Congrès de la CGIL en Italie : La gauche syndicale s’organise

Andrea Martini 1er mai 2014

Les 6, 7 et 8 mai prochains se tiendra à Rimini le XVIIe Congrès national de la Confederazione Generale Italiana del Lavoro (CGIL), le plus grand syndicat du pays. Héritier du syndicalisme de classe antérieur au fascisme, du syndicalisme de la résistance antifasciste, il est sans doute celui qui a le plus d’enracinement dans l’histoire de la classe ouvrière italienne. C’est le syndicat qui, après la Seconde Guerre mondiale, a réuni en son sein le travail syndical du Parti communiste et du Parti socialiste et qui, par la suite, a suivi toutes les involutions néolibérales des ces dernières décennies. L’acceptation du capitalisme comme horizon indépassable, l’évolution réformiste et l’adhésion au modèle de la « concertation », c’est-à-dire au système de cogestion de la politique économique bourgeoise dans la phase du changement néolibéral, constituent les piliers de ce recul.

Ces dernières années, la CGIL a assisté, sans opposer aucune opposition substantielle, à l’agression brutale déclenchée par le patronat et les gouvernements successifs italiens contre les conditions de vie des travailleuses et des travailleurs : le gel des salaires, l’extraordinaire croissance du chômage, l’exacerbation de l’exploitation, la généralisation des contrats précaires, surtout parmi les jeunes, le rétrécissement des droits syndicaux et individuels, le recul de l’âge de la retraite jusque 70 ans… Pendant tout ce temps, la CGIL a fait le choix de ne pas s’opposer à cette politique économique et sociale, abandonnant une orientation un peu plus radicale (qui, par ailleurs, avait continué pendant les années 2002 et 2003, parvenant à bloquer jusqu’à un certain point la politique patronale) afin de revenir à « l’unité syndicale » avec les syndicats soumis au patronat ; la CISL et l’UIL.

Au delà de la CGIL, qui compte 5.700.0000 affiliés (pratiquement répartis à parts égales entre actifs et allocataires sociaux) s’est formée depuis les années 1970 une gauche syndicale influencée par la radicalisation de la jeunesse et ouvrière des années 1968-1969. Cette gauche syndicale a joué un rôle important, surtout dans certains secteurs comme la FIOM (la fédération des métallos) où, à la différence de la Confédération, une orientation syndicale antilibérale a été adoptée, culminant avec la participation de la FIOM au mouvement altermondialiste du début des années 2000 et dans la mobilisation de Gênes en 2001. Un autre succès de la lutte de cette gauche syndicale de la FIOM et de la CGIL fut la bataille menée contre le projet autoritaire de la direction de la FIAT qui, en 2010, a imposé aux travailleuses et aux travailleurs de la multinationale de l’automobile une convention dégradant leurs conditions de travail.

Cependant, au cours de ces dernières années, le radicalisme de cette gauche syndicale s’est partiellement affaibli en adoptant une politique à contre courant du passé et en faveur d’une « repacification » avec la majorité de la Confédération. Ce « rapprochement » avec la direction de Susanna Camusso (secrétaire générale de la CGIL - NdT) s’est concrétisé dans l’adhésion (quoique « critique ») de Maurizio Landini, le principal dirigeant de la FIOM (ainsi qu’une grande partie des autres dirigeants de la gauche syndicale de la CGIL) au document de la majorité pour le XVIIe Congrès. Néanmoins, un petit groupe de dirigeants (pour être précis, 6 d’entre eux dans une direction nationale de plus de 150 membres) n’a pas capitulé et a décidé de ne pas souscrire à ce pacte en présentant pour ce congrès un document alternatif significativement intitulé « Le syndicat est autre chose » (voir ci-dessous - NdT).

Il s’agit d’un document qui propose une réinterprétation profonde du syndicat et l’adoption d’une plateforme de lutte radicale tant par rapport aux objectifs revendicatifs (lutte contre la précarité et contre le chômage par la réduction du temps de travail ; défense des salaires avec une nouvelle échelle mobile des salaires ; récupération des droits amputés par les contre-réformes néolibérales ; défense de la santé et de l’environnement sur les lieux de travail et dans les territoires ; lutte contre les privatisations de services publics, surtout dans la santé et l’enseignement, et pour une fiscalité qui grève les grosses fortunes, pour les droits égaux en faveur des immigrés…) que par rapport à la réforme du syndicat lui-même par une profonde transformation démocratique d’un syndicat fortement marqué par une lourde structure bureaucratique (12.000 postes de permanents).

Dans les préparatifs du congrès, face aux coups du groupe dirigeant, le pacte entre Camusso et la (ex) gauche syndicale s’est en grande mesure brisé. Landini et les siens se sont vus forcés de rompre (au moins partiellement) avec le groupe dirigeant central. En même temps, leurs décisions dans ce sens ont été contradictoires et peu claires. Par conséquent, les résultats du congrès national de mai sont encore incertains. La bataille livrée dans les préparatifs du congrès par les signataires du document « Le syndicat est autre chose » a mis en évidence une grande capacité militante. Près d’un millier de camarades, soutenus par à peine plus de 20 permanents syndicaux (sur les 12.000 que compte la Confédération), ont expliqué les raisons du document alternatif dans plus de 10.000 assemblées aux affiliés sur les lieux de travail, obtenant environ 42.000 votes en faveur de ce document.

Il est vrai que ces 42.000 votes ne constituent seulement qu’une très petite partie des 1.800.000 votes déclarés (mais non prouvés) par les dirigeants majoritaires en faveur de leur document. Il faut cependant tenir compte de la grave crise de participation à la base de la CGIL, de sorte que le nombre de votants en faveur du document de la majorité ne mérite absolument aucun crédit, pas plus que celui qu’obtient Poutine dans ses référendums. La bureaucratie se défend en falsifiant les chiffres et les carnets syndicaux mais la force d’un syndicat repose sur sa capacité à protéger et améliorer les conditions de vie et de travail des classes populaires et non à survivre sur base de la tromperie. En tous les cas, les 42.000 votes mettent en évidence la persistance sur les lieux de travail d’un réseau important de syndicalistes qui ne se prêtent pas au collaborationnisme avec le patronat et les gouvernements à sa solde, et cela en dépit de la propagande massive en faveur de la résignation qu’ont développé les appareils bureaucratiques. Il s’agit d’un patrimoine de classe petit mais fondamental qui pourra contribuer de manière décisive à la relance d’une véritable lutte de classe.

Andrea Martini est militant de Sinistra Anticapitalista.
Source : http://www.vientosur.info/spip.php?article8945
Traduction française pour Avanti4.be : Ataulfo Riera

"Le syndicat est une autre chose"

Ce document a récolté l’adhésion d’environ 20 % des voix [des militant·e·s] de la CGIL. Ce fait représente un signal fort : il montre le poids réel de l’opposition à la ligne et aux pratiques de la direction. Il indique ce qui aurait pu se passer si le Congrès s’était déroulé de manière démocratique, c’est-à-dire avec l’assurance de conditions réellement égales entre la direction et le courant « Un syndicat est une autre ».

Ce courant, réuni lors de son Assemblée de Bologne, le 29 mars 2014, exprime une grande satisfaction pour l’engagement de ses militant·e·s volontaires qui ont permis de faire connaître et de soutenir nos positions au sein la CGIL à presque un quart des participants inscrits aux congrès de base.

Les militants·e·s qui avec passion et engagement ont participé à ces congrès ont dû affronter souvent des attitudes indignes de la culture politique de la CGIL. Toutes et tous ont fait face à une hostilité très marquée et à des boycottages de la part de l’appareil bureaucratique, au lieu d’être reconnus pour leur engagement et leur ferveur démocratique. Les règles du pluralisme ont été presque toujours ignorées dans les assemblées auxquelles nous avons participé. Ainsi, le phénomène honteux du « gonflement artificiel » des voix a fortement déformé le déroulement des travaux.

C’est pourquoi nous refusons de considérer ce Congrès, et son résultat final, comme légitime. Nous avons dénoncé, à plusieurs reprises, que les votes enregistrés portant sur les orientations soumises n’étaient pas crédibles et qu’ils relevaient de l’imposture, sans même mentionner des fraudes électorales massives. Nous avons demandé des vérifications qui auraient pu se dérouler calmement. Cependant, la majorité ayant décidé que les règles à appliquer ne sauraient être que les siennes, les organes de surveillance et le secrétariat confédéral ont refusé tout acte de transparence. Les dirigeants de la CGIL sont donc directement et politiquement responsables de la falsification des résultats.

Nous pouvons considérer que tous les résultats sont faux, car même la dernière requête a été refusée. Elle se limitait à effectuer une vérification sur un échantillon de 100 assemblées confédérales. Le résultat officiel qui affiche une adhésion de 97 % au document de Susanna Camusso est donc faux politiquement et quantitativement. C’est une image de la crise démocratique de la CGIL, d’autant plus grave qu’est dissimulée la baisse de la participation des membres aux assemblées. Ce que nous avons pu constater effectivement à l’occasion des assemblées auxquelles nous avons pu participer.

Il s’agit du premier Congrès dans l’histoire de la CGIL où la moitié des voix [comptées] peut être considérée comme étant inexistante. C’est pour ces raisons que notre assemblée du 29 juin confirme la décision de ne pas reconnaître les résultats du Congrès et de continuer la lutte pour la démocratie au sein de la CGIL, dans le cadre d’une campagne syndicale qui s’étendra jusqu’au prochain Congrès.

La dégénérescence de la vie démocratique de la CGIL est d’autant plus grave qu’elle s’accompagne de la signature, le 10 janvier 2014, du Texte Unique sur la représentativité syndicale [Texte signé entre l’organisation patronale – la Confindustria – et les directions des trois Confédérations, soit la CGIL, la CISL et l’UIL]. Il permet l’extension de l’accord Fiat de Pomigliano à l’ensemble des travailleurs et travailleuses en Italie [voir à ce sujet notre article publié en date du 19 janvier 2011].

Nous allons contester sur tous les lieux de travail et dans toutes les assemblées de base la légitimité de la signature de l’accord sur la représentativité syndicale signé par la CGIL. Nous ne nous sentons pas le moins du monde liés aux résultats d’une consultation qui a une transparence plus que réduite et qui ne dispose pas des garanties démocratiques du Congrès conclusif [en mai 2014].

Nous nous engageons à faire obstacle à son application et donc à le rendre non-opérationnel. Nous demandons aussi au groupe dirigeant de la CGIL-FIOM (métallurgie) d’être cohérent avec ses propres positions et de refuser l’application de cet accord [le secrétaire de la FIOM, Landini, a pris ses distances suite à l’accord final sur la représentativité signé le 10 janvier 2014]. Nous jugeons nécessaire que toutes les forces syndicales opposées à cet accord – qu’elles soient membres ou pas des structures de la Confédération [autrement dit, les divers syndicats en dehors des trois Confédérations, comme l’Union syndicale de base, par exemple] engagent une lutte unitaire contre le Texte Unique. C’est seulement avec le retrait de cet accord que nous pourrons ouvrir la voie à une loi sur la représentativité syndicale qui soit effectivement démocratique.

Pour toutes ces raisons, notre Assemblée a décidé de contester cet accord [du 10 janvier 2014] au plan juridique, car il viole la Constitution.

Le Congrès était censé être « unitaire », avec le but de surmonter les différences grâce à la négociation entre les dirigeants des diverses fédérations de la CGIL. Or, cet objectif a échoué après la signature du 10 janvier. De fait, dès ce moment, un deuxième Congrès de la CGIL a commencé. Suite, à l’arrivée du gouvernement de Matteo Renzi [membre du Parti démocrate, issu du centre-gauche chrétien], depuis le 22 février 2014, un troisième congrès a démarré, sous le signe d’une autonomie très fortement limitée de la CGIL face au gouvernement.

Au cours de ces trois congrès s’est avérée la faillite d’un projet politique dit des « amendements », consistant à négocier une ligne de synthèse par l’adoption de divers amendements. Or, les options de la majorité [sous la houlette de Susanna Camusso] n’ont pu être influencées ; au contraire elles se sont confirmées. Le choix que nous avons fait, de présenter un document alternatif, s’est révélé par conséquent la seule voie possible pour répondre à la réalité. Si, dès le début, les désaccords face aux dérives du groupe dirigeant avaient pu trouver une expression claire, on peut concevoir combien la situation aurait été différente aujourd’hui.

Dans tous les cas, notre document s’adresse à toutes les positions critiques et contestataires au sein de la CGIL, cela avec l’objectif de construire des initiatives alternatives et unitaires.

L’Assemblée du 29 mars a décidé de s’engager dès à présent en tant qu’opposition interne à la CGIL autour de la plateforme intitulée : « Le syndicat est une autre chose ». La structure de base de l’organisation de cette opposition est faite des camarades impliqué·e·s dans les collectifs de base qui ont été présents lors des assemblées de bases ainsi que des délégué·e·s élus à divers niveaux. Ces collectifs régionaux vont définir un plan de travail, d’organisation et de contacts serrés avec les différents secteurs du monde du travail et avec les inscrit·e·s à la CGIL.

Une nouvelle Assemblée, qui se tiendra après le Congrès national de la CGIL [début mai], définira les modalités et le champ de structuration de notre opposition. Dans tous les cas, cela sera fait sur des bases totalement démocratiques à tous les niveaux.

Le contenu de cette initiative aura comme référence le document que nous présentons comme alternative au Congrès national de la CGIL, car il garde toute son actualité.

Nous nous engageons de suite dans la lutte contre le Texte Unique et pour la démocratie syndicale, laquelle se traduit tout d’abord par la mise en place d’une campagne avec des stands d’information et une récolte de fonds pour financier le coût de la plainte déposée auprès du Tribunal.

Notre initiative s’inscrit dans la mobilisation contre les politiques d’austérité, la réforme du travail [Jobs Act Renzi, voir à ce propos le texte publié sur ce site en date du 21 mars 2014], les privatisations, les coupes budgétaires dans le secteur social et les politiques autoritaires du gouvernement Renzi. La subordination de la CGIL à l’égard de ce gouvernement (notre adversaire) pose encore une fois le problème de l’indépendance syndicale. Il faut dénoncer avec vigueur les liens néfastes qu’entretiennent la CGIL et le Parti démocrate (PD). Il faut construire une grande mobilisation unitaire avec tous les milieux concernés.

Nous participerons à toutes les mobilisations des mouvements sociaux contre les politiques de la Troïka européenne [BCE, FMI, UE], en partant de la manifestation « Pour une maison, un revenu et un travail » aura lieu le 12 avril 2014 à Rome. Nous nous engageons à côté des mouvements s’opposant à la construction des grands ouvrages [le NoTav : mouvement dans la vallée de Suse contre la construction de la ligne à moyenne vitesse ; le NoMuos : le MUOS, acronyme de Mobile User Objective System, est un projet visant à établir un réseau de télécommunications de l’armée américaine dont un des 4 terminaux terrestres doit être établi en Sicile, à Niscemi] et nous nous mobiliserons contre la brutale répression qui les frappe.

Nous nous investirons pour construire des secteurs de lutte, sur le terrain, afin de faire comprendre à ceux et celles qui luttent pour l’emploi et qui refusent l’exploitation qu’ils ne sont pas seuls.

Notre lutte, initiée à l’occasion de la préparation du Congrès de la CGIL, va continuer !

Article publié le 29 mars 2014 sur le site suisse A l’Encontre : http://alencontre.org/
Traduction française : A l’Encontre