Comment Washington a contribué à fomenter l’insurrection islamiste au Mali

Jeremy Keenan 30 janvier 2013

Le 12 octobre 2012, le Conseil de Sécurité de l’ONU votait à l’unanimité une résolution rédigée par la France demandant au gouvernement malien d’élaborer un plan de mission militaire afin de rétablir le contrôle sur le nord du Mali, une zone du Sahara plus grande que la France. Connu comme l’Azawad par la population touareg locale, le nord du Mali s’est retrouvé sous le contrôle des extrémistes islamiques après une révolte touareg au début de l’année. Pendant plusieurs mois, les médias internationaux ont parlé du nord du Mali comme « l’Afghanistan d’Afrique », appelant à une intervention militaire internationale sans cesse plus inexorable.

Tandis que les médias ont abondamment couverts et décrits le cours des événements et les atrocités commises dans l’Azawad depuis l’éclatement en janvier ce qui semblait être une autre rébellion touareg, certains questions élémentaires n’ont pas été posées. Aucun journaliste ne s’est demandé, ou tout au moins n’a répondu de manière satisfaisante à, comment il se fait que cette rébellion touareg s’est vue séquestrée dès le début par quelques centaines d’extrémistes islamistes.

En résumé, les médias mondiaux ne sont pas parvenus à expliquer la situation dans l’Azawad. Et c’est ainsi parce que la véritable histoire de ce qui se passe là bas frôle l’incroyable et nous emmène dans les profondeurs et les confins obscurs des services de renseignement occidentaux et de leurs relations avec les services secret d’Algérie.

Le cauchemar actuel dans l’Azawad est généralement expliqué comme le résultat non voulu du renversement de Kadhafi en Libye. Ce qui est exact dans la mesure où sa chute a précipité le retour dans la région du Sahel (Niger et Mali) de milliers de combattants touaregs furieux, déçus et bien armés qui avaient été cherché fortune au service du régime de Kadhafi. Mais cela n’a été que la dernière goutte dans une décennie d’exploitation croissante, de répression et de marginalisation qui a alimenté un cycle continu de protestations, de troubles et de rébellions touaregs. La Libye ne fut que le catalyseur de la rébellion de l’Azawad et non sa cause sous-jacente. Plus encore, la catastrophe actuellement en cours au Mali est le résultat inévitable de la manière dont les Etats-Unis ont, depuis 2012, ont mis en œuvre la guerre globale contre le terrorisme dans le Sahara-Sahel, en collaboration avec les services secrets algériens.

Pourquoi l’Algérie et les Etats-Unis ont-ils besoin du terrorisme ?

Quand Abdelaziz Bouteflika a assumé la présidence de l’Algérie en 1999, le pays devait faire face à deux problèmes principaux. L’un d’eux était sa position dans le monde. Le rôle de l’armée et de la DRS (les services de renseignements algériens) dans la « Guerre froide » avait fait de l’Algérie un Etat paria. Le second était que l’armée, l’institution centrale de l’Etat, manquait d’armement moderne de haute technologie, à la suite des sanctions internationales et des embargos d’armes.

La solution à ces deux problèmes était à Washington. Pendant l’ère Clinton, les relations entre les Etats-Unis et l’Algérie s’étaient réduites à un niveau particulièrement bas. Cependant, avec la victoire républicaine aux élections de novembre 2000, le président algérien Bouteflika, expérimenté ex ministre des affaires étrangères, a rapidement fait connaître sa position à la nouvelle administration étatsunienne et fut invité, en juillet 2001, à un sommet à Washington avec le président Bush. Ce dernier écouta avec sympathie le récit de Bouteflika sur la manière dont son pays s’était engagé dans la lutte contre les terroristes ainsi que ses demandes d’équipements militaires spécialisés devant permettre à son armée de maintenir la paix, la sécurité et la stabilité en Algérie.

A ce moment, l’Algérie avait plus besoin du soutien des Etats-Unis que l’inverse. Mais cela allait rapidement changer. Les attaques terroristes du 9 septembre 2001 ouvrirent une nouvelle ère dans les relations entre les Etats-Unis et l’Algérie. Au cours des quatre années suivantes, Bush et Bouteflika se réunirent à six reprises pour développer une alliance en grande partie secrète et très ambigüe.

Le « terrorisme d’Etat » algérien

En janvier 1992, les élections législatives algériennes faillirent être remportées par le Front Islamique du Salut, ce qui aurait amené le premier gouvernement islamiste démocratiquement élu. Avec le feu vert des Etats-Unis et de la France, le régime algérien annula les élections générales dans ce qui fut un authentique coup d’Etat militaire. En conséquence, une « guerre civile » (connue comme la « sale guerre ») se déclencha immédiatement et se poursuivit dans les années 1990 entre les islamistes et l’armée, au cours de laquelle on estime que 200.000 personnes périrent.

En 1994, les services secrets algériens (DRS) étaient parvenus à infiltrer les principaux groupes armés islamistes, à commencer par le Groupe Islamique Armé (GIA), dont le dirigeant, Djamel Zitouni, était un agent DRS. De fait, de nombreux assassinats et massacres de civils furent réalisés par le DRS et imputés aux islamistes, ou par des éléments du GIA dirigés et protégés par eux.

John Schindler, un ancien officier supérieur du renseignement des Etats-Unis et membre du Conseil de Sécurité Nationale, aujourd’hui professeur en affaires de sécurité nationale au Naval War College, a récemment évoqué la manière dont l’Algérie avait en partie créé ses terroristes et comment elle avait employé le terrorisme d’Etat. En écrivant sur la période des années 1990, il affirmait que : « Les GIA furent une création de la DRS. En utilisant des méthodes soviétiques éprouvées d’infiltration et de provocation, les services secrets ont organisé les GIA afin de discréditer les extrémistes. Une grande partie des membres de la direction des GIA étaient des agents de la DRS qui menèrent l’organisation dans une voie sans issue d’assassinats de masse, une tactique sans pitié qui discréditait les islamistes des GIA aux yeux de la majorité des Algériens. La plupart de ses opérations les plus importantes furent l’œuvre de la DRS, y compris la vague d’attentats de 1995 en France. Certains des massacres de civils les plus terribles furent perpétrés par des unités militaires spéciales déguisées en moudjahidines, ou par des groupes des GIA sous contrôle de la DRS » [1].

Vers 1998, les assassinats avaient atteint un tel niveau que de nombreux islamistes abandonnèrent les GIA pour former le Groupe salafiste pour la prédication et le combat (GSPC), mais il fut bientôt évident qu’il était également infiltré par la DRS.

Bien que la « sale guerre » commence à faiblir après 1998, elle ne s’est jamais totalement terminée. Le GSPC, qui changea son nom en « Al Qaeda au Maghreb Islamique » en 2006, est toujours opérationnel, tant dans le nord de l’Algérie que dans le Sahara-Sahel.

Sous bien des aspects, peu de choses ont changé depuis les années 1990 puisque la DRS continue de recruter des terroristes et utilise le « terrorisme d’Etat » et des actions « déguisées » comme moyens essentiels pour exercer son contrôle. La DRS n’a en rien changé : son chef, le général Mohamed Mediene, qui fut entraîné par le KGB et s’est lui-même défini un jour comme « Le Dieu de l’Algérie » [2] est toujours en poste depuis 1990. On le considère comme l’homme le plus puissant du pays.

Quant à Al Qaeda au Maghreb Islamique, ses dirigeants dans les régions du Sahara et du Sahel, Abdelhamid Abou Zaïd, Mokhtar ben Mokhtar et Yahia Djouadi (tous ont de nombreux alias) sont ou bien des agents de la DRS ou sont en étroite relation avec elle.

Mon premier livre sur la guerre globale contre le terrorisme au Sahara, « The Dark Sahara » (Pluto Press, 2009), décrit et explique le développement de cette extraordinaire relation. J’ai mis en lumière pourquoi, tant l’administration Bush que le régime d’Alger avaient besoin « d’un peu plus de terrorisme » dans la région. Les Algériens voulaient plus de terrorisme pour légitimer leur besoins en armes modernes de haute technologie. L’administration Bush, pour sa part, a vu dans le développement du terrorisme la justification pour ouvrir au Sahara un nouveau front sud de la Guerre globale contre le terrorisme. Ce « second front » légitimerait la militarisation croissante de l’Afrique de la part des Etats-Unis afin de contrôler les ressources naturelles du continent, particulièrement le pétrole. Ce qui conduisit rapidement à la création, en 2008, d’un nouveau commandement de combat des Etats-Unis pour l’Afrique : l’AFRICOM. 

La première opération terroriste « déguisée » des Etats-Unis et de l’Algérie dans le Sahara-Sahel fut menée à bien en 2003 quand un groupe dirigé par un agent « infiltré » de la DRS, Amari Saïfi (alias « Abderrazak Lamari », dit « Le Para »), prit en otage 32 touristes européens dans le Sahara algérien. L’administration Bush qualifia immédiatement « Le Para » comme « l’homme de Ben Laden dans le Sahara ».

Le modèle cubain de Rumsfeld

Le gouvernement des Etats-Unis a une longue histoire d’utilisation d’actions « déguisées » pour justifier ses interventions militaires. L’inspiration de l’opération du « Para » en 2003 remonte en réalité directement à un plan similaire conçu par l’Etat-major Conjoint des Etats-Unis 40 ans plus tôt.

Lors du désastre de la Baie des Cochons en 1961 - quand une force d’exilés cubains entraînés par la CIA et avec le soutien de forces armées étatsuniennes tentèrent sans succès d’envahir Cuba et de renverser le gouvernement de Fidel Castro -, le Département de la Défense des Etats-Unis et l’Etat-major Conjoint élaborèrent des plans, dont le nom de code était « Operation Northwoods », pour justifier une invasion militaire de Cuba par les Etats-Unis. Le plan fut présenté au Secrétaire à la Défense du président John F Kennedy, Robert McNamara, le 13 mars 1962. Sous le titre « Justification de l’intervention militaire des Etats-Unis à Cuba (Top secret) » [3], l’Opération Northwoods se proposait de déclencher une guerre terroriste et sanglante contre son propre pays afin de tromper l’opinion publique étatsunienne pour qu’elle soutienne une guerre contre Cuba. Le plan prévoyait que la CIA et d’autres services mèneraient à bien une série d’atrocités. Aux Etats-Unis, le journaliste et investigateur James Bamford le décrivit ainsi : « des civils innocents allaient être abattus par balles dans les rues des Etats-Unis, certains bateaux avec des réfugiés qui fuyaient Cuba devaient être coulés en haute mer, une vague de violence terroriste éclaterait à Washington DC, Miami et d’autres villes. Des personnes innocentes seraient accusées d’attentats et de détournements d’avions. En utilisant de fausses preuves, toute la culpabilité serait portée sur Fidel Castro, offrant ainsi à Lemnitzer [président de la Junte des Chefs de l’Etat-major] et à sa camarilla l’excuse, ainsi que le soutien public et international, dont ils avaient besoin pour lancer leur guerre contre la Cuba de Fidel Castro » [4].

Ce plan fut finalement repoussé par le président Kennedy. L’Opération Northwoods demeura « secrète » et inconnue du grand public étatsunien jusqu’à ce qu’elle fut déclassifiée par les Archives de Sécurité Nationale et révélée par Bamford en avril 2001. En 2002, un plan pas très différent fut présenté au Secrétaire à la Défense Donald Rumsfeld par son Conseil Scientifique de Défense. Des extraits de cette « Etude d’été sur les Opérations Spéciales des Forces conjointes en soutien à la lutte contre le terrorisme » furent rendus publics le 16 août 2002 [5] par, entre autres, Pamela Hess [6], William Arkin [7] et David Isenberg [8], qui ont publié plus d’informations et ont analysé le plan. Ce dernier recommandait la création d’un « Groupe d’Opérations Proactives et Préventives » (P20G, selon son acronyme), une organisation de l’ombre qui mènerait à bien des missions secrètes pour « stimuler les réactions » de groupes terroristes, en les provoquant pour qu’ils réalisent des actes violents qui les exposent à la « contre-attaque » des forces des Etats-Unis [9].

Al Qaeda au Maghreb Islamique

Mon nouveau livre sur la guerre globale contre le terrorisme au Sahara (« The Dying Sahara », Pluto Press, 2013) présente plusieurs preuves solides qui démontrent que l’opération du « Para » fut la première mise en « rodage » de la décision de Rumsfeld, adoptée en 2002, de mettre en pratique le plan P20G. Dans une recherche récente sur certaines opérations « déguisées », Nafeez Ahmed affirme que le journaliste d’investigation Seymour Hersh [10] fut informé par un conseiller du Pentagone que l’opération de l’Algérien (le « Para ») avait été un essai du nouveau programme secret du Pentagone, P20G [11].

Le front du Sahara-Sahel n’est pas le seul cas de ce type d’incidents fabriqués pour les besoins de la Guerre globale contre le terrorisme. En mai 2008, le président George W. Bush a demandé 400 millions de dollars pour financer des opérations secrètes de groupes terroristes, essentiellement au Moyen Orient et en Afghanistan dans le cadre d’une offensive masquée dirigée en dernière instance contre le régime iranien. La partie initiale de 300 millions de dollars fut approuvée par le Congrès.

Depuis l’opération du « Para », la DRS algérienne, avec la complicité des Etats-Unis et la connaissance d’autres agences de renseignement occidentales, a utilisé Al Qaeda au Maghreb Islamique en infiltrant quasi complètement sa direction afin de créer un scénario de tension terroriste. Une grande partie du paysage terroriste que l’Algérie et ses alliés occidentaux ont dessiné dans la région du Sahara-Sahel est donc complètement faux.

« The Dying Sahara » analyse chacun des supposés incidents « terroristes » dans la région au cours de la dernière et terrible décennie. Il démontre que seule une poignée d’actions furent d’authentiques actes terroristes et que la grande majorité fut fabriquée ou orchestrée par la DRS. Certains incidents, comme l’attaque très médiatisée d’Al Qaeda au Maghreb Islamique contre l’aéroport de Djanet en Algérie en 2007, n’ont tout simplement jamais eu lieu. Ce qui en réalité s’est passé, ce fut qu’une manifestation contre le gouvernement algérien à cause du chômage des jeunes touaregs locaux s’est terminée par des tirs des jeunes contre l’aéroport. Cela n’avait rien à voir avec Al Qaeda au Maghreb Islamique.

Afin de justifier ou d’augmenter ce que j’ai appelé les « rentes du terrorisme » de Washington, les gouvernements du Mali, du Niger et de l’Algérie ont été responsables à au moins cinq occasions depuis 2004 d’avoir provoqué les touaregs à prendre les armes : en 2004 (Niger), 2005 (Tamanrasset, Algérie), 2006 (Mali), 2007-09 (Niger et Mali). En juillet 2005, par exemple, de jeunes touaregs se sont révoltés dans la ville algérienne du sud de Tamanrasset, brûlant une quarantaine d’édifices gouvernementaux et commerciaux. Il fut finalement prouvé devant un tribunal que les troubles et les attaques incendiaires avaient été provoqués par des agents provocateurs de la police algérienne. L’affaire fut étouffée et quelques 80 jeunes libérés et indemnisés. Mais l’objectif de cet exercice avait été atteint : la DRS et ses alliés à Washington pouvaient parler de « terrorisme putatif » parmi les touaregs de Tamanrasset, et justifier encore plus l’Initiative Anti-terroriste Trans-Sahara de George Bush et les manœuvres militaires (Opération Flintlock) du Pentagone dans le Sahara.

A l’occasion de l’opération du « Para », le Pentagone produisit une série de cartes de l’Afrique qui présentaient la majeure partie de la région du Sahara-Sahel comme une « Terror Zone » ou un « Corridor de la Terreur ». Une prophétie auto-réalisatrice. En outre, c’est également devenu l’une des principales zones de transit de drogue au monde. Ces dernières années, le trafic de cocaïne de l’Amérique latine par l’Azawad jusqu’à l’Europe, sous la protection des élites politiques et militaires de la région, en particulier de l’ex président du Mali et de ses forces de sécurité, ainsi que de la DRS algérienne, a été florissant. Le Bureau des Nations Unies pour le Contrôle des Drogues a récemment estimé que 60% de la cocaïne en Europe passe à travers la région. Et elle a calculé sa valeur, sur base des prix de la rue à Paris, à quelques 11 milliards de dollars, dont on estime que 2 milliards restent dans la région.

L’impact des machinations de Washington sur les peuples du Sahara-Sahel et sur son économie régionale a été dévastateur. Plus de 60 prises d’otages d’occidentaux ont mené à l’effondrement de l’industrie du tourisme qui offrait aux communautés touaregs au Mali, au Niger et en Algérie une grande partie de leurs revenus. Par exemple, l’assassinat de quatre touristes français en Mauritanie, en plus des kidnappings précédents, ont fait que seulement 173 touristes ont visité la Mauritanie en 2011, en comparaison aux 72.000 de 2007 [12]. La perte du tourisme a privé la région de dizaines de millions de dollars et a forcé plus d’un touareg (et d’autres groupes ethniques), particulièrement les jeunes, à tomber dans la « criminalité » du banditisme et du trafic de drogues.

Le désastre actuel du Mali

Si de tout ceci on peut déduire que la dernière rébellion touareg au Mali avait un arrière fond historique complexe, la rébellion qui a commencé à en janvier 2012 était différente de toutes les autres rébellions touaregs antérieures parce qu’il y avait une possibilité très réelle qu’elle soit couronnée de succès, du moins en ce qui concerne la prise de contrôle de tout le nord du Mali. La création du MNLA (Mouvement national de libération de l’Azawad) en octobre 2011, ne constituait pas seulement une grave menace potentielle pour l’Algérie, elle a en outre pris le régime algérien totalement par surprise. L’Algérie a toujours eu un peu peur des touaregs, tant ceux qui vivent dans ses frontières que ceux qui habitent dans les pays voisins du Sahel. La possibilité réelle qu’un mouvement national touareg dans le nord du Mali rencontre un succès militaire, dans un pays que l’Algérie a toujours considéré comme son arrière cour, ne pouvait être tolérée.

La stratégie de l’agence de renseignement algérienne pour éliminer cette menace a été d’utiliser son contrôle sur Al Qaeda au Maghreb islamique pour affaiblir puis pour détruire la crédibilité et l’efficacité politique du MNLA. C’est précisément ce qui s’est passé dans le nord du Mali ces neufs derniers mois.

Bien que le gouvernement algérien l’ait nié, il a envoyé quelques 200 membres de ses forces spéciales dans l’Azawad le 20 décembre 2011. Leur objectif semble avoir été de :

• Protéger Al Qaeda au Maghreb Islamique, qui avait déplacé sa base d’entraînement du sud de l’Algérie au nord du Mali, autour de 2008.
• Evaluer les points forts et les intentions du MNLA
• Aider à établir deux « nouveaux » groupes terroristes salafistes-djihadistes dans la région - Ansar al-Din et MUJAO.

Les leaders de ces nouveaux groupes - Iyad ag Ghaly de Ansar al-Din, et le sultan Badi Ould du MUJAO – sont étroitement associés à la DRS. Malgré le fait que tant Ansar al-Din et MUJAO ont commencé avec de faibles forces, ils ont compté sur l’appui immédiat de mercenaires et de combattants expérimentés et bien entraînés des brigades d’Al Qaeda au Maghreb Islamique sous influence de la DRS. Ceci explique pourquoi les islamistes furent capables de se renforcer si rapidement et de dominer le MNLA à la fois politiquement et militairement.

Bien que la stratégie algérienne ait été efficace, du moins jusqu’à maintenant, son objectif d’affaiblir et de discréditer le MNLA a provoqué dans la région une catastrophe humanitaire. L’intervention militaire étrangère semble sans cesse plus probable. Et cela en dépit du fait que l’Algérie s’est toujours opposée de toutes ses forces à une telle intervention car elle se considère comme la puissance hégémonique dans le Sahel, et non la France. La résolution du Conseil de Sécurité du 12 octobre donnait à l’Algérie une dernière opportunité pour « freiner ses chiens » et permettre une solution politique pacifique. Mais, comme la haine contre les islamistes s’accroît tandis que le désir de vengeance de la société civile au Mali se renforce chaque jour, une solution pacifique semble de plus en plus improbable.

En guise de conclusion

J’ai signalé à de nombreuses occasions au cours de la dernière décennie que la manière avec laquelle on orchestrait le terrorisme dans le Sahara-Sahel par la DRS algérienne, avec l’assentiment des Etats-Unis et d’autres puissances occidentales, allait inévitablement déboucher sur une catastrophe qui, très probablement, allait prendre la forme d’une conflagration dans toute la région. A moins qu’un miracle ne survienne au début 2013, le nord du Mali semble être le lieu où commencera cette conflagration.

Selon certains commandants de milices locaux, majoritairement touaregs, un terrible scénario est possible. Ils pensent que la DRS algérienne et ses alliés occidentaux sont en train d’utiliser la situation dans l’Azawad pour fomenter la concentration de groupes « salafistes-djihadistes » dans la région – « l’émirat subsaharien » - et pouvoir ainsi les éradiquer. Dans ce cas, la DRS algérienne exfiltrerait ses « agents » avant, et abandonnerait à leur sort les combattants du rang – les islamistes fanatiques – face aux bombardements.

Mais quel que soit le scénario qui se développe au Mali, quand vous entendez les nouvelles des désastres et de la guerre dans l’Azawad ne pensez pas « bah, ce n’est qu’une autre guerre en Afrique ». Souvenez vous de cet arrière fond obscur et sordide et de comment la Guerre globale contre le terrorisme menée par Washington est arrivée au Sahara-Sahel où ce sont ses populations qui sont en train d’en payer les conséquences.


Rébellions touaregs au Mali

Les Touaregs sont approximativement 2 à 3 millions et constituent la population indigène d’une grande partie du Sahara central et du Sahel. Le plus grand groupe, estimé à 800.000 personnes, vit au Mali, suivi du Niger et d’autres petits groupes en Algérie, au Burkina Faso et en Libye.

Il y a eu cinq rébellions touaregs au Mali depuis l’indépendance et trois autres au Niger ainsi que des révoltes sporadiques en Algérie. La dernière rébellion touareg au Mali, dirigée par le MNLA, a commencé en janvier 2012. Le MNLA est composé de touaregs qui sont revenus de Libye autour d’octobre 2011, des rebelles qui n’avaient pas déposé les armes après le soulèvement de 2007-2009 et d’autres qui avaient déserté l’armée malienne. On estime leur nombre à 3.000. A la mi-mars, ils avaient délogé les forces militaires mal équipées et encore plus mal commandées du Mali de la majeure partie du nord du pays (Azawad).

Après cette humiliation de l’armée malienne, les soldats des casernes de Kati, près de Bamako, se sont mutinés et le 22 mars une junte de jeunes officiers a prit le pouvoir dans le pays. En une semaine, les trois capitales provinciales du nord, Kidal, Gao et Tombouctou tombèrent aux mains des rebelles et, le 5 avril, le MNLA déclarait l’Azawad Etat indépendant.

La déclaration d’indépendance de l’Azawad n’a reçu aucun soutien international. L’une des raisons est l’alliance entre le MNLA et Ansar al-Din, un mouvement djihadiste récemment créé dirigé par un notable touareg, Iyad ag Ghaly, et un autre groupe djihadiste, Jamat Tawhid Wal Jihad Fi Garbi Afriqqiya (Mouvement pour l’unité et le Djihad dans l’Afrique de l’ouest – MUJAO). Tant Ansar al-Din, que le MUJAO, sont liés et soutenus par Al Qaeda au Maghreb Islamique (AQMI). En mai, ce sont ces groupes islamistes et non le MNLA qui prirent la direction politique et militaire dans l’Azawad.

A la fin du mois de juin, les tensions entre le MNLA et les islamistes débouchèrent sur une lutte ouverte, le MNLA étant expulsé de Gao et de plus en plus marginalisé politiquement. Depuis lors, les islamistes ont imposé la loi islamique de manière stricte dans l’ Azawad, particulièrement à Gao, Tombouctou et Kidal. Exécutions sommaires, amputations, lapidations et autres atrocités similaires, ainsi que la destruction des sanctuaires sacrés à Tombouctou – déclaré patrimoine de l’Humanité par l’UNESCO – sont investiguées par la Cours Pénale Internationale. En août, près d’un demi-million de personnes avaient fui ou avaient été déplacées.

Jeremy Keenan est un anthropologue social britannique de renommée, professeur du SOAS de l’Université de Londres, spécialisé dans le Sahara-Sahel. Parmi ses livres sur le sujet : « The Tuareg : People of Ahaggar », Allen Lane, 1977 ; « Sahara Man : Travelling with the Tuareg », John Murray Publishers, 2001 ; « The Lesser Gods of the Sahara : Social Change and Contested Terrain Amongst the Tuareg of Algeria », Frank Cass Publishers, 2004 ; « The Dark Sahara : America’s War on Terror in Africa », Pluto Press, 2009 ; « The Dying Sahara : US Imperialism and Terror in Africa », Pluto Press, 2012.

Source : http://www.countercurrents.org/keenan250113.htm
Traduction française pour Avanti4.be : G. Cluseret.


[1John Schindler, « The ugly truth about Algeria », The National Interest, 10 juillet 2012.

[2Jeremy Keenan, « General Toufik : “God of Algeria” », Al Jazeera, 29 septembre 2010.

[3US Joint Chiefs of Staff, « Justification for US Military Intervention in Cuba (Top Secret) », US Department of Defense, 13 Mar 1962.

[4James Bamford, « Body of Secrets », Doubleday 2001.

[5Defense Science Board, « DSB Summer Study on Special Operations and Joint Forces in Support of Countering Terrorism ». fas.org/irp/agency/dod/dsbbrief.ppt

[6Pamela Hess, « Panel wants élite counter-terror unit. » United Press International, 26 septembre 2002

[7William M Arkin, « The Secret War », Los Angeles Times, 27 octobre 2002.

[8David Isenberg, « “P2OG” allows Pentagon to fight dirty », Asia Times Online, 5 novembre 2002.

[9Chris Floyd, ‘Into the Dark : The Pentagon Plan to promote terrorist attacks », Counterpunch, 1er novembre 2002 ; Nafeez Mosaddeq Ahmed, « Our Terrorists », New Internationalist, octobre 2009.

[10Seymour Hersh, « The Coming Wars : What the Pentagon can now do in Secret. » The New Yorker, 24 janvier 2005.

[11Nafeez Mosaddeq Ahmed, op cit.

[12TN Global Travel Industry News, 19 novembre 2008, eturbonews.com