Contre le régime militaire en Egypte : construire une troisième force !

Avanti4.be 29 août 2013

Plus d’un millier de personnes ont été tuées en Egypte depuis le 3 juillet quand l’armée a chassé le Président Morsi et pris le pouvoir. Les militaires ont provoqué de véritables bains de sang lors de la répression des manifestations et des occupations des places organisées par le Parti de la Liberté et la Justice, aile politique des Frères Musulmans.

Ce qui complique les choses, c’est que ce coup d’Etat et la répression sanglante ont reçu le soutien d’une partie des millions d’Egyptiens qui manifestaient contre Morsi et son gouvernement, mais aussi, par haine de l’islamisme et par nationalisme laïc, de secteurs importants des « libéraux », des « démocrates » et même de la gauche égyptienne et arabe qui chantent les louanges de l’armée.

Comment comprendre ce qui se passe actuellement en Egypte et qui paraît si contradictoire ? Pour cela, il faut revenir au début du Printemps arabe.

De l’armée aux Frères et retour

En janvier 2011, dans une mobilisation aussi massive qu’imprévue, des millions d’Egyptiens sont descendus dans la rue pour réclamer la fin de la misère, de la corruption et de la répression et la chute du régime dictatorial et pro-américain de Moubarak. L’armée, pourtant pilier du régime depuis soixante ans, a fini par chasser Moubarak et pris le pouvoir sous la forme d’un Conseil suprême des Forces armées (SCAF), censé préparer une transition démocratique pour le pays. En réalité, l’armée a réagi ainsi pour éviter que le mouvement de masse se radicalise et ne remette plus profondément en cause la structure du pouvoir.

Lors des élections fin 2011, c’est le Parti de la Liberté et de la Justice, créé par les Frères Musulmans qui est arrivé largement en tête. Ce qui n’a rien d’étonnant dans la mesure où, depuis des décennies, bravant une quasi-clandestinité et une répression parfois féroce, les Frères Musulmans ont construit un puissant réseau d’aide charitable et d’enseignement religieux qui leur a assuré un fort soutien populaire.

Les attentes de la population étaient grandes et les promesses des Frères Musulmans – démocratie et prospérité - à la mesure de celles-ci. Mais, pendant l’année où ils ont été au gouvernement, le PLJ et les Frères ont rapidement déçu ces espoirs. Les prix des produits de base ont continué à augmenter et certaines subventions supprimées. La corruption s’est maintenue. Politiquement, les Frères ont peu à peu tenté de concentrer tout le pouvoir dans leurs mains et d’imposer une constitution « islamique ». Ils ont aussi encouragé les attaques contre la minorité chrétienne copte.

Au printemps, une vaste campagne de pétition pour réclamer la démission de Morsi a enflammé l’opposition populaire. Des millions de gens ont signé en faveur de cette revendication. Et, le 30 juillet, des manifestations de masse d’une ampleur jamais vue en Egypte, ont réuni plusieurs millions de manifestants sur les places et dans les rues. C’était clairement le second round de la révolution commencée en février 2011. Mais, cette fois, les Frères n’en étaient plus la principale composante mais la principale cible. Et nombre d’anciens moubarakistes étaient dans la rue. Jusqu’à ce que le 3 juillet, l’armée chasse Morsi et reprenne le pouvoir.

Restaurer le contrôle de l’armée sur le pays

Si l’armée a pris une nouvelle fois le pouvoir, ce n’est certainement pas pour assurer la satisfaction des revendications populaires. C’est plutôt pour stopper une mobilisation populaire risquant de tout déborder et pour éliminer un concurrent menaçant dans la concurrence pour le contrôle de l’économie et de l’Etat. Cette armée qui a repris le pouvoir, ce n’est pas une force garante de la souveraineté populaire, mais bien le cœur de l’ « Etat profond » de l’ère Moubarak, qui n’a jamais été vraiment démantelé depuis le soulèvement de janvier 2011.

Si l’Etat-major a choisi le bain de sang, c’est pour casser les reins des Frères Musulmans, les contraindre à la clandestinité et aux actions terroristes, de manière à pouvoir justifier le maintien de mesures d’exception, le temps pour l’armée et les moubarakistes de reprendre le contrôle de l’appareil d’Etat et de l’économie.

La personnalité militaire de premier plan dans le gouvernement issu du coup d’Etat, le général Abdel Fatah Al-Sissi, faisait déjà partie de l’Etat-major de l’armée de l’ancien régime de Moubarak. Les premières nominations de nouveaux responsables indiquent le retour de rescapés de l’ancien régime.

La prise du pouvoir par l’armée signifie plus qu’un coup d’arrêt pour le Printemps égyptien : c’est un retour de balancier vers l’ancien régime. Les méthodes que l’armée emploie s’avèrent être bien plus meurtrières que ce que les Frères ont pu faire pendant leur passage au pouvoir. Aujourd’hui, il faut donc s’opposer résolument au coup d’Etat et mobiliser pour le départ des militaires, et le rétablissement des libertés démocratiques et de nouvelles élections libres de toute ingérence de l’armée.

Pour les droits démocratiques et la construction d’un mouvement ouvrier indépendant

Une telle orientation signifie que, tout en condamnant l’engrenage des affrontements sectaires attisés par l’armée et les Frères Musulmans, le mouvement ouvrier et la gauche égyptienne et internationale doivent résolument s’opposer à la répression des manifestations des Frères Musulmans, à l’assassinat et à l’emprisonnement de leurs dirigeants et partisans par l’armée, ainsi qu’à l’interdiction de leur parti.

Une telle défense des droits démocratiques élémentaires n’implique nullement de s’aligner politiquement sur les Frères musulmans. En dépit de leur base populaire, ils représentent une force conservatrice et leur orientation économique néolibérale ne les distingue en rien de leurs adversaires « laïcs ». Mais le plus grand danger aujourd’hui est bel et bien le rétablissement de l’ancien régime par l’armée.

Le drame, c’est que, face à l’armée et aux Frères, aux vrais moubarakistes et aux faux « démocrates », le mouvement de masse ne dispose actuellement d’aucune organisation propre et surtout de sa propre politique indépendante. Un nouveau mouvement ouvrier indépendant a bien commencé à émerger ces deux dernières années avec le surgissement de milliers de structures syndicales de base et la création de deux nouvelles confédérations syndicales. Mais une partie de leurs dirigeants soutiennent eux aussi le coup d’Etat et appellent à l’arrêt des grèves au nom de la lutte contre le « terrorisme ».

Pourtant ces grèves ouvrières se poursuivent envers et contre tout et c’est là que réside le seul espoir pour qu’à terme surgisse en Egypte une « troisième voie » entre l’armée et les islamistes : un mouvement ouvrier indépendant qui développe sa propre politique et ses propres organes de pouvoir démocratiques. C’est à partir d’un tel développement que la gauche révolutionnaire (dont la progression est réelle mais encore modeste) pourra s’implanter et offrir une alternative à l’avenir sombre qu’annonce le bras de fer engagé entre l’armée et les Frères Musulmans.