Chili 1970-73 : Retour sur une expérience révolutionnaire (II)

Jean Peltier 12 septembre 2013

Le 11 septembre 1973, l’expérience de la « voie parlementaire au socialisme » initiée par l’Unité Populaire et le président Allende se terminait tragiquement sous les balles et les obus d’un coup d’Etat militaire. Une telle issue n’avait pourtant rien d’inévitable. La responsabilité du drame et du bain de sang en revient évidemment à la bourgeoisie, à l’armée et à leur « protecteur » étatsunien. Mais la gauche parlementaire elle-même porte aussi une lourde responsabilité dans ce qui s’est passé.

Deuxième partie : Pouvoir Populaire ou coup d’Etat (1972-73)

Mobilisations dans la rue

Au printemps 1972, un peu moins d’un an et demi après l’arrivée de l’unité Populaire au gouvernement, le Chili est plombé par une crise économique de plus en plus lourde. Sous l’énorme pression du gouvernement et des multinationales US, le prix du cuivre - qui est la principale ressource d’exportation du pays - est en chute continue sur le marché mondial ; l’Etat est fortement endetté par les nationalisations de nombreuses entreprises (qui ont pris la forme de rachat partiel plutôt que d’expropriations pures et simples) ; les Etats-Unis ont supprimé toute aide ; les patrons ne réinvestissent pas leurs bénéfices et font sortir leurs capitaux du pays ; les grands propriétaires terriens font sortir leur bétail du pays ou vont même jusqu’à l’abattre ; une grande partie des commerçants fraudent ; le marché noir se développe à toute allure…

Et les problèmes ne sont pas qu’économiques. Le Parti Démocrate Chrétien (de « centre-droit ») s’est rapproché du Parti National (la droite dure). Ensemble ils bloquent tant qu’ils peuvent les projets de l’UP discutés au parlement et mobilisent à tout va contre la « menace communiste » que ferait peser l’UP sur le pays. Comme Allende refuse de mobiliser pleinement la force des travailleurs et des pauvres pour briser la résistance de la bourgeoisie, la droite en profite à fond. Et les plus impatients passent à l’acte. En mars 1972, une nouvelle tentative de coup d’Etat est déjouée. La gauche pousse un soupir de soulagement en célébrant le « loyalisme de l’armée. Le traitement des mutins annonce ce que sera la réponse des dirigeants de l’UP devant les autres tentatives de putsch qui suivront : le général Canales, impliqué dans cette tentative, est muté mais conserve son grade !

La voie putschiste semblant ainsi prématurée, la droite met l’accent sur d’autres tactiques. En avril, elle fait descendre 200.000 personnes dans la rue pour « défendre la liberté ». La gauche répond par une manif de 400.000 personnes. Rapidement la rue devient un terrain central de l’épreuve de force : les deux camps organisent des manifestations monstres et comptent leurs partisans. Le 12 mai, la gauche appelle à une nouvelle contre-manifestation, qui est interdite par le gouvernement – alors que la manifestation de la droite est autorisée. La contre-manif a tout de même lieu, mais la police l’attaque violemment ; il y a un tué par balle et des dizaines de blessés.

Grèves et occupations

Dans ce contexte de difficultés économiques croissantes et de provocations incessantes de la droite, les travailleurs se mobilisent de plus en plus sur leur terrain et avec les moyens dont ils disposent : les grèves se multiplient (il y a dix fois plus de grévistes en mai 1972 qu’en mai 1971), les occupations d’entreprises aussi (afin de forcer le gouvernement de l’UP à les nationaliser pour éviter les licenciements et les fermetures). Des centaines d’exploitations agricoles sont occupées par des paysans pauvres qui n’ont pas pu bénéficier de la réforme agraire.

Dans tous ces mouvements, les militants de base de l’Unité Populaire – particulièrement ceux du Parti Socialiste - jouent un rôle actif. Car, s’il n’y a pas de fracture ouverte entre les bases et les directions de ces partis, il y a un mécontentement grandissant à la base – devant les sabotages des patrons et des propriétaires terriens et les menaces de la droite mais aussi devant les lenteurs des réformes et les concessions faites aux possédants.

Ce travail d’organisation est aussi joué par des militants du MIR, le Mouvement de la Gauche Révolutionnaire. Le MIR est une organisation fondée en 1965 par des jeunes militants issus notamment des Jeunesses Socialistes et du mouvement étudiant. Fortement influencé par la révolution cubaine, il critique le légalisme et le réformisme de l’Unité Populaire, qu’il n’a pas voulu rejoindre mais à laquelle il apporte néanmoins un soutien critique. Présent au départ surtout en milieu étudiant, le MIR gagne peu à peu une influence et une implantation dans les quartiers pauvres des grandes villes ainsi que chez les paysans pauvres. Ce choix initial reflète son orientation guévariste qui donne plus d’importance au travail parmi les déshérités que parmi les travailleurs organisés. Ce n’est qu’à partir de 1971 que le MIR commence à gagner une influence dans certains secteurs de la classe ouvrière. Ses militants jouent un rôle actif dans les luttes et popularisent l’idée d’un Pouvoir Populaire à construire par en bas comme alternative à un Etat bourgeois qu’il faut détruire.

Le cordon industriel de Cerillos

Juin 1972 marque un double tournant. Celui de l’émergence de nouvelles formes d’organisation des travailleurs. Et celui, qui y est lié, de l’éclatement des contradictions dans l’unité Populaire.

A Cerillos, le principal faubourg industriel de Santiago, qui compte 250 usines et 46.000 ouvriers, plusieurs conflits et grève sont en cours. A Maipu, la région agricole voisine, les paysans occupent plus de 150 domaines et réclament la nationalisation de tous les domaines de la province de Santiago. Suite à une manifestation commune des ouvriers et des paysans, les travailleurs se donnent une organisation nouvelle, le Cordon industriel, qui réunit les représentants des différentes usines et adopte un programme de revendications à la fois radical et concret pour faire face aux problèmes de l’heure. Celui-ci affirme « soutenir le gouvernement dans la mesure où il exprime les luttes et les mobilisations des travailleurs » mais il va nettement plus loin que la politique que mène le gouvernement.

Le programme du Cordon industriel de Cerillos revendique en effet, entre autres : l’expropriation de toutes les entreprises prévues dans le programme de l’UP et de tous les patrons qui boycottent l’économie chilienne ou qui ne remplissent pas leurs engagements vis-à-vis des travailleurs ; le contrôle de l’ensemble des entreprises par des conseils ouvriers élus et révocables par les travailleurs ; des augmentations de salaires automatiques chaque fois que le coût de vie augmente de 5% ; la création d’un organisme national de la construction placé sous le contrôle de conseils de travailleurs de la construction, des pauvres et des chômeurs ; et enfin le remplacement du Parlement bourgeois par une Assemblée du peuple.

Ce programme illustre la radicalisation en cours parmi les travailleurs, qui s’exprime tant par des revendications sociales (salaires, logement,…) que politiques (un nouveau type de pouvoir d’Etat). Celles-ci remettent en cause la propriété privée sur les usines et les terres, sortent de la légalité bourgeoise et reposent sur de nouveaux organes de mobilisation ouvrière (les Cordons). C’est un énorme pas en avant, qui trouve un écho dans la formation rapide de Cordons dans d’autres zones industrielles.

Entre aggravation de la crise économique, obstruction parlementaire de la droite, tentatives de putsch militaire, montée du mécontentement populaire et début d’auto-organisation des travailleurs en dehors du strict cadre syndical, le débat sur l’orientation à prendre devient de plus en plus tendu au sein du gouvernement et de la direction de l’Unité Populaire. En juin, le « Conclave » gouvernemental à Lo Curro voit éclater le conflit latent depuis des mois au sein de l’UP. Car si l’urgence de surmonter la crise économique en gagnant la « Bataille pour la Production » est reconnue par tout le monde, les moyens pour y arriver divergent de plus en plus et amènent l’apparition publique de deux ailes dans l’UP. Le débat va se cristalliser sur deux formules : faut-il « Consolider pour Avancer » ou « Avancer pour Consolider » ? Loin d’être une prise de tête « à la Monty Python », c’est en fait un débat crucial qui porte sur toute la stratégie pour aller vers le socialisme.

Consolider pour Avancer…

« Consolider pour Avancer » est le mot d’ordre avancé par l’aile droite de l’Unité Populaire qui regroupe la droite du Parti Socialiste (souvent appuyée par le courant central autour d’Allende), le Parti Communiste et trois petits partis (le Parti Radical, le Parti Social-démocrate et l’Action Populaire Indépendante). Pour la plupart d’entre eux, il s’agit de faire ce qu’ils ont toujours fait : discuter longuement au Parlement pour faire passer pas à pas ce qui est possible comme réformes. Mais, pour le PC, il s’agit d’un véritable projet stratégique, fondé sur sa perspective de « passage au socialisme par la voie parlementaire ».

Ce projet peut se résumer comme suit. Le Chili n’est, en réalité, pas encore un pays pleinement capitaliste. Son développement est bridé d’une part par le poids qu’ont toujours les grands propriétaires terriens (qui gardent un côté quasi-féodal) et, d’autre part, par la dépendance vis-à-vis des Etats-Unis qui maintiennent un contrôle direct ou indirect sur des secteurs-clés de l’économie, via une partie de la bourgeoisie qui leur est soumise et qui est désignée par le terme de « compradore » (du mot portugais qui signifie « acheteur »). Une autre partie de la bourgeoisie, baptisée elle « nationale », aimerait développer l’économie nationale chilienne et diminuer sa dépendance vis-à-vis de l’impérialisme. Mais elle en est empêchée par le poids des propriétaires terriens et des bourgeois « compradores » qui s’agrippent au pouvoir.

Dans ces conditions, il ne faut pas brûler les étapes : le premier objectif doit être d’isoler la grande bourgeoisie pro-US (qui s’exprime politiquement via le Parti National) en gagnant la bourgeoisie nationale et les classes moyennes (représentées toutes deux par la Démocratie-Chrétienne) à une alliance avec la classe ouvrière et la paysannerie pauvre (représentées par l’Unité Populaire).

Pour cela, il faut faire deux choses. Sur le plan économique, il faut développer la production pour accroître le niveau de vie et créer un marché de consommation pour les produits « nationaux ». La « Bataille pour la Production » est donc avant tout une bataille pour augmenter la production. Et sur le plan politique, il faut éviter toute provocation vis-à-vis de ceux que l’UP doit gagner à elle. Cela veut dire faire une (longue) pause dans les réformes, arrêter les occupations illégales de terres et d’usines, rester à tout prix dans le cadre de la légalité, respecter les institutions (y compris l’armée), ne pas développer un « pouvoir populaire » en dehors des institutions et de la légalité et garder le processus fermement sous le contrôle des partis et du syndicat. Bref, il faut consolider aujourd’hui pour pouvoir recommencer à avancer demain.

…ou Avancer pour Consolider ?

L’autre mot d’ordre « Avancer pour Consolider » est défendu par les courants de gauche au sein de l’Unité Populaire - la large aile gauche du Parti Socialiste et deux plus petits partis (scissions de gauche de la Démocratie-Chrétienne qui évoluent alors de plus en plus rapidement vers des positions marxistes et révolutionnaires), le Mouvement d’Action Populaire Unifié (MAPU) et la Gauche Chrétienne (IC). Il est également soutenu, à l’extérieur de l’UP, par le Mouvement de la Gauche Révolutionnaire (MIR). Ce mot d’ordre couronne une analyse et une perspective qui sont de plus en plus nettement différentes et opposées à celle du Parti Communiste.

Pour ces courants, l’analyse sur laquelle se base le PC a cinquante ans de retard sur l’évolution du Chili et du monde. Le Chili est un pays pleinement capitaliste, même s’il reste dépendant de l’impérialisme. Grands propriétaires terriens et bourgeoisie sont étroitement imbriqués et la distinction entre « bourgeoisie compradore » et « bourgeoisie nationale » n’a plus de sens. Et, très concrètement, c’est toute la bourgeoisie qui sabote l’action de l’UP et pas seulement une partie « anti-patriotique ». Dès lors, accroître la production alors que les patrons font la grève des investissements et sortent les capitaux du pays ne sert à rien. La « Bataille pour la Production », bien plus qu’une bataille pour accroître la production, doit être une bataille pour contrôler celle-ci et la réorienter afin de satisfaire les besoins des travailleurs et des paysans pauvres.

Et, pour cela, il faut accentuer les réformes (nationalisations, expropriations,….), appuyer la mobilisation populaire, développer et stimuler le Pouvoir populaire et enfin se préparer à l’affrontement politique et militaire avec la bourgeoisie et l’armée. Cette politique combative est, pour l’aile gauche de l’UP et pour le MIR, la seule qui permette de mettre en avant de manière claire les intérêts de toute la population travailleuse des villes et des campagnes, de gagner le soutien des couches de celle-ci qui sont toujours sous la coupe de la Démocratie-Chrétienne, d’attirer une partie significative des classes moyennes et d’isoler la bourgeoisie. En bref, il s’agit d’avancer résolument aujourd’hui parce que c’est le seul moyen de consolider ce qui a été gagné au cours des 18 derniers mois et de faire de nouveaux pas en avant.

Le choix de la conciliation

Le conclave se termine sur une victoire de l’aile droite. Pour tenter d’amadouer la Démocratie Chrétienne, le gouvernement décide de marquer une pause dans les nationalisations, d’appeler à la fin des occupations, de restituer à leurs patrons certaines usines occupées par les travailleurs et il n’hésite pas à faire appel à la police pour faire appliquer ces décisions. Dans plusieurs cas, la répression policière vis-à-vis des travailleurs et des dirigeants responsables des occupations se termine dans le sang.

De plus, en août, le gouvernement hausse les prix – bloqués jusqu’alors – afin de freiner la demande et de stimuler la production. D’un jour à l’autre les prix montent de 60, 90 et parfois même 150 %. C’est une catastrophe pour la population. Les commerçants se mettent en grève. Face à l’ordre intimé par le Ministre du Commerce de rouvrir les magasins, les organisations de classes moyennes font appel aux bandes fascistes paramilitaires de Patrie et Liberté. Des centaines de militants fascistes, en tenue noire de combat, armés de bâtons et bien entraînés, attaquent les policiers. Ils vont jusqu’à tabasser le ministre du travail et tuer deux paysans socialistes.

Allende entre en pourparlers avec les commerçants ; il les assure que, s’ils suspendent la grève, il n’y aura pas aucune poursuite. Les dirigeants de commerçants acceptent : il n’y aura effectivement aucune poursuite ni contre les commerçants, ni contre les fascistes, même contre ceux qui ont tué.

Quant aux travailleurs, ils restent malgré tout solidaires de l’UP : le 4 septembre, date anniversaire de la victoire d’Allende deux ans plus tôt, 800.000 personnes manifestent à Santiago : elles sont mécontentes du gouvernement, mais décidées à le soutenir contre la violence de la droite. Dans la foule, une pancarte symbolise l’état d’esprit de beaucoup de travailleurs : « Le gouvernement est une merde, mais c’est le mien et je le défends » .

Grève patronale et riposte ouvrière

Contrairement aux espoirs de la direction de l’UP (dominée par l’aile droite du PS et le PC), les reculs du gouvernement ne lui rallient pas les classes moyennes mais encouragent au contraire les partisans de la confrontation brutale. Une nouvelle tentative de putsch se prépare mais elle est, elle aussi, démasquée à temps. Le général Canales qui, une nouvelle fois, y participait est cette fois sanctionné… d’une simple mise à la retraite.

En octobre, la droite et les patrons passent à l’offensive ouverte. Ils se lancent dans un sabotage à grande échelle de l’économie : c’est une véritable « grève des patrons » pour affamer le peuple, paralyser le pays, déconsidérer le gouvernement et forcer l’armée à intervenir. Ce sont les corporations de transporteurs routiers qui montrent la voie – et vu, la configuration du pays (une étroite bande de terre coincée entre mer et montagne), cette grève est très efficace. Ils sont bientôt suivis par les médecins, les architectes, les avocats, les banquiers et les propriétaires de transports en commun. Les « grévistes » sont indemnisés en sous-main par des fonds provenant à flot des Etats-Unis. Les commandos de Patrie et Liberté patrouillent dans les rues et s’attaquent à tous les commerçants, chauffeurs de camions ou d’autobus qui ne sont pas en grève.

Mais l’offensive de la droite et des possédants suscite rapidement une réponse décidée des travailleurs. Dans beaucoup d’usines à l’arrêt, les ouvriers prennent le contrôle et redémarrent la production. Dans les principales banlieues industrielles, des Cordons industriels voient le jour ; ils s’associent à des groupes de paysans pour organiser la livraison de produits agricoles. Dans les quartiers populaires, les Juntes d’Approvisionnement Populaire (JAP) assument l’acheminement du ravitaillement ; des représentants, élus par blocs d’immeubles, organisent la distribution de la nourriture. Tous les services assurés à la population, se font sur une base volontaire : dans les hôpitaux, par exemple, alors que la plupart des médecins et infirmières sont partis, le reste du personnel aidé de travailleurs bénévoles met un point d’honneur à assurer le service. Des comités d’autodéfense et de vigilance se mettent en place.

Dans de nombreux quartiers et communes se constituent des Commandos Communaux, assemblées de représentants élus sur une base territoriale, afin de coordonner la résistance à la grève patronale et l’action des JAP et des Cordons industriels.

Les travailleurs prennent donc des initiatives qui débordent les consignes du syndicat et du gouvernement et commencent à s’organiser de manière plus indépendante des consignes des directions de partis. Les militants de la gauche du PS, du MAPU et du MIR et parfois du PC jouent un rôle très actif dans le développement de cette auto-organisation. Dans cette action commune se cimente, avec souvent une forte entente entre militants de base des partis de gauche, et avec même la participation de militants ouvriers démocrates-chrétiens, une conscience politique plus aiguë et une prise de conscience par les travailleurs de leur force.

Allende et le PC veulent endiguer le mouvement populaire

Devant l’exacerbation de cette lutte des classes, Allende et le gouvernement n’ont qu’une hâte : le retour au calme. Pour cela, Allende s’appuie de nouveau sur l’armée : il proclame l’Etat d’urgence et laisse passer une loi sur le contrôle des armes par laquelle les militaires sont autorisés à faire des perquisitions où et quand ils le veulent. Il déclare « Les forces armées chiliennes ne se prêteront pas à une intervention déshonorante contre le pouvoir civil » . Alors que la contre-offensive ouvrière gagne du terrain et que le mouvement de grève du patronat et des classes moyennes s’affaiblit, Allende multiplie les concessions : il promet aux patrons camionneurs qu’aucune sanction ne sera prise, aux commerçants que leurs revenus seront garantis, aux patrons que les usines occupées « illégalement » seront restituées. Enfin, en accord avec la Démocratie-Chrétienne, il fait entrer les trois principaux généraux de l’armée au gouvernement, tout comme le président et le secrétaire de la CUT (la confédération syndicale ouvrière). Le 6 novembre, la grève s’arrête. Elle n’est pas un franc succès pour les grévistes, mais la situation économique du pays s’est encore aggravée.

Le Parti Communiste approuve chaudement les décisions d’Allende. El Siglo, le quotidien du parti, écrit : « Le peuple chilien a raison de faire une confiance totale aux Forces armées de la patrie et à la conduite strictement professionnelle qui les distingue ».

Le gouvernement tente d’endiguer le mouvement populaire, craignant d’en perdre le contrôle au profit des secteurs les plus radicalisés. On compte alors une centaine d’entreprises dont les travailleurs réclament l’intégration dans le secteur nationalisé. Le nouveau gouvernement décide au contraire d’en rendre immédiatement une vingtaine à leurs propriétaires. Les travailleurs, malgré les décisions de justice, refusent et sont soutenus par la solidarité de leurs Cordons industriels. Les patrons, de leur côté, essaient d’obtenir des tribunaux (dont les juges leur sont largement favorables) la restitution d’autres entreprises déjà nationalisées.

En janvier 1973, le ministre des Finances, le communiste Millas, veut rendre 43 entreprises à leurs anciens propriétaires et soumettre le sort de 123 autres, nationalisées ou autogérées, à une commission. La zone du cordon de Cerillos-Maipu se hérisse de barricades. Millas est obligé de retirer son projet de loi. Par contre, le ministre de l’Economie, Flores (membre du MAPU) veut, avec le soutien des JAP, généraliser un système de cartes de rationnement. Dans les quartiers aisés, on hurle à la dictature marxiste. Dans les quartiers pauvres, où la population souffre du rationnement « normal » depuis des décennies, cette mesure est bien accueillie parce qu’elle permet de lutter contre le marché noir. Mais, sous les hurlements de la droite et la pression des « modérés » dans l’UP, Flores doit faire marche arrière et c’est un militaire qui est chargé de s’occuper de la distribution. Soumis à des pressions de plus en plus fortes et en sens opposé, le gouvernement peine de plus en plus à donner une direction claire à son action.

En mars ont lieu les première élections législatives depuis la victoire d’Allende aux présidentielles de 1970. La droite – Parti National et Parti Démocrate-Chrétien – veut obtenir une majorité des deux-tiers au parlement afin de pouvoir renverser légalement Allende. Mais le 4 mars, l’Unité Populaire obtient près de 44% des voix (18,4% pour le PS, 16% pour le PC, 2,5% pour le MAPU) et double le nombre de ses parlementaires. C’est une victoire pour l’UP mais en demi-teinte : elle obtient 8% de plus que ce que Allende avait obtenu en 1970…. mais 6% de moins qu’aux communales de 1971.

La droite à l’offensive

Pour la droite, en tous cas, la voie parlementaire apparaît durablement bouchée. Dès lors, les événements se précipitent. L’opposition attaque sur tous les fronts : la droite essaie par tous les moyens d’aggraver le chaos économique, de paralyser le gouvernement et de fomenter l’agitation sociale. Pendant ce temps, les bandes de Patrie et Liberté font sauter les locaux des journaux et partis de gauche. Les militaires, qui sont tantôt appelés au secours par la droite, tantôt – à chaque crise en fait - utilisé comme béquille par la gauche, sont persuadés qu’eux seuls peuvent sauver le pays du chaos. Et, de plus en plus de hauts gradés pensent à le faire par un coup d’Etat…

Les travailleurs sentent – encore confusément pour la grande majorité, beaucoup plus nettement dans les secteurs les plus avancés, notamment ceux qui s’organisent dans les Cordons - que la situation peut basculer et que le danger d’un coup d’Etat militaire se précise. A la base, des groupes s’organisent et se mobilisent pour assurer le ravitaillement et mettre sur pied des groupes d’auto-défense. Dans les manifestations, on entend de plus en plus souvent des travailleurs réclamer des armes pour faire face à un possible coup d’Etat. Ce mot d’ordre est relayé par la gauche du PS et le MAPU mais sans qu’ils prennent la moindre initiative concrète pour passer des mots aux actes. De son côté, la direction de l’UP ne veut pas en entendre parler pour ne pas braquer l’armée. Le mot d’ordre officiel, décliné sous tous les tons, est « Non à la guerre civile », comme si cela allait suffire à faire reculer le danger alors que celui-ci est là, immédiat, concret, imminent. En fait, les dirigeants de l’UP ont peur du développement de la lutte des classes et se réfugient dans un pacifisme impuissant.

Pourtant même au sein de l’armée il y a des hommes (surtout des marins) qui ont une conscience de classe et qui sont prêts à résister à leurs officiers ; ils dénoncent publiquement le nouveau putsch qui se prépare et proposent de le contrer. Non seulement ils ne sont pas entendus mais ils sont en fait abandonnés à la vengeance de ceux qu’ils ont dénoncés.

Le coup d’Etat manqué du 29 juin

Lorsque, le 29 juin, un régiment de blindés se soulève et attaque le Palais présidentiel, les travailleurs répondent par une mobilisation extraordinaire : ils occupent les usines, organisent la résistance à partir des Cordons industriels et créent une coordination des Cordons de Santiago. De leur côté, des milliers de paysans s’emparent de terres qui n’ont pas été touchées par la réforme agraire. Partout, les travailleurs se préparent à résister ; ils aspirent à briser la puissance de la bourgeoisie et à s’emparer des moyens de production. Mais ils sont sans armes. Pendant ce temps, le gouvernement, comme d’habitude, tente un rapprochement avec la Démocratie Chrétienne. Il propose un plan de redressement économique et réclame à nouveau que les travailleurs rendent les usines.

Cette fois, les travailleurs ressentent un sentiment d’abandon et une certaine démoralisation s’installe. Le gouvernement l’ignore encore, mais en mettant un coup d’arrêt à la mobilisation populaire, il s’est condamné. Certes, le putsch a échoué grâce à l’intervention d’un général resté loyal au gouvernement. Le parti Communiste s’estime renforcé dans son analyse. Dans un manifeste lancé le 12 août, il explique : « Les intérêts du processus révolutionnaire ne sont pas antagoniques avec l’existence dans notre pays de forces armées professionnelles qui agissent sur la base de la Constitution » . Mais les partisans d’un coup d’Etat vont se servir de cet échec pour en tirer les leçons et pour repérer et éliminer leurs opposants au sein de l’armée.

La volonté de compromis du gouvernement ne calme en rien la bourgeoisie ; au contraire, elle l’interprète comme un encouragement à durcir son opposition. Les appels à de nouvelles grèves sont suivis par les camionneurs, les médecins, les cadres des chemins de fer et de l’aviation,… Les groupes d’extrême-droite commettent attentats, actions terroristes et sabotages – en août on arrive à une moyenne d’un attentat par heure et le nombre de morts se compte par dizaines. Pendant ce temps, les militaires profitent de la récente loi sur le contrôle des armes pour perquisitionner à tour de bras : dans les sièges des partis de gauche, des syndicats, dans les usines, partout, sauf du côté des groupes fascistes. Ils débarquent avec des tanks, la mitraillette au poing et font subir des interrogatoires musclés aux travailleurs, exigeant les noms des leaders politiques et syndicaux. Le but est d’une part de récupérer le peu d’armes qui étaient en la possession des travailleurs et d’intimider ceux-ci, et d’autre part de déceler les réticences dans l’armée elle-même. Des soldats anti-putschistes sont arrêtés et torturés. Dans les campagnes, l’armée mène des actions de grande ampleur et s’assure le contrôle de régions entières en rasant des coopératives, en terrorisant et assassinant des paysans. Les militaires favorables à une nouvelle tentative de putsch agissent en pays conquis. Aveuglés par leur foi dans le loyalisme de l’armée, Allende, le gouvernement et la direction de l’UP laissent la justice militaire inculper les militaires qui s’opposent au putsch pour « manquement au devoir militaire ».

Le 4 septembre, 700.000 manifestants défilent dans la capitale pour commémorer le troisième anniversaire de l’élection d’Allende, réclamer un « Pouvoir Populaire » et inciter le président à avoir la « main lourde » à l’égard de la droite. Enfin convaincu de l’imminence d’un coup d’Etat, Allende veut organiser… un référendum. Il met aussi au point un plan anti-putsch visant à écarter du commandement militaire les généraux séditieux, avec le concours des syndicats. C’est le général… Pinochet qui est chargé d’appliquer ce plan anti-putsch !

Et le 11 septembre au matin…

Avant de lancer le coup d’Etat, Pinochet fait d’abord éliminer les éléments de l’armée fidèles à Allende : les marins favorables à l’UP sont arrêtés, emprisonnés à bord de bateaux où ils sont torturés puis exécutés. Le 11 au matin, Pinochet proclame le coup d’Etat. Pour se défendre, les ouvriers occupent les usines, les armes à la main quand ils en ont. Mais la partie est inégale parce que les Cordons sont peu armés. Allende compte d’abord sur les soldats loyaux pour faire avorter le putsch. Mais quand l’aviation bombarde le palais présidentiel, Allende et ses proches se défendent les armes à la main, dans un dernier sursaut. A 14 heures, tout est fini : le palais est en ruines, Allende est mort, le fusil à la main.

Refusant tout compromis avec les putschistes, Allende a eu un comportement plein de courage au cours de ses dernières heures. Mais cette mort, fusil à la main face aux roquettes lancées des avions, sonne comme un désaveu tardif et dérisoire de toute sa politique qui a consisté durant des mois à empêché les travailleurs de s’armer et de passer à l’action préventivement contre les putschistes. Jusqu’au dernier moment, la gauche aura opposé l’arme dérisoire de la légalité et des bulletins de vote aux troupes et aux armes bien réelles de l’Etat Major.

L’envoyée spéciale du journal étatsunien Washington Post relate que, le soir même, l’ambassadeur US sable le champagne pour célébrer le succès du coup d’Etat. La gauche, elle, est largement désamparée face au coup militaire. Dans les usines, dans les banlieues ouvrières, les travailleurs restent mobilisés pendant des jours, dans l’attente de consignes et d’armes qui ne viendront jamais. L’armée va reprendre une à une les usines occupées, fusillant sur place les ouvriers qui résistent. Des dizaines de milliers de travailleurs, de militants politiques, de syndicalistes, sont traqués, abattus en rue, enfermés et torturés au Stade national. Beaucoup n’en ressortiront pas vivants. Les réfugiés politiques venus de pays voisins où sévissent des dictatures sont pourchassés, abattus ou remis aux militaires de leur pays d’origine.

Derrière cette répression brutale, il y a le choix politique des miliaires et des possédants de briser la classe ouvrière. C’est la raison pour laquelle les militaires interdisent non seulement tous les partis de gauche et d’extrême-gauche mais aussi la confédération syndicale CUT. Ils emprisonnent et assassinent leurs dirigeants et leurs militants, non seulement pour leur faire payer la grande frayeur qu’ils avaient eue, mais aussi pour intimider toute la population en semant la terreur.

En plus des assassinats (plus de 3.000) et des tortures (30.000 personnes au moins le seront au cours des premières de la répression), les généraux réorganisent l’économie à marche forcée. En un an, 300.000 travailleurs sont licenciés, soit 1 travailleur sur 10. Les chômeurs doivent accepter des emplois à des salaires fortement réduits et sans protection sociale. La dictature crée ainsi les conditions d’une surexploitation de la classe travailleuse. En quelques années, le pouvoir d’achat se trouve réduit de 40 %.

La fin brutale de l’expérience chilienne aura des conséquences immenses. La victoire de Pinochet va faire du Chili le laboratoire sauvage du néolibéralisme qui va essaimer dans le reste de l’Amérique latine, puis dans le monde entier. Parallèlement, la défaite de la gauche chilienne va ouvrir un débat dans toute la gauche internationale sur la possibilité d’une voie parlementaire au socialisme. C’est ce que nous verrons dans le troisième et dernier volet de ce dossier.

A suivre