérielle si l’on permet une plus grande liberté d’initiative aux individus et aux entreprises privées.

c) La position autogestionnaire, que défend Camila Piñeiro, a une différence fondamentale avec la vision des économistes sur la manière de rompre avec le vieux modèle étatiste. Au lieu de revenir à la concurrence et au marché pour augmenter la productivité, ce sont les valeurs socialistes démocratiques de participation, d’association et de solidarité qui devraient être au cœur du travail et de la nouvelle économie.

Le contrôle ne devrait donc pas venir d’en haut mais de la base dans la mesure où les travailleurs s’engagent dans l’autogestion et dans l’expression de leurs préoccupations sociales et économiques. Piñeiro écrit : « Les autogestionnaires soulignent la nécessité de promouvoir une conscience socialiste, la solidarité et l’engagement révolutionnaire avec ceux qui ont été historiquement marginalisés. Ces principes peuvent être pratiqués dans les coopératives et dans les entreprises municipalisées et doivent être destinés à élever la conscience et la productivité dans les lieux de travail ».

Piñeiro admet que le soutien à la position autogestionnaire est moins consolidé et qu’il est appuyé par des intellectuels et par ceux qui sont le plus en prise avec les débats internationaux sur le socialisme du XXIe siècle. L’un des problèmes est que le vieux modèle étatiste utilisait les termes de « participation », d’ « autonomie » et de « contrôle des travailleurs » pour caractériser les rapports sociaux dans les industries, les entreprises et les coopératives et maintenant, à Cuba, ils sont délégitimés. Aujourd’hui, ceux qui tentent de rénover ces termes sont habituellement vus comme des utopistes qui tentent de ressusciter des politiques qui ont échoué.

La revue « Temas »

La revue bimestrielle « Temas » est l’un des principaux foyers du débat sur les nouvelles directions de l’économie. Son éditeur, Rafael Hernández, a dit dans une interview que « le processus de changement est lent mais irréversible. Le problème est de savoir si l’amélioration dans la situation économique peut être suffisamment rapide pour maintenir le soutien du peuple à la base. Les coopératives qui existent aujourd’hui uniquement dans le secteur agricole doivent s’étendre aux petites manufactures et aux services » (3).

Il se rend compte qu’il faut mettre dans le coup le secteur des professionnels et des techniciens, qui constitue un quart de la population active de Cuba grâce au développement historique de l’enseignement public à tous les niveaux. « Leur talent doit être mis à profit dans le processus de changement économique et social. Nous avons besoin d’un secteur public et non d’un secteur gouvernemental ».

Il utilise comme exemple la nécessité de faciliter les soins aux personnes âgées. « Ma mère avait la maladie d’Alzheimer. J’ai du la soigner à la maison, mais elle aurait eu de meilleurs soins et dans un meilleur cadre si les docteurs et le personnel médical spécialisé étaient capables de se rendre au domicile des personnes, que ce soit sous forme de coopératives ou de lieux d’attention médicale soutenus par une combinaison de subsides du gouvernement et des apports des familles ».

Hernández soutien également que les revues, journaux et publications en général doivent être responsables devant le public et non devant l’Etat. « Des revues comme ‘Temas’ devraient être l’œuvre de leurs travailleurs et de leurs conseils éditoriaux et répondre aux intérêts du public - et ‘Temas’ fonctionne en fait déjà de cette manière. »

Il suggère également un débat sur la démocratie et le socialisme à Cuba. Dans les pages de ‘Temas’ est récemment paru un article de Julio César Guanche ; « La participation citoyenne dans l’Etat cubain ». Après de longues considérations sur la centralisation du pouvoir présidentiel à Cuba et les limites de l’Assemblée Nationale du Pouvoir Populaire, Guanche appelle à un nouvel « ordre collectif » qui comprenne « l’Etat, la sphère publique, les organisations de masse et les groupes citoyens (…) guidés par les principes d’autonomie et de coopération, avec la participation directe des bases (populaires) ».

Il soutient que Cuba devrait se rapprocher du modèle du nouveau « constitutionnalisme latino-américain », tel qu’il s’est manifesté au Venezuela, en Bolivie et en Equateur, où les Assemblées Constituantes ont fait de nouvelles constitutions qui assument les principes de la démocratie représentative mais aussi de la démocratie directe. Guanche conclu que pour « actualiser » ou mettre à jour les institutions cubaines et « radicaliser le socialisme démocratique », Cuba a besoin de son propre « processus national constituant ».

Gagnants et perdants ?

Une question décisive est : que va signifier le processus de modernisation de l’économie cubaine en termes d’égalité sociale et économique ? Bénéficiera-t-il à tous ou y aura-t-il « des gagnants et des perdants », comme sous le capitalisme ? Dans une publication du Centre pour l’Etude de l’Economie Cubaine, Mayra Espina Prieto, analyse l’impact social des politiques issues des 131 linéaments du 6e congrès du PCC.

Dans la partie positive de son évaluation, elle voit une augmentation des opportunités personnelles au travers de la création d’une économie « multi-protagonique » qui inclut un « mélange d’entreprises capitalistes, de coopératives, de producteurs agricoles qui utilisent la terre en usufruit, de travailleurs à leur propre compte, etc. ».

En même temps, elle tire la sonnette d’alarme sur la nature précaire de bon nombre des nouvelles formes d’emploi car elles peuvent augmenter les niveaux de pauvreté. Presque tous les 181 emplois autorisés « pour son propre compte » exigent peu de qualification et génèrent donc de faibles revenus, reproduisant ainsi le phénomène de l’économie informelle largement connu dans d’autres pays d’Amérique latine et qui est une des causes de la pauvreté.

Mon expérience personnelle dans le centre et dans la Vieille Havane confirme ces préoccupations. Entre les mois d’avril et novembre 2012, quand j’ai visité Cuba, j’ai constaté une augmentation significative des vendeurs de fruits et de légumes, un grand nombre de cafés marginaux et de gens tentant de faire des affaires avec les touristes étrangers, que ce soit en offrant de simples services comme les cyclo-taxis ou la compagnie sexuelle de femmes et d’hommes. Quand je parlais à ces personnes, leurs réponses indiquaient que beaucoup d’entre elles avaient perdu leur emploi « formel », vu que les entreprises d’Etat étaient en train de licencier les travailleurs excédentaires afin d’augmenter l’efficacité et la productivité.

Mais, comme le dit Rafael Hernández ; « C’est aussi une poussée d’en bas. Les gens ont supporté beaucoup de choses depuis la disparition de l’aide soviétique, il y a vingt ans. Ils veulent maintenant avoir une vie meilleure. Si nous obtenons de bons résultats économiques, il y aura un soutien populaire à la participation et à l’ouverture démocratique ». Julio Díaz Vázquez m’a dit : « Il y a à Cuba plus de critiques que jamais auparavant. Il faudra voir si on pourra en finir avec le vieux système économique et si nous sommes capables de construire une nouvelle société ».

A Cuba, les temps sont donc aux défis. Il est possible que j’abuse de la métaphore en écrivant que sa société est en train de vivre un « printemps ». Mais si une quelconque combinaison des trois visions parvient à faire avancer l’économie cubaine, il est possible qu’il y ait réellement un printemps à Cuba.

Roger Burbach est directeur du Centre pour l’Etude des Amériques (CENSA) à Berkeley, Californie. Il collabore à la revue « Nacla ». Il a travaillé à l’Université du Chili sous le gouvernement du président Salvador Allende.

Source : www.sinpermiso.info
Traduction française pour Avanti4.be : Ataulfo Riera

Notes :

(1) Julio A. Díaz Vázquez, « Cuba : actualización del modelo económico-social », Centro de Investigaciones de la Economía Internacional, Universidad de La Habana, manuscrit, 2012.
(2) Revue « Temas », La Havane, avril-juin 2012, pp.46-55.
(3) Entretien avec Julio A. Díaz Vázquez, novembre 2012.

Le Parti unique est l’obstacle principal

Samuel Farber

Bien que le monopole du pouvoir du Parti Communiste de Cuba (PCC) puisse être compatible avec un certain degré de libéralisation – à savoir un relâchement du contrôle que l’Etat exerce sur certains aspects de la vie économique et sociale –, ce monopole politique constitue l’obstacle principal à la démocratisation véritable de la société cubaine. C’est pour cela qu’il est indispensable de s’opposer à ce monopartisme et d’empêcher que toute opposition reste dans les mains de la droite financière et pro-capitaliste.

Le pouvoir du Parti unique est évident malgré tout ce que peut prétendre le soi-disant « Pouvoir Populaire », spécialement au niveau local. Avec les Forces Armées et leur Groupe d’Administration des Entreprises (GAESA – Grupo de Administracion Empresarial S.A.) plus particulièrement, dirigé par Luis Alberto Rodríguez López-Calleja, un gendre de Raúl Castro, le pouvoir économique du Parti est indiscutable.

Le contrôle et la censure des médias au travers de la presse officielle et de la radiotélévision contrôlée par l’Institut Cubain de Radio et Télévision (ICRT) sont moins visibles, mais il n’en reste pas moins que les médias sont intimement et indissociablement liés au pouvoir monopolistique du PCC.

Ce n’est pas par hasard que les « orientations » sur ce que les médias doivent dire et comment ils doivent le dire proviennent du Département idéologique du Comité Central du PCC dirigé par Rolando Alfonso Borges.

D’un point de vue historique, nous pouvons voir que l’élimination des médias d’opposition ou indépendants, depuis le ‘Diario de la Marina’ de l’extrême-droite jusqu’au ‘Lunes de Revolución’ de la gauche indépendante, a été achevée entre 1960 et 1961. Cela a constitué une partie des mesures qui ont rendu possible la création du Parti unique et de la pensée unique. Ce furent d’abord les Organisations Révolutionnaires Intégrées (ORI), puis le Partido Unido de la Revolución Socialista (PURS), puis finalement (en 1965) le Parti Communiste Cubain (PCC).

La presse officielle n’a aucun scrupule à cacher ce que le gouvernement ne veut pas que les gens sachent. Par exemple, elle a récemment occulté une bonne partie des scandales qui ont éclaté dans les hautes sphères du gouvernement, notamment celui de la compagnie aérienne nationale Cubana de Aviación.

La presse a également observé un silence absolu sur une question d’intérêt national telle que l’installation de câbles de fibre optique tirés depuis le Venezuela, censée augmenter considérablement la « connectivité » d’un système très déficient que le gouvernement s’était engagé à améliorer.

En relation avec la politique étrangère, la couverture de la presse officielle est également scandaleuse. Autant ‘Granma’ que ‘Juventud Rebelde’ font leur possible pour cacher des nouvelles négatives concernant des dirigeants de pays étrangers entretenant des relations amicales avec le gouvernement cubain, ceux de Russie et de Chine notamment, plus encore quand il s’agit d’alliés proches tels que le président du Venezuela, Hugo Chávez.

La couverture du « printemps arabe » a été honteuse. Comme l’Egyptien Moubarak était un allié proche des Etats-Unis, la presse cubaine a favorisé le mouvement d’opposition. Mais comme le régime assassin des Assad en Syrie a été un allié historique du gouvernement cubain et autant de l’URSS que de l’actuel gouvernement russe, alors la presse officielle a mélangé la vérité avec les mensonges les plus éhontés afin d’assurer une couverture médiatique très favorable au gouvernement syrien.

Les médias officiels contrôlent également les critiques, telles que reflétées par les lettres de lecteurs que Granma publie hebdomadairement. Cette rubrique est censée promouvoir certains changements dans l’économie et publie ainsi beaucoup de plaintes sur le mauvais fonctionnement de bureaucrates de bas et moyen niveau, tout en veillant à ne publier aucune critique sur les politiques des dirigeants de haut niveau ou du PCC en tant que tel.

Un éditorial récent dans la revue catholique ‘Espacio Laical’ [Espace Laïque] a proposé qu’en 2018, à l’expiration des deux périodes consécutives de cinq ans que Raúl Castro aura passées au pouvoir, le gouvernement établisse une élection directe pour la présidence, présentant des candidats ayant des points de vue politiques et idéologiques différents et qui ne soient pas nécessairement membres du PCC. [1]

Auparavant, l’intellectuel catholique Lenier González Medros avait proposé « la refonte radicale des institutions d’Etat et de l’architecture de l’actuel Parti Communiste de Cuba pour qu’il puisse accueillir en son sein toute la diversité nationale » [2], en d’autres mots, que celui-ci cesse d’être communiste et qu’il se convertisse en ce qu’il proclame être aujourd’hui mais ne l’est pas : le Parti de la Nation Cubaine.

Les deux propositions sont plus limitées et certainement beaucoup plus diplomatiques que celles proposées dans ce texte. Cependant, même si elles ne sont appelées que propositions, celles-ci ne sont tout bonnement pas réalisables sans l’abolition du monopartisme. Mais les dirigeants du PCC ne sont pas bêtes et ils savent très bien que ces propositions menaceraient leur pouvoir et mettraient à mal la conception stalinienne qu’ils ont du socialisme et du mal nommé « centralisme démocratique », entre autres caractéristiques fondamentales du PCC.

Même dans le cas très improbable où l’une de ces deux propositions se réaliserait, alors le plus probable est que les Forces Armées prennent le pouvoir et dissolvent un PCC qui se serait transformé en un parti pluraliste. D’ailleurs, ce renversement peut se produire pour d’autres motifs une fois que Fidel et Raúl Castro seront morts.

Quant à la proposition de González Mederos, il n’est pas surprenant qu’elle soit liée à une vision de la société cubaine – du nom de Casa Cuba [3] – qui ignore les profondes différences du pouvoir politique, les différences de classe et de race et toutes les autres dimensions conflictuelles de la société cubaine « réellement existante ».

Et c’est précisément en raison de ces conflits que la liberté d’organiser des associations et des partis politiques est nécessaire, afin que les gens – ouvriers, paysans, Noirs, femmes et homosexuels, entre autres – puissent s’organiser politiquement dès lors qu’ils le considéreront comme opportun.

Pour que les mouvements sociaux indépendants qui surgiraient dans l’île puissent s’organiser comme des partis afin de lutter au niveau politique national pour des causes qui sont très difficiles à défendre au niveau local ou social, il est nécessaire d’abolir le monopole politique du PCC garanti par la Constitution en vigueur.

Comme nous le savons, le monopole constitutionnel du PCC s’étend à celui des organisations officielles de masse comme la Confédération des Travailleurs Cubains (CTC) et la Fédération des Femmes Cubaines (FMC), ce qui constitue un grand obstacle à toute tentative de défense indépendante de travailleurs, femmes et autres groupes. L’expérience de l’organisation indépendante de femmes Magin [du nom de la Française Nathalie Magin qui fut brigadiste internationale à Cuba], dissoute au milieu des années nonante, constitue un exemple pertinent. Surtout parce que ce groupe n’était ni dissident ni oppositionnel, même s’il a bien eu des différends avec la FMC (Fédération des femmes cubaines) sur des questions controversées telles que le « jineterismo » [une « jinetera » est une cavalière ; cette image est couramment utilisée à Cuba pour former des euphémismes faisant référence à la prostitution].

Une fois privé de son monopole constitutionnel et, partant, de tous les privilèges qu’il s’est approprié durant son large contrôle de la vie publique, le PCC pourrait se convertir en une organisation où l’on s’engagerait volontairement et qui vivrait des cotisations et des dons de ses membres et sympathisants.

Le nombre de partis et d’organisations politiques sur l’île dépendrait en dernière instance des conflits et divergences existant dans la société cubaine « réellement existante ». Mais le plus important serait d’établir le principe selon lequel aucune méthode légale, administrative ou policière ne peut aboutir à faire obstacle à la création de nouvelles organisations politiques et de type parti. [4]

Il vaut la peine d’ajouter que malgré le faux parallèle que les porte-paroles du régime tracent entre le PCC et le Parti Révolutionnaire Cubain (PRC, fondé en 1892) dirigé par José Martí, ce parti n’était pas un parti dans le même sens que ce que l’on discute ici : à savoir une organisation qui formule des propositions systématiques pour le gouvernement et l’administration d’un Etat constitué.

Le PRC de Martí était organisé dans un seul but : mener à bien une guerre nécessaire pour réussir l’indépendance du pays et le mettre sous un contrôle civil. Jamais il n’a prétendu représenter une pensée unique en ce qui concerne tout type de questions sociales et économiques.

Une république socialiste démocratique basée sur le contrôle ouvrier, paysan et populaire est incompatible avec le monopole politique, quelle que soit l’organisation qui l’incarne. L’expérience yougoslave a démontré que l’authentique autogestion au niveau local ne pouvait fonctionner pleinement que s’il y avait une planification démocratique – non dictée par un parti unique ou le marché – de l’économie et de la nation envisagée comme un tout.

En effet, puisqu’elles affectent la société et l’économie dans leur ensemble, les décisions ayant trait à des questions vitales comme le taux d’accumulation (au sens des divers fonds d’investissement : productifs, sociaux, salariaux), la consommation, la politique salariale, les impôts ou les prestations sociales ne peuvent être prises en tant que telles au niveau local de chaque lieu de travail.

Pour nous qui sommes pour l’établissement d’un socialisme autogestionnaire, il est nécessaire de dire clairement que le monopole politique du PCC ne va pas s’abolir automatiquement. Ce n’est qu’un mouvement démocratique à partir du bas qui peut atteindre cet objectif.

L’autogestion ouvrière requiert une motivation et un engagement de la part des travailleurs urbains et ruraux qui n’existe pas dans une société où la grave situation économique a stimulé l’esprit de débrouillardise – qui va bien sûr jusqu’à l’aspiration à émigrer –, ce qui met tout l’accent sur l’effort de l’individu pour sa famille mais non pour la collectivité en tant que telle.

Mais ce qui peut motiver les gens à s’intéresser et à lutter pour la démocratisation de leurs lieux de travail et de tout le pays, c’est précisément un mouvement démocratique, construit depuis « le bas ».

Traduction A l’Encontre, article publié, le 10 novembre 2012, sur le site havanatimes.org ; site en langue anglaise et espagnole, dont le sous-titre est « Open-minded writing from Cuba »

Samuel Farber est né et a grandi à Cuba. Il a publié de nombreux articles et livres sur ce pays. Il écrit pour différents sites de la gauche anticapitaliste. Son dernier livre est « Cuba Since the Revolution of 1959 ». A Critical Assesment. Ce livre a été publié par HaymarketBooks, en 2011.

Source : alencontre.org
Traduction : À l’Encontre, article publié, le 10 novembre 2012, sur le site havanatimes.org ; site en langue anglaise et espagnole, dont le sous-titre est « Open-minded writing from Cuba »

Notes

[1] « Cuba : la elección presidencial y el destino de la naciõn ». Espacio Laical, Suplemento Digital No. 211/octubre 2012.
[2] Lenier González Mederos, « Iglesia Católica y nacionalismo : los retos tras la visita del papa Benedicto XVI” Espacio Laical. Suplemento Digital No. 177/Mayo 2012, 4.
[3] Ibid., 4.
[4] Concernant l’ingérence étrangère dans ce processus, et plus particulièrement celle des Etats-Unis, il serait parfaitement légitime et démocratique de l’interdire légalement une fois que les ressources de communication et d’éducation politiques disponibles sur l’île auraient été distribuées équitablement entre les différents partis et organisations politiques s’engageant à n’avoir recours qu’à des moyens pacifiques pour résoudre les conflits.