Dette, appropriation des corps, travail reproductif et libération des femmes. Entretiens avec Silvia Federici

Ana Requena Aguilar, Hibai Arbide Aza, Silvia Federici 8 juillet 2014

Dette, appropriation des corps, travail reproductif et libération des femmes. Entretiens avec Silvia Federici

L’auteure de « Caliban et la sorcière. Femmes, corps et accumulation primitive », (Entremonde/Senonevero, 2014), la théoricienne féministe Silvia Federici, est née en 1942 à Parme, en Italie, c’est dans ce pays qu’elle fait ses premiers pas dans l’activisme. En 1967, elle s’installe aux Etats-Unis où elle participe activement au mouvement étudiant, aux mobilisations contre la guerre du Vietnam, au mouvement pour les droits civils et, surtout, au mouvement féministe. Dans les années 1980, elle vit au Nigeria où elle donne des cours à l’Université de Port Harcourt et participe à des organisations de femmes en lutte contre les politiques d’ajustement structurel. Elle est aujourd’hui professeure de Philosophie Politique à l’Université Hofstra de Long Island, New York. Sa pensée est fortement influencé par le marxisme « opéraïste » italien, même si elle a toujours été critique vis à vis des principaux auteurs de ce courant, comme par exemple Toni Negri ou Paolo Virno. Elle a développé une œuvre originale autour du mécanisme de l’accumulation par dépossession à partir d’une perspective de genre.

Les deux entretiens que nous publions ci-dessous ont été réalisés lors de sa récente tournée de conférences dans l’Etat espagnol, à l’occasion de la publication en castillan de son ouvrage intitulé « Revolution at Point Zero. Housework, Reproduction, and Feminist Struggle » (Brooklyn/Oakland, Common Notions/PM Press, 2012). Le premier entretien a été réalisé par Hibai Arbide Aza pour la revue « Play Ground » et le second a été mené par Ana Requena Aguilar pour le journal « El Diario ». Elle y aborde une série réflexions stimulantes ainsi que des concepts et des développements qui méritent débat, ce qui constitue précisément tout l’intérêt de ces contributions. Sur ces thématiques, il est particulièrement utile de lire également les « Réflexions de genre » de Cinzia Arruzza, dont nous publions le dernier volet. (Avanti4.be)

« Notre corps est à nous, il n’appartient ni à l’Etat, ni au marché »

Au Nigeria tu as pris conscience de l’importance de la question de la dette, qui est aujourd’hui centrale dans les pays du sud de l’Europe...

Silvia Federici : Il est fondamental de comprendre l’importance d’une économie de la dette. La dette est aussi vieille que le capitalisme et elle est même antérieure à lui. Mais en tant que rapport de classe, elle a subi de nombreuses transformations. Marx parle de la dette publique en tant qu’instrument d’accumulation primitive, mais il est également important de comprendre quelle fonction accomplit aujourd’hui la dette.

Dans le sens où elle est devenue un instrument disciplinaire, c’est cela ?

Oui, la dette est un instrument de gouvernance, un instrument disciplinaire et un instrument qui instaure des rapports de classe désagrégateurs. Je crois que ce troisième aspect de l’économie de la dette n’a pas été suffisamment souligné. Par exemple, Maurizio Lazzarato, dans son ouvrage « La Fabrique de l’Homme Endetté », ne l’évoque pas. Ce à quoi je fais référence c’est que la dette est de plus en plus un rapport de classe dans lequel le travail disparaît, où l’exploitation semble disparaître (bien que la dette est, en soi, une terrible méthode d’exploitation) et où le rapport de classe lui même semble disparaître. Et ce, parce qu’il instaure une relation individuelle, et non collective, avec le capital et les banques. Donc, la figure identifiable du patron, qui est aujourd’hui la banque, disparaît. C’est un mécanisme qui créé un sentiment de culpabilité au lieu d’une plus grande conscience.

Il a été très important pour moi de comprendre comment on passe d’une première phase liée aux plans d’ajustement structurel, dans lesquels l’exploitation s’organise à travers la dette publique externe, à une seconde étape dans laquelle l’Etat est dépassé et la dette devient un rapport direct avec la banque à travers la financiarisation de l’économie. La financiarisation signifie la crise du modèle de l’Etat Providence et suppose que tout moment de reproduction est déjà un moment d’accumulation.

Autrement dit, l’exploitation se déplace dans tous les domaines de la vie à travers les frais d’inscription pour étudier, les dépenses de santé, les hypothèques à vie...

C’est cela. Dans tous ces moments reproductifs l’Etat intervenait auparavant comme entité subsidiante et il le fait maintenant en tant que collecteur. C’est un intermédiaire de la finance. L’une des luttes qui a surgi à la base du mouvement « Occupy » est celle contre la dette. Une organisation qui s’appelle « Strike Debt » a édité un livre, « The Debt Resisters », qui aborde la manière de s’organiser contre la dette pour le logement, les études, la santé, etc. L’un des problèmes de la dette est que les gens ont honte de reconnaître qu’ils sont endettés parce qu’ils le vivent comme un échec personnel ; ils pensent qu’ils ont mal employé l’argent prêté, qu’ils ont fait un mauvais investissement, qu’ils ont vécu au dessus de leurs moyens, etc.

Cela fait de la dette un instrument d’exploitation très efficace. Si, par exemple, tu demandes un crédit pour étudier, tu es déjà piégé ; tu ne vas pas pouvoir choisir ton emploi, tu auras même peut être besoin de combiner deux emplois précaires, tu n’oseras pas te plaindre et réclamer des droits par crainte du chômage parce que tu as des dettes, etc. (...) Se libérer de la dette nécessite un complément : l’accès aux biens communs. Si on élimine la dette mais qu’on ne créé pas de rapports sociaux différents, la dette réapparaît. Lutter contre la dette requiert de lutter en faveur d’une société non marchande.

La question des « biens communs » est centrale dans ton œuvre. Néanmoins, ce n’était pas une thématique à laquelle on accordait beaucoup d’importance quand tu as commencé à militer.

En réalité, nous n’avons pas vu l’importance des biens communs jusqu’à ce que nous avons senti que nous les perdions. Quand la restructuration de l’économie globale s’est proposé de les éliminer. Je l’ai vu très clairement au Nigeria. En Afrique, au Mexique, dans les pays andins, en Inde, etc. il y a encore des formes de propriété communautaire qui sont de plus en plus attaquées par une nouvelle vague d’enclosures, d’accumulation primitive au travers de la dette précisément. Aux Etats-Unis, le discours sur les « commons » (biens communs) a été lancé à partir des années 1990 grâce aux Zapatistes, qui ont mis la question dans l’agenda international des mouvements sociaux.

Mais quand nous parlons des biens communs, nous ne parlons pas seulement des terres communautaires...

Exactement. A partir du mouvement altermondialiste, nous avons élargi le discours sur les biens communs en tant que discours antagoniste du démantèlement de l’Etat Providence. Nous avons compris que la lutte ne doit pas se limiter à défendre le maintien des services publics actuels. Le système de l’Etat Providence des décennies passées est profondément discriminatoire. Il a été pensé pour renforcer l’éthique du travail, l’éthique de l’exploitation.

Le travail domestique, par exemple, reste exclu des couvertures sociales qu’offrait l’Etat Providence. Il a été formaté en tant que complément à l’exploitation salariale et non comme une garantie de droits indépendants de l’emploi. Les luttes contre la privatisation doivent aller plus loin que la simple défense des services publics : ils doivent défendre le bien commun. Parce que le public n’est pas le commun, le public est une forme de privatisation dans laquelle le propriétaire est l’Etat, que nous ne contrôlons pas.

Dans ta réflexion, la question du contrôle du corps des femmes est fondamentale...

Le corps des femmes a été l’un des premiers domaines que l’Etat a tenté de privatiser. La réappropriation de notre corps doit s’inscrire dans cette optique de réappropriation des biens communs. Notre corps est à nous, il n’est ni à l’Etat, ni au marché.

Tu critiques le fait que Marx n’a pas pris en compte l’appropriation du corps des femmes en tant qu’élément constitutif du capitalisme.

Tout le discours de Marx sur la reproduction de la classe ouvrière est complètement naturaliste. Il ne voit pas la procréation comme un terrain de lutte. Il ne se rend pas compte que, dans la société capitaliste, les hommes et les femmes ont des intérêts distincts. Les femmes ont des intérêts spécifiques ; il existe un rapport spécifique d’exploitation entre les femmes et l’Etat, entre les femmes et le capital. Marx affirme que le capital « laisse - la reproduction - dans les mains de la nature ». Il naturalise un processus qui, en réalité, a toujours été central.

Ce n’est donc pas un processus naturel mais un rapport de classe ?

Oui, c’est un rapport de classe parce que le capital tente de s’approprier le corps des femmes et de le transformer en une machine pour produire les nouvelles générations de travailleurs. C’est pour cela que ceux qui ont le pouvoir ont tellement intérêt à réguler la natalité. Pour quelle autre raison auraient-ils donc tant d’intérêt à conditionner la capacité des femmes à décider quand elles doivent mettre des enfants au monde ? Nous ne parlons pas du passé, il suffit de voir la loi sur l’avortement du PP (Parti Populaire espagnol, NdT).

Les réformes de la loi sur l’avortement s’accompagnent de processus de stérilisation forcée dans d’autres pays du monde, impulsés par la Banque mondiale, les institutions internationales, etc. Il existe un intérêt international à empêcher que les femmes puissent décider. Leur dernière obsession en date est de trouver des méthodes reproductives en laboratoire : des expériences afin de faire naître des personnes in vitro sans nécessité d’une mère qui semblent relever de la science-fiction. Le corps des femmes est la grande barrière que le capital n’a pas été capable de surmonter.

La première partie de ton livre « Révolution ground zero » repose sur ton activisme en faveur d’un salaire pour les travailleuses domestiques (les « femmes au foyer »). Mais la seconde partie s’éloigne cependant un peu de cela quand tu analyses la figure des paysannes qui travaillent les terres communautaires et qui sont des millions dans le monde.

Oui, car la seconde partie est écrite après mon passage au Nigeria où j’ai constaté l’importance des femmes dans l’agriculture de subsistance, qui fait partie du processus de reproduction quotidien dans de vastes zones de la planète. Cela pose de nouvelles questions à la stratégie pour obtenir un salaire pour le travail domestique.

C’est l’évolution de mes réflexions depuis les années 1970 à mon activisme dans le mouvement altermondialiste des années 1990 jusqu’à aujourd’hui. Je ne nie pas l’importance d’obtenir des revendications comme le salaire domestique, mais j’y ajoute la question des biens communs. C’est également le résultat d’un constat : le salaire est une garantie peu fiable de droits.

Que penses-tu dans ce sens du revenu de base ?

Avant toute chose, je suis contre un « revenu citoyen ». Parce que la citoyenneté exclu automatiquement toutes les personnes migrantes qui ne sont pas reconnues comme citoyennes. En tous les cas, le revenu de base est un concept très problématique pour différentes raisons. Il y a une partie importante de la droite néolibérale qui défend déjà l’idée d’un revenu de base – Milton Fridman lui-même y était favorable. Ils se rendent compte qu’il y a dans le monde une situation intenable et ils mettent en avant le revenu de base comme substitution des droits sociaux.

Ils te donnent des miettes de la richesse sociale et en même temps ils t’excluent de tout droit qui puisse supposer un mécanisme de réappropriation de cette richesse sociale. C’est une sorte de charité institutionnalisée dans l’intention de neutraliser les luttes pour les biens communs. Un autre problème est que toute revendication est utile dans la mesure où elle suppose des formes d’organisation effectives, et le revenu de base est difficilement organisable. Il n’a pas la capacité, comme l’avait la revendication du salaire domestique, de créer de nouvelles alliances parce qu’il n’a pas la capacité de dévoiler de nouvelles formes d’exploitation.

Un autre risque est que, une fois de plus, cette revendication généraliste occulte la spécificité des revendications des femmes, dans ce cas-ci le salaire domestique.

Exactement : demander « un revenu pour tous » masque le droit à un revenu pour le travail domestique. Il étale un voile et dit « nous sommes tous égaux », en reléguant ainsi la revendication spécifique des femmes.

Quand nous abordons les luttes liées à la reproduction, on se retrouve avec le problème qu’il n’existe pas d’instrument équivalent à ce qu’a été la grève pour le mouvement ouvrier.

C’est une question cruciale qui n’a cependant pas été développée par le féminisme. Il y a eu quelques voix, surtout en Italie et en Espagne, depuis les années 1970, qui ont dit : « il n’y a pas de grève générale si ce jour là les femmes doivent quand même travailler » (au foyer) ou, « si le travail reproductif est stoppé, toute la société doit être paralysée ». Mais cela n’a pas été plus loin que des déclarations. Il y a bien eu des luttes dans des secteurs de travail féminisés qui ont avancé cela, par exemple les infirmières. On ne peut pas appliquer aux travaux d’attention les mêmes slogans qu’au travail productif. Quand on nous dit : « si tu rejette le travail reproductif, tu te refuse à prendre soin des êtres qui te sont chers », en réalité on nous dit que nous devons accepter notre exploitation.

Le point de départ est de constater que le travail reproductif contient deux niveaux : la reproduction de la vie et la reproduction du capital. Ces deux processus imbriqués entre eux doivent être séparés. La lutte commence par la séparation de ces deux aspects et on ne peut donc pas parler d’un rejet total du travail reproductif. Il faut apprendre à séparer la reproduction pour le marché du travail de reproduction en dehors du marché du travail ou, même, contre le marché du travail. Le capitalisme a subsumé ces deux aspects et je crois qu’il fondamental de les dissocier.

L’alternative qu’offre le marché aux femmes des classes moyennes ou hautes qui rejettent le travail reproductif est que d’autres femmes, normalement des migrantes, le fasse pour elles.

Cela est lié à un type de féminisme créé dans les années 1980 pour désamorcer les aspects subversifs que contenait le féminisme. Ils l’ont domestiqué et une partie de cette domestication a été d’identifier l’émancipation de la femme avec sa réussite professionnelle, ce qui nécessité une réorganisation du travail reproductif afin qu’il retombe sur les femmes expropriées d’Afrique, d’Amérique latine, etc. Il est vrai aussi que dans ces nouvelles dynamiques se sont créés des mouvements très intéressants, comme les organisations internationales de travailleuses domestiques. Autrement dit, elles ont poursuivi les luttes que les féministes européennes avaient abandonnées. Cette nouvelle réalité de millions de femmes qui font du travail domestique salarié entraîne de nouvelles formes d’organisation et de nouveaux défis. Le plus grand d’entre eux est l’unification en une même lutte de celles qui réalisent des travaux domestiques rémunéré et celles qui le font sans être payées pour cela.

Les conclusions de tout ceci sont variées. Un : le capitalisme est un système qui doit être aboli parce qu’il dévalorise le travail reproductif. Deux : le processus de lutte doit être avant tout un processus de réorganisation de ces tâches au sens d’éliminer la dimension capitaliste de la reproduction. Nous devons créer de nouvelles manières de coopérer, d’habiter, d’urbaniser, de cuisiner, de partager notre quartier... Et trois : je parle toujours de révolution féministe inachevée. Il faut un nouveau mouvement féministe, pas nécessairement des seules femmes, qui remette au centre la question du travail reproductif.

Source :
http://www.playgroundmag.net/musica/articulos-de-musica/entrevistas-musicales/el-cuerpo-debe-ser-nuestro-ni-del-estado-ni-del-mercado

Travail salarié, travail domestique et libération des femmes

La crise actuelle est-elle également une crise de l’égalité ?

Silvia Federici : Oui, c’est une crise de l’égalité qui menace tout spécialement les femmes. Il y a de nombreuses conséquences de la crise qui impactent les femmes d’une manière particulièrement intense. D’une part, les coupes dans les services publics de santé, d’éducation, d’attention, les garderies, etc. Tout cela ramène à la maison une grande quantité de travail domestique qui est toujours majoritairement réalisé par les femmes. La majorité des femmes travaillent à l’extérieur du foyer mais ce sont elles qui continuent à s’occuper de ce travail et qui doivent absorber cette part de tâches qui étaient auparavant assumées par les services publics.

D’autre part, la crise de l’emploi et du salaire créé de nouvelles tensions entre les femmes et les hommes. Le fait que les femmes aient plus d’autonomie a suscité des tensions et une augmentation de la violence masculine. Quand des hommes n’ont pas de pouvoir économique et qu’en même temps les femmes revendiquent une plus grande autonomie, on assiste alors à de nouvelles formes de violence masculine contre les femmes et on peut le constater partout dans le monde.

Dans quel moment sommes-nous aujourd’hui selon vous ?

Nous sommes dans une période où se développe un nouveau type de patriarcat dans lequel les femmes ne sont pas seulement les responsables du foyer, mais où les valeurs et les structures sociales traditionnelles n’ont pas encore été changées. Par exemple, de nombreuses femmes aujourd’hui travaillent à l’extérieur du foyer, souvent dans des conditions précaires, ce qui suppose une petite source d’autonomie élargie.

Néanmoins, les lieux de travail salarié n’ont pas été changés et en conséquence ce travail salarié signifie s’adapter à un régime qui est construit et pensé dans le travail traditionnel masculin : les heures de travail ne sont pas flexibles, les lieux de travail sont dépourvus d’espaces pour le travail de soins, comme les crèches, et on n’a pas pensé aux formes permettant aux hommes et aux femmes de concilier production et reproduction. C’est un nouveau patriarcat dans lequel les femmes doivent être deux choses : productrices et reproductrices en même temps, dans un spirale qui fini par consumer toute la vie des femmes.

Vous dites en effet qu’on a assimilé l’émancipation des femmes avec leur accès au travail salarié et qu’il s’agit d’une erreur. Pourquoi ?

C’est une tromperie, et on peut le constater aujourd’hui. L’illusion que le travail salarié pouvait libérer les femmes ne s’est pas concrétisée. Le féminisme des années 1970 ne pouvait pas imaginer que les femmes allaient entrer dans le marché du travail salarié précisément au moment où celui-ci devenait un terrain de crise. Mais la vérité est que, en général, le travail salarié n’a jamais libéré personne. L’idée de la libération des femmes était de parvenir à l’égalité des chances avec les hommes, mais elle reposait sur un malentendu fondamental concernant le rôle du travail salarié dans le capitalisme. Nous voyons à présent que ces espoirs de transformation complète étaient vains.

En même temps, on peut voir par contre que de nombreuses femmes ont obtenu plus d’autonomie à travers le travail salarié, mais il s’agit de plus d’autonomie par rapport aux hommes et non par rapport au capital. Cela permet à de nombreuses femmes de vivre à leur propre compte ou bien d’avoir un travail tandis que leur compagnon n’en n’a pas. D’une certaine manière, cela a changé les dynamiques au sein de ces foyers, mais cela n’a pas changé les rapports entre les hommes et les femmes en général. Plus important encore, cela n’a pas changé les rapports entre les femmes et le capitalisme car, aujourd’hui, les femmes ont deux emplois et encore moins de temps pour, par exemple, lutter et participer à des mouvements sociaux ou politiques.

Vous êtes aussi très critique envers des organismes internationaux comme le FMI, la Banque mondiale ou l’ONU. Certains d’entre eux publient des rapports qui encouragent la participation féminine au marché du travail tandis qu’ils impulsent des mesures d’austérité qui fragilisent la vie des femmes et l’égalité...

Oui et cela est fondamental. C’est une erreur de ne pas voir le type de planification capitaliste qui est en train de se développer au sein du projet de globalisation. Ils ont été très pro-actifs par rapport à l’agenda et aux politiques féministes dans le but d’utiliser le féminisme pour promouvoir le néolibéralisme et pour contrecarrer le potentiel subversif qu’avait le mouvement des femmes en termes, par exemple, de lutte contre la division sexuelle du travail et contre tous les mécanismes d’exploitation.

Tout d’abord, le travail de l’ONU a été de redéfinir l’agenda féministe et je crois qu’ils ont été assez efficaces. A travers plusieurs conférences mondiales, par exemple, qui se présentaient elles-mêmes comme la représentation des femmes du monde et en définissant ce qu’est et ce que n’est pas le féminisme. D’autre part, son objectif était d’« éduquer » les gouvernements du monde afin qu’ils comprennent qu’ils devaient changer quelque chose dans la législation du travail afin de permettre l’entrée massive des femmes sur le marché du travail salarié.

Comment sortir alors de ce piège et revendiquer l’égalité sans tomber dans ces pièges ? Vous êtes, par exemple, contre le fait que les femmes s’engagent dans les armées, comme les hommes.

Les femmes dans l’armée ? En aucune façon. Il faut tenir compte du fait que les hommes sont eux aussi exploités. Si nous disons simplement que nous voulons l’égalité avec les hommes, nous disons alors que nous voulons subir la même exploitation que les hommes. L’égalité est un terme qui « gèle » le féminisme. Bien entendu, dans un sens général nous ne pouvons pas être contre l’égalité, mais dans un autre sens dire seulement que nous luttons pour l’égalité c’est dire que nous voulons l’exploitation capitaliste dont souffrent les hommes.

Je crois qu’on peut faire mieux que cela, il faut aspirer à transformer le modèle entier, parce que les hommes n’ont pas non plus une situation idéale, les hommes aussi doivent être libérés car ce sont aussi les sujets d’un processus d’exploitation. C’est pour cela que je suis contre les femmes dans l’armée, parce que je suis contre la guerre, contre la participation à tout organisme qui puisse nous engager à tuer d’autres femmes, d’autres hommes, dans d’autres pays dans le but de contrôler les ressources dans le monde. Dans ce sens, la lutte féministe devrait dire que les hommes doivent être égaux aux femmes, qu’il n’y ait pas d’hommes dans les armées, autrement dit, dire non aux armées et non aux guerres.

Et comment sortir du piège dans le cas du travail salarié ?

C’est différent parce que dans de nombreux cas le travail salarié est l’unique manière pour nous de pouvoir être autonomes et nous ne sommes pas dans une position nous permettant de dire non à l’emploi. La question est de considérer le travail salarié comme une stratégie supplémentaire pour la libération et non comme la grande stratégie pour nous libérer. Aux Etats-Unis, par exemple, la question du travail reproductif n’est prise en compte par personne en tant que forme permettant aux femmes de consacrer plus de temps au travail en dehors du foyer.

Le capitalisme dévalorise la reproduction, et cela signifie qu’il dévalorise nos vies pour continuer à dévaloriser la production des travailleurs. C’est une question fondamentale et elle n’est pas prise en compte. Il ne s’agit donc pas de dire non au travail salarié, mais de dire que le travail salarié n’est pas la formule magique pour libérer les femmes. Les femmes ne sont pas extérieures à la classe travailleuse, la lutte féministe doit être totalement imbriquée dans la lutte ouvrière.

Quelles sont donc les autres stratégies pour parvenir à cette libération ?

Le travail que la majorité des femmes font dans le monde, le travail reproductif et domestique, est ignoré. Et ce travail est la base du capitalisme parce que c’est grâce à lui que les travailleurs se reproduisent. Le travail de soins n’est pas un travail par amour, c’est un travail pour produire les travailleurs pour le capital et c’est une question centrale. S’il n’y a pas de reproduction, il n’y a pas de production. Si ce travail que font les femmes au foyer est le début de tout le reste ; alors lorsque les femmes l’arrêtent, tout s’arrête. Si on arrête le travail domestique, tout le reste s’arrête.

C’est pour cela que le capitalisme doit dévaloriser constamment ce travail pour survivre. Sinon, pourquoi ce travail n’est-il pas rémunéré alors qu’il maintient nos vies en marche ? Le courant d’où je proviens estimait que si le capitalisme devait payer pour ce travail, il ne pourrait pas continuer à accumuler des biens. Et tant qu’on ne résoudra pas cette question, on ne produira aucun changement, sur aucun autre plan.

Vous défendez l’idée d’un salaire pour le travail domestique ?

Oui. De nombreuses féministes nous accusent d’institutionnaliser ainsi la place des femmes au foyer parce qu’elles interprètent cette revendication comme une manière de garder les femmes à la maison. Mais c’est exactement le contraire : c’est de cette manière que nous pouvons nous libérer. Parce que si ce travail est considéré comme tel, alors les hommes aussi pourront le faire. Le salaire serait alors pour ce travail, non pour les femmes.

Oui, mais aujourd’hui encore ce sont les femmes qui réalisent majoritairement ce travail et telle est toujours la tendance en dépit de certains changements. Qu’est-ce qui pourrait changer cette inertie ?

La tendance est telle parce que l’absence de salaire a naturalisé l’exploitation. Pourrais-tu imaginer les hommes faire un travail industriel gratuit pendant deux ans parce que c’est le propre des hommes ? Cela serait alors totalement naturalisé, tout comme l’est le travail domestique qu’on associe à la féminité et à ce qu’on considère comme propre aux femmes.

Dans une société modelée par les rapports monétaires, l’absence de salaire a transformé une forme d’exploitation en une activité naturelle, et c’est pour cela que nous disons qu’il est important de la dénaturaliser.

Et la manière de le dénaturaliser passe précisément par un salaire ?

Oui, c’est un premier pas pour le faire. Mais nous ne voyons jamais le salaire comme une fin, mais comme un moyen, un instrument pour commencer à concrétiser cet objectif.

Le seul fait de revendiquer un salaire a le pouvoir de révéler tout un domaine d’exploitation, de mettre en lumière le fait qu’il s’agit d’un travail proprement dit, et qu’il est essentiel pour le capitalisme car il a accumulé des richesses grâce à lui.

Ne courre-t-on pas le risque de perpétuer ainsi la division sexuelle du travail ?

Non, c’est une façon de la briser. On peut démontrer que la division sexuelle du travail est construite sur la différence salaire-non salaire.

Néanmoins dans de nombreux pays, comme en Espagne, le travail domestique (ndt : pour autrui) est déjà reconnu en tant que tel (mais pas avec des droits) et même ainsi ce travail est toujours majoritairement féminin. Autrement dit, le fait qu’il soit rémunéré n’a pas poussé des hommes à s’engager dans ces emplois. Pourquoi penser alors qu’en rémunérant les tâches domestiques au foyer les hommes y participeront ?

Dans une situation dans laquelle le travail domestique n’est pas reconnu en tant que travail et que des millions de femmes le font gratuitement partout dans le monde, les femmes qui le font pour de l’argent sont dans une situation de faiblesse en ne pouvant pas négocier de meilleures conditions salariales. J’espère que se construira un nouveau mouvement féministe qui rassemble les femmes qui font un travail domestique rémunéré et celles qui le font sans être payées.

Il faut commencer une lutte sur ce que signifie ce travail, revendiquer de nouvelles ressources au service de ce travail et proposer de nouvelles formes d’organisation. Cela se fait maintenant de manière séparée les unes des autres alors que l’unité est nécessaire, ainsi que de nouvelles formes de coopération qui nous permettent d’unir nos forces pour contester cette dévalorisation du travail domestique.

Le lien entre les femmes et le travail domestique est très fort et ce ne sera pas facile, mais je crois qu’on pourra obtenir certaines choses. La revendication d’un salaire pour le travail domestique a été très libératrice car de nombreuses femmes pouvaient comprendre que ce qu’elles faisaient était du travail exploité, que c’était de l’exploitation et non quelque chose de naturel.

Source :
http://www.eldiario.es/economia/engano-trabajo-asalariado-liberar-mujeres_0_262823964.html
Traductions françaises pour Avanti4.be : Ataulfo Riera