Dossier Brésil : La fin de la « révolution passive » ?

Eduardo Lucita, Guillermo Almeyra, Henrique Carneiro, Massimo Modonesi 2 juillet 2013

L’expérience brésilienne de ces dix dernières années de gouvernements « progressistes » (deux de Lula et celui, actuel, de Dilma Rousseff) se caractérise par ce que Gramsci appelait une « révolution passive », c’est à dire un processus de modernisation impulsé d’en haut, qui ne reprend que partiellement les revendications de ceux d’en bas et qui parvient ainsi à garantir leur passivité et leur silence, plus que leur complicité.

A partir de cette formule apparemment contradictoire, nous pouvons comprendre comment s’est construit au Brésil un équilibre précaire, mais étonnamment efficace et durable. Un processus qui, en outre, et toujours en suivant les intuitions de Gramsci, s’est appuyé sur un « césarisme progressiste » (la présence d’une figure charismatique qui a catalysé et canalisé les tensions et incarné le « paternalisme assistancialiste ») et sur le « transformisme » (le glissement de groupes dirigeants progressistes issus du mouvement populaire vers des positions conservatrices lorsqu’ils sont dans les institutions étatiques).

Ce qui surprend alors dans l’histoire récente de ce pays, ce n’est pas l’irruption soudaine de la protestation, mais bien son absence au cours de ces dernières années. De fait, derrière les grands éloges que recevaient les dirigeants brésiliens pour les taux de croissance économique élevés du pays, pour le caractère inclusif des politiques sociales et pour l’émergence d’une classe moyenne consommatrice, se trouvait en réalité la jalousie et l’admiration pour un modèle de gouvernance de contrôle social et politique. Un modèle basé sur l’assistancialisme et la médiation d’un parti – le Parti des Travailleurs – et d’un syndicat – la CUT –, ayant une base de masse, et qui garantissaient un minimum de répression et de criminalisation face à une protestation anémique.

Les fronts de résistance à l’hégémonie « luliste » ont existé et existent encore, tant de la part de la droite que de la gauche, mais ils furent contenus et restèrent relativement marginalisés, à l’exception de quelques conflits importants mais isolés (comme les grèves universitaires et les luttes indigènes en défense du territoire). Cette marginalisation a y compris concerné le MST (le puissant Mouvement des paysans sans terre, NdT), qui a maintenu une attitude prudente de repli sous les gouvernements du PT.

Les récentes protestations devaient donc inévitablement surgir des fissures ou de l’épuisement du processus de cette « révolution passive ». Les fissures, ce sont les décalages provoqués par les inégalités qui marquent toujours la société brésilienne. Ces sont les brèches qui séparent les classes sociales dans un contexte de modernisation capitaliste où la taille du gâteau augmente et des parts croissantes sont ainsi redistribuées mais où, proportionnellement, les richesses s’accumulent encore plus à un pôle, offrant un pouvoir politique et social accru à ceux qui détiennent les circuits productifs, les institutions publiques et les appareils idéologiques. Le paradoxe des gouvernements du PT est qu’ils génèrent des processus d’ « oligarchisation » au lieu de démocratiser la répartition des richesses et d’ouvrir des espaces de mobilisation, ces mêmes espaces qui, dans le passé, avaient précisément permis à ce parti d’émerger et de remporter les élections.

Quant à l’épuisement, c’est l’usure « physiologique » après dix ans de gouvernement, mais c’est surtout la disparition de l’impulsion progressiste initiale et aggravation des traits conservateurs du bloc social et politique incarné par Lula et qui soutien le gouvernement actuel de Dilma.

Il n’est pas non plus surprenant que la protestation prenne des formes diffuses et soit fondamentalement menée par des jeunes étiquetés comme issus de la « classe moyenne ». Dans le Brésil actuel, la configuration des classes populaires inclut ce secteur émergent de la jeunesse. Depuis dix ans, la relative mobilité sociale leur a permis de passer de la pauvreté à des niveaux de consommation et d’éducation plus élevés, mais cela sans pour autant les déplacer hors du camp de la classe travailleuse – manuelle et non-manuelle. Et c’est vers cette même classe travailleuse, dont ils sont les enfants, qu’ils tendent inévitablement de par les modalités mêmes de la croissance dépendante du Brésil.

Les formes diffuses de la protestation correspondent donc autant au rejet envers les partis et les syndicats qu’à la construction naissante de nouvelles cultures politiques, en particulier celle des dits « indignés » et qui rassemble une série d’identités, de revendications et de formes de luttes diverses qui sont encore processus d’articulation et qui se manifestent dans le monde entier de manière récurrente.

Les manifestations actuelles sonnent donc le glas de la « révolution passive » brésilienne. La mobilisation soulève le voile et montre la réalité contradictoire et les misères occultes derrière le mythe du « miracle brésilien ». D’autre part, la passivité sur laquelle s’érigeait l’hégémonie « luliste » se dissous dans les rues. Les manifestants pourront retourner chez eux, le calme pourrait revenir dans les rues et les sondages montrer le consensus autour du modèle « pétiste », mais l’image de la réalité qui apparaît dès que les gaz lacrymogènes se dissipent est toujours très révélatrice et restera gravée dans la mémoire de toute une génération.

Massimo Modonesi
Source :
http://www.rebelion.org/noticia.php?id=170116&titular=el-final-de-la-revoluci%F3n-pasiva-en-brasil-

Définir une stratégie politique

Henrique Carneiro

Une révolution, c’est quand le peuple envahit la scène où se décide son propre destin et commence à en être l’acteur principal au moyen d’actions de masses. Le Brésil n’a jamais connu de révolution. Toutes les transitions dans ce pays, depuis l’Indépendance jusqu’à la proclamation de la République, furent réalisées par des accords entre les élites avec peu, ou aucune, participation du peuple.

Les mouvements qui adoptèrent le nom de « révolution » furent également des actions de secteurs de la bourgeoisie et des militaires, comme en 1930 et 1964. Jamais le peuple n’a renversé un gouvernement de manière révolutionnaire au Brésil. Le « Dehors Collor » fut un mouvement qui fut toujours contrôlé par le système politique et qui est parvenu à imposer au peuple le vice-président de Collor, Itamar.

Jamais le système politique brésilien n’a réellement été remis en question par un processus révolutionnaire. La montée du PT au pouvoir fut le résultat d’une énorme vague de grèves qui, après l’élection de Lula, fut anesthésiée par les espoirs placés dans le nouveau gouvernement.

Le PT, avec deux mandats de Lula et un et demi de Dilma, est parvenu à occulter l’insatisfaction sociale au moyen d’une combinaison entre l’assistancialisme social pour les plus pauvres et l’alliance avec la grande bourgeoisie traditionnelle, qui n’a jamais autant gagné. La frustration des promesses de changement du PT est le moteur de l’explosion sociale actuelle.

Le système des transports est l’une des facettes des carences structurelles du pays qui n’ont pas été changées, mais le déclencheur réel du 17 juin réside dans un autre héritage toujours présent de la dictature : le système de la Police Militaire (PM) ! Le grand cri du 17 juin fut contre la répression exercée par la PM contre les manifestations de masses.

Ces deux motivations sont les causes populaires et démocratiques. Révocation de l’augmentation des prix des transports et contre la répression de la PM. Dans ce contexte, la question est, aujourd’hui, où allons-nous ?

La révocation des augmentations des tarifs me semble désormais inévitable (elle a effectivement été décidé entretemps, NdT). Les gouvernants vont devoir oublier leurs 20 centiles s’ils ne veulent pas perdre leurs mandats. Mais, et ensuite ?

La grande question pour le mouvement est de comment construire un programme de revendications qui aillent au-delà de la révocation des augmentations et de comment construire une forme organique d’articulation populaire. Quel sera le forum populaire pour ce mouvement ?

Par rapport au contenu programmatique du mouvement, il est évident qu’il ne se réduit pas seulement à la thématique du transport collectif. L’impact du tremblement de terre politique est si grand que les médias tentent de se réorienter vers une tentative de dépolitisation du mouvement, en s’appuyant sur un juste sentiment de rejet envers le système politique dans son ensemble, comme le « Qu’ils s’en aillent tous ! » de l’Argentine, afin de marteler que le mouvement est contre les partis en général, et particulièrement contre ceux d’extrême gauche.

Le plus grande crainte de la bourgeoisie est que le mouvement s’incline vers l’adhésion à des propositions socialistes révolutionnaires. Pour cela, les médias se lancent désespérément dans la diabolisation de la gauche révolutionnaire et dans la tentative de jouer avec l’esprit anarchiste des jeunes contre toute organisation de gauche. « Habillez-vous seulement de blanc et ne chantez que l’hymne national, interdisez les drapeaux rouges des partis radicaux », tel est la litanie d’une presse qui a vu pour la première fois de l’histoire une multitude furieuse encercler l’édifice du groupe médiatique « Globo ».

Le Movimento Pase Livre (MPL) a soutenu une position correcte en restant intransigeant sur la revendication de la révocation des augmentations, qui, à l’évidence, n’est pas négociable. Mais dans la perspective stratégique, deux choses ont manqué :

La première, c’est qu’on n’a pas remis en question l’existence de la propriété privée des grands transports publics. Au lieu d’accentuer la nécessité de leur « nationalisation », de récupérer la Compagnie Municipale de Transport Collectif de São Paulo, on continue à parler de comment obtenir plus de subsides pour des entreprises privées afin qu’elles puissent garantir le « tarif zéro » (la gratuité du transport), ce qui signifie maintenir une mafia des transports qui reçoit de l’argent public.

C’est pour cela qu’il est bon d’identifier maintenant clairement quelles sont ces entreprises, quels sont leurs profits, combien ont-elles donné aux campagnes électorales des maire et de leurs conseillers, et cela afin de mieux connaître cette mafia qui s’engraisse avec un transport collectif de piètre qualité tout en touchant des subsides publics.

La seconde absence dans le discours du MPL est de ne pas inclure l’exigence de la démilitarisation de la PM, l’interdiction de l’utilisation des balles en caoutchouc et d’autres armes moins « létales ». Bien plus que les tarifs, c’est la violence de la police qui a indigné le peuple brésilien.

Le mouvement a besoin d’avancer vers un programme plus profond qui permette de l’élargir aux mouvements sociaux et aux syndicats qui luttent contre Belo Monte (le méga-barrage au cœur de l’Amazonie, NdT), contre l’agro-business, la spéculation immobilière, la finance parasitaire, l’extermination des indigènes, et qui pointe un issue politique stratégique.

Le refus du MPL d’assumer le socialisme est l’expression d’un manque de définition programmatique plus large qui peut limiter l’approfondissement du contenu revendicatif. Car, même si on méprise les élections, elles viendront quand même et, pour Dilma, la réélection sera sans cesse plus difficile, ce qui amènera le PT à envisager à nouveau la carte de Lula comme candidat. En l’absence d’une alternative politique socialiste révolutionnaire, il remplira le vide avec de nouvelles solutions capitalistes déguisées en « éco-capitalisme néo-évangélique », comme la Red Marina, ou en « socialistes » de pacotille dans le style du PSB de Eduardo Campos.

Le mouvement social et populaire a besoin d’un forum commun, d’une Assemblée Populaire qui soit un pôle alternatif, non seulement pour une candidature unifiée de la gauche en 2014, mais aussi pour garder un cap clair.

L’action de la bourgeoisie par les médias interposés tentera de récupérer le mouvement social afin de le réduire à une action « civique » et « patriotique », sans contenu anticapitaliste. L’infiltration de groupes de droite et mêmes fascistes, qui tentent de s’appuyer sur le salutaire sentiment anti-institutionnel afin de rediriger ce rejet contre les partis et les mouvements organisés de la gauche révolutionnaire, est un symptôme du fait que l’indignation sans programme clair peut aller dans toutes les directions.

Tels sont, il me semble, les grands dilemmes :

  • Approfondir le programme de revendications, non seulement pour la révocation des tarifs et pour la gratuité des transports comme prochaine étape, mais aussi en faveur d’un modèle alternatif de société et de politique économique qui soit un moyen d’unifier toutes les revendications des mouvements sociaux.
  • Mettre en avant l’exigence de la fin de la PM et l’interdiction d’utiliser les balles en caoutchouc comme axe central du moment.
  • Trouver un forum plus large qui puisse réunir le MPL avec les mouvements contre Belo Monte, les grèves ouvrières, les luttes indigènes, des Sans Toit, des Sans Terre… La réunion qui s’est tenue dimanche dernier à São Paulo entre le MPL, Conlutas, des partis de gauche, etc., doit être poursuivie de la manière la plus large et transparente possible.

Nous vivons un tremblement de terre politique. S’il n’y a pas d’alternative réelle de pouvoir comme, d’une certaine manière, Syriza est parvenue à la construire en Grèce, le risque est de répéter le cas des indignés espagnols qui ont pris la Puerta del Sol. Mais, sans alternative politique, le peuple a ensuite voté pour la droite, qui a gagné les élections.

Une révolution est un long processus, avec des hauts et des bas, de la confusion idéologique et des manipulations sophistiquées de la conscience populaire, qui a une activité créative et résolue, mais avec une absence complète de perspectives plus stratégiques.

Dans de tels moments, l’apprentissage politique se fait à la vitesse de la lumière. Il y a dix jours à peine, celui qui aurait prédit ce qui se passe aujourd’hui aurait été traité de fou délirant. Ce qui s’est passé hier n’est qu’un début, mais en plus de lutter, nous avons besoin de savoir clairement jusqu’où nous voulons aller.

Henrique Carneiro est professeur à l’Université de Sao Paulo (USP) et membre du Conseil éditorial de la revue « Outubro ».

Source :
http://www.correiocidadania.com.br/index.php?option=com_content&view=article&id=8491:submanchete190613&catid=63:brasil-nas-ruas&Itemid=200

Vers un autre Brésil

Guillermo Almeyra

Les gouvernements dits « progressistes » appliquent des politiques néolibérales légèrement modifiées par des mesures assistancialistes destinées à soutenir la consommation interne et par une forte intervention étatique afin d’affirmer la domination capitaliste en général. Le soutien populaire dont ils jouissent provient en grande partie de la crainte d’un mal plus grand, déjà connu, et non de l’espoir ni de la confiance de l’électorat.

Les gouvernements de Lula et de Dilma Rousseff ne sont pas une exception à cette règle. Ils n’ont réalisé aucune réforme agraire dans un pays de terres sans gens et de gens sans terres. Ils ont renforcé le camp de l’agro-business, transformé des terres où l’on cultivait des produits de base pour l’alimentation populaire – riz et haricots – en terres productrices de canne à sucre pour fabriquer de l’éthanol (un « bio-combustible, NdT), préférant les automobiles (étrangères) à la santé et au bien être des Brésiliens. Ils ont permis que la grande finance et le grand capital fassent des profits comme jamais auparavant et ont réprimé sans scrupules dans les « favelas », dans les campagnes et dans les zones indigènes.

Poussés par les difficultés économiques (la croissance de l’économie est à peine de 0,9% tandis que l’indice de fertilité atteint 2,14%, ce qui montre que, par tête d’habitant, les Brésiliens s’appauvrissent), ces gouvernements ont, d’une part, sans cesse favorisé les multinationales, et, de l’autre, ont de plus en plus domestiqué les syndicats qui, dans le cas de la CUT brésilienne, font partie de l’appareil de médiation et de contention de l’Etat capitaliste.

Tandis qu’ils mènent partiellement à bien ce que Gramsci appelait une « révolution passive » (autrement dit : appliquer d’en haut des solutions limitées à la nécessité d’unifier et de moderniser le pays en les combinant avec des mesures réactionnaires et antinationales), ils pensent qu’il suffit de coopter et d’acheter les dirigeants des organisations sociales ; d’empêcher l’indépendance politique des travailleurs ; de chercher des alliés parlementaires dans le « marché au bétail » des partis bourgeois en distribuant des prébendes ; et de maintenir les pauvres tranquilles avec quelques aides sociales et beaucoup de spectacles sportifs. Ils stimulent les crédits pour la consommation superflue et pour l’achat d’automobiles, avec comme résultat que les villes sont sans cesse plus contaminées par un trafic de plus en plus chaotique. A Sao Paulo, la vitesse moyenne de circulation est passée de 20Km par heure il y a quelques années à 12Km par heure. Les riches se déplacent en hélicoptères tandis qu’un travailleur doit passer 3 heures par jour confiné dans un transport public de plus en plus détérioré et cher afin d’aller travailler et fournir la plus-value aux capitalistes.

Tandis que les inégalités sociales s’accroissent, ces gouvernements confondent leur soutien électoral et les intentions de vote avec un chèque en blanc pour faire n’importe quoi. C’est pour cela, par exemple, que la Bolivie a explosé au moment du « gasolinazo » (mesure d’augmentation de 80% du prix du combustible, d’un coup et sans préavis), qu’Evo Morales a du annuler dès le lendemain. C’est pour cela aussi que le Brésil urbain se soulève lorsque à l’extorsion incarnée par l’augmentation du ticket de transport collectif (déjà très cher, vu qu’un habitant de São Paulo doit consacrer 14 minutes de travail pour le payer contre seulement 1 minute et 31 secondes pour un travailleur de Buenos Aires), s’est ajouté l’intolérable répression sauvage exercée par la Police Militaire.

Bien que Dilma et les gouvernements locaux aient annulés cette augmentation, ils n’ont pas pu supprimer la motivation de fond d’une protestation qui a des racines bien plus profondes : la rage accumulée par la détérioration de la qualité de vie, par l’augmentation de l’exploitation, par la richesse obscène de l’oligarchie, par la corruption généralisée dans l’Etat et par la violence de son appareil répressif.

Ces gouvernements acceptent le capitalisme comme horizon indépassable et ne veulent que « l’humaniser ». Ils théorisent, comme Cristina Fernández (présidente de l’Argentine, NdT) et Laclau (théoricien « post-marxiste », NdT), sur la disparition des classes sociales et de leurs luttes ou, comme García Lineras (vice-président bolivien, NdT) se donnent comme objectif de créer un « capitalisme andin », ou « communautaire », en développant une bourgeoisie nationale indigène aymara. Mais ils se heurtent soudainement à une partie importante des travailleurs et des classes moyennes pauvres qui ne se contentent pas des « Bolsas Familia » et du football – contrairement aux plus pauvres, surtout ruraux, pour lesquels le fait de manger désormais deux fois par jour a bel et bien constitué un énorme progrès.

C’est pour cela que la base du « lulisme-dilmisme » se divise aujourd’hui entre les plus pauvres qui, en dépit du fait qu’ils n’ont pas de terres ni d’avenir dans le monde rural, ont encore des expectatives économiques très limitées - et pour cette raison ne protestent pas -, et d’autres secteurs urbains plus cultivés qui ne se contentent plus de l’assistance sociale et du football mais demandent plus de démocratie, un enseignement décent et une qualité de vie.

L’Etat de São Paulo produit plus de richesses que l’Argentine et 60% de ses habitants vivent dans les villes. Au Brésil, selon le recensement de 2010, 84,4% des gens étaient déjà urbanisés. En outre, bien que l’espérance de vie augmente, l’immense majorité de la population brésilienne à moins de 40 ans. C’est cette jeunesse urbaine qui a explosé et elle ne s’arrêtera pas.

On a comparé le cas du Brésil avec les révolutions arabes ou avec la rébellion d’Istanbul. Mais elle n’a en commun avec ces deux cas que la haine contre prépotence et le « décisionnisme » vertical des gouvernants, ainsi que la soif de participation politique puisqu’au Brésil, tant Dilma que Lula comptent sur un soutien populaire très élevé. En outre les protestations n’ont pas seulement été dirigées contre le maire PT de São Paulo, mais aussi contre des maires de droite (du PSDB) ou des partis à la fois alliés et concurrents du PT, comme le Parti Socialiste Brésilien.

Dans ces manifestations, on a empêché la présence des drapeaux du PT, de la CUT, du PSDB, mais aussi de partis d’extrême gauche (PSOL et PSTU) et même du Movimento Pase Livre, le groupe qui lancé la mobilisation par Internet. Et cela parce que les gens veulent peser directement sur la vie politique sans être manipulés ou instrumentalisés par des partis ou des sectes désireuses de faire de la « pêche à la ligne ».

Le nœud du problème est le niveau de conscience actuel de ceux qui protestent. Les revendications n’ont pas été plus loin que le refus de l’augmentation et, dès que cette victoire a été obtenue, contre la violence de la Police Militaire et contre la corruption. Le Brésil n’a jamais connu dans son histoire des mouvements indépendants de masse. Son indépendance a été obtenue par le fils du roi du Portugal qui s’est proclamé empereur et le pays a maintenu l’esclavage jusqu’au début du XIXe siècle. Même les grandes grèves des années 1970, qui ont renversé la dictature, ne furent pas totalement indépendantes vu que l’opposition intégrait également des partis bourgeois.

Par conséquent, ce qui importe ce n’est pas la limitation des revendications mais le fait qu’elles ont été spontanées, qu’elles expriment la soif de démocratisation de la vie politique et sociale et qu’elles débordent les partis et les appareils. Nous ne sommes donc pas devant une révolution – tout comme la révolte de Buenos Aires en 2001 n’était pas une révolution – mais bien face à une protestation démocratique de la majeure partie de la jeunesse urbaine. Une jeunesse qui refuse de continuer à n’être qu’un objet des politiques bureaucratico-technocratiques des agents du grand capital, qui se déguisent en « progressistes » avec des mesures très limitées tandis qu’ils sont clairement au service de la méga industrie minière, de l’extractivisme et du grand capital.

Sous l’apparente continuité du triomphe dans les urnes du PT et de ses alliés, ces mobilisations sont en train de se créer les conditions pour un « Front Large politico-social » qui changera toutes les cartes politiques au Brésil.

Au moment où le chavisme se débat dans une crise qui s’approfondit et où le kirchnérisme s’épuise profondément, ce qui se passe au Brésil aura une énorme importance. La crise du capitalisme, en rétrécissant les marges pour les droits démocratiques et en menaçant les niveaux de vie conquis ces dix dernières années, pousse et accélère les transformations. Mais il manque encore le programme, les idées et même la volonté de comprendre ce nouveau processus, tant parmi ceux qui ont rompu avec le PT sur sa gauche (mais sont restés isolés) que parmi ceux qui tentent de maintenir une orientation minimale de gauche dans un parti sans cesse plus intégré à un Etat capitaliste qui vire à droite. Pour développer les potentialités du processus, il faut avant tout de la clarté théorique et politique.

Source :
http://www.democraciasocialista.org/?p=1050

De facebook à la rue

Eduardo Lucita

Quelque chose s’est cassé dans le schéma traditionnel du Brésil. Plus d’un million de personnes dans presque 400 villes ont exigé l’élargissement des droits citoyens. Qu’est-ce qui motive ces protestations sociales ? Quelles sont leurs perspectives ?

La vague des « printemps » sociaux qui a commencé à Tunisie et en Egypte, en passant par l’Espagne et les Etats-Unis, a frappé la Turquie il y a quelques jours et est arrivée aujourd’hui au Brésil.

Elle y est arrivée sans s’annoncer, alors que personne ne l’attendait,. « Del facebook a las ruas » indiquait une pancarte qui synthétise le passage des mots à l’action directe. Des marées humaines ont inondé les principales villes d’un pays qui, mises à part les grandes protestations réclamant des « Elections directes maintenant ! » aux présidentielles du début des années 1980 ou pour exiger la démission du président Collor de Melo en 1992, n’avait pas connu de mobilisations équivalentes depuis de nombreuses années.

Il s’agit d’immenses mobilisations dans ce même pays que nos libéraux nous montrent en exemple en tant que puissance émergente, comme élève modèle de taux d’inflation bas, d’accès facile aux marchés internationaux, où pleuvent les dollars, qui a des réserves internationales gigantesques et qui a sorti 40 millions de personnes de la pauvreté pour les transformer en « classe moyenne ». Mais il convient de se demander : comment définissent-ils la classe moyenne ? Et comment expliquent-ils ce qui est en train de se passer là-bas ?

Elargissement des droits

La matrice des mobilisations qui parcourent le monde est similaire, notamment dans la manière dont elles sont appelées par les réseaux sociaux. Les éléments déclencheurs ne sont cependant pas les mêmes. Le Movimento Pase Livre a été le propulseur de ce processus en cherchant à révoquer l’augmentation de 20 centimes de réal le prix du ticket de transport collectif. Et ils y sont parvenus ! A São Paulo et ailleurs, l’augmentation a été annulée, démontrant que ce qui semblait impossible était possible.

Mais ils ne se sont pas contentés de cette victoire. Les revendications du mouvement vont plus loin. « Les 20 centimes étaient la goutte d’eau qui a fait déborder le vase, il y a encore tout le reste » disent des manifestants. « Le transport, pour être véritablement public, doit être accessible à tous, il doit être compris comme un droit universel » crient-il aux quatre vents. Il s’agit d’un véritable élargissement des droits qui se complète avec l’exigence d’une plus grande égalité, l’amélioration des services publics – transports, santé, éducation –, avec la réorientation sociale des dépenses publiques – contre les infrastructures pharaoniques, pour élimination de la corruption et de la protection que les politiciens offrent aux corrompus.

Ils luttent aussi contre deux projets d’amendements constitutionnels, les PEC 37 et 33. Le premier vise à retirer les enquêtes pour corruption des mains du ministère public pour les placer dans celles de la police. Le second veut quant à lui limiter les droits des LGBT et la lutte pour le droit à l’avortement, et est impulsé par un groupe de députés évangélistes qui considèrent l’homosexualité comme une maladie curable…

Virage à droite

Aux yeux de plusieurs analystes, on constate depuis la moitié de l’année dernière un net tournant à droite du gouvernement PT de Dilma Rousseff. Ce virage à droite est confirmé par la répartition du budget fédéral pour l’année en cours.

Selon Juan Luis Berterretche, chercheur à l’Université de Santa Catarina, « le budget fédéral programmé pour l’année 2013 constituait déjà un indicateur du coup de barre à droite du gouvernement : presque la moitié de ce budget – 42% exactement – est destinée au paiement des intérêts et à l’amortissement de la dette publique brésilienne (…). Ce qui représente 2.400 milliards de reals tandis qu’il ne prévoit, par exemple, que 71,77 milliards de reals pour l’Enseignement et 87,7 milliards pour la Santé, soit respectivement un douzième et un dixième du montant réservé au paiement de la dette publique. On consacre aussi 5 milliards à la réforme agraire, soit 180 fois moins. Ajoutons que neufs jours de paiement de la dette dépassent le montant pour l’année entière du programme « Bolsa Familia », qui touche près de 13,5 millions de foyers. Ces chiffres résument bien les priorités économiques du gouvernement du PT ».

Il convient de signaler que, suivant la tendance mondiale, majorité des paiements de la dette publique correspond à la « dette interne » dont les principaux bénéficiaires sont également les banques et les investisseurs étrangers.

Réforme urbaine

Une énorme partie des dépenses publiques approuvées est destinée au développement de l’infrastructure du pays – autoroutes, chemins de fer, ports, aéroports, etc. - mais y sont aussi inclus les grands travaux « inutiles » pour les grands événements sportifs – Coupe des Confédérations (qui se déroule ces jours-ci) ; Championnat Mondial de Football en 2014 et les Jeux Olympiques de 2016.

Les gens qui manifestent dénoncent à juste titre le fait qu’on utilise ce vaste plan de constructions pour mener en réalité une contre-réforme urbaine dans les principales villes du pays qui implique le déplacement des populations des zones socialement conflictuelles. Leur but n’est rien d’autre que la valorisation territoriale et la spéculation immobilière.

Le foot et les gens

Dans un intéressant article, ce formisable buteur que fut Romario (il est aujourd’hui député) souligne la contradiction qui fait que dans un pays plusieurs fois champion du monde, où le football est quasiment une affaire d’Etat, c’est la Coupe du Monde qui mobilise de vastes secteurs de la population pour mettre fin aux méga-projets imposés par la FIFA, contre la corruption et le gaspillage qu’ils voient dans ces travaux.

Les 17 milliards de dollars investis pour ces événements sportifs contrastent de manière criante avec la situation critique dans les écoles, la détérioration du secteur de la santé et des transports publics et le manque de logements sociaux. L’ex-footballeur conclu en tapant juste : « Le football n’est pas plus important que les gens ».

Plus rien ne sera comme avant

Parmi les secteurs de notre opposition de droite (en Argentine, NdT), certains prétendent comparer ces mobilisations avec les « cacerolazos » (concerts de casseroles) qui ont lieu dans notre pays (contre le gouvernement péroniste de Cristina Ferndandez Kirchner), tandis que les secteurs gouvernementaux prétendent les disqualifier avec l’argument que ce sont les classes aisées qui protestent contre des gouvernements populaires.

Rien n’est plus éloigné de la réalité, non seulement de par les revendications du mouvement, destinées à satisfaire les beoins sociaux de base, mais aussi de par sa composition sociale. Si, dans notre pays, les « cacerolazos » sont majoritairement le fait des couches moyennes et moyennes-hautes dont les demandes ont peu de choses à voir avec les classes populaires, au Brésil, ce sont des jeunes étudiants, des secteurs populaires et des travailleurs fatigués par la mauvaise qualité des transports, par les piètres services de santé et d’éducation, de vivre entassés faute de logements en suffisance, par le manque d’opportunité, par la corruption…

Ceux qui, dès les premiers jours ce sont mobilisé au Brésil se sont rendus compte, selon ce que nous dit Ricardo Antúnez, chercheur à l’Université de Campinas ; « qu’au-delà de la croissance économique, du mythe fallacieux de la « nouvelle classe moyenne », il y a une réalité profondément difficile, critique, dans toutes les sphères de la vie quotidienne des salariés. On constate alors le fossé gigantesque existant entre la représentation politique traditionnelle et la clameur qui surfit aujourd’hui dans les rues. On constate la brutalité et la violence extrême de la Police Militaire ».

Un nouveau cycle de luttes ?

Le cycle de protestations inauguré avec les révoltes dans le monde arabe semble prendre aujourd’hui de nouvelles forces et il n’est pas possible de savoir à priori quelle sera son évolution future. Ce qui est certain, c’est plus rien ne sera comme avant. Quelque chose a changé dans la remise en question des pouvoirs économiques et politiques et de leurs institutions. Quelque chose se passe dans la conscience collective des masses ouvrières et populaires dans un Brésil qui est aujourd’hui la septième puissance économique mondiale et en même temps l’un des dix pays les plus inégalitaires de la planète.

Il est probable que nous sommes dans les prémisses d’un nouveau cycle montant des luttes populaires. S’il se consolide, de par l’envergure du pays et ce qu’il implique pour l’Amérique latine, cette montée des luttes ne sera pas seulement brésilienne.

Eduardo Lucita est membre du collectif EDI (Economistes de Gauche) en Argentine.
Source :
http://www.rebelion.org/noticia.php?id=170429&titular=del-facebook-a-las-calles-

Traductions en français pour Avanti4.be : Ataulfo Riera