Chili 1970-73 : Retour sur une expérience révolutionnaire (I)

Jean Peltier 9 septembre 2013

Le 11 septembre marque le 40e anniversaire du renversement du gouvernement d’Unité Populaire et du président Salvador Allende par un coup d’Etat militaire dirigé par le général Pinochet. Dans la gauche chilienne et internationale, au fil du temps, l’analyse des événements a peu à peu fait place à la légende, celle du bon Président légitimement élu renversé par le mauvais général putschiste. Une légende dans laquelle les oppositions de classes, les contradictions violentes dans la société, les débats et les déchirements dans la gauche, l’émergence d’un pouvoir populaire en dehors des institutions officielles, les choix stratégiques désastreux d’une partie de la gauche,… ont disparu, dissous dans un discours unanimiste, se contentant de célébrer les « bons démocrates » contre les « mauvais fascistes ».

Réexaminer aujourd’hui ce qui s’est réellement passé au Chili pendant les trois années de l’Unité Populaire, c’est un peu plonger dans l’océan à la recherche d’un continent englouti. Quarante ans après, il faut essayer d’imaginer un Parti Socialiste qui se revendique ouvertement du marxisme et veut en finir avec le capitalisme, un Parti Communiste qui a une influence de masse dans la classe ouvrière, un gouvernement de gauche qui nationalise des secteurs-clés de l’économie,… A l’heure où la gauche au pouvoir, c’est le gouvernement Hollande-Ayrault en France ou l’Olivier chez nous, le dépaysement est garanti !

Et pourtant, ce qui s’est passé au Chili ne relève pas de l’archéologie militante. Si les prochaines élections donnaient une majorité parlementaire à Syriza, il ne fait pas de doute qu’on verrait resurgir en Grèce les mêmes problèmes et les mêmes débats que ceux qui ont lieu pendant trois ans au Chili.

Comprendre ce qui s’est passé au Chili, apprendre des espoirs, des succès et des erreurs de cette extraordinaire période reste donc un moyen essentiel pour éclairer l’avenir.

Première partie : la victoire de l’Unité Populaire (1970-71)

Le Chili, une exception en Amérique latine ?

Devenu indépendant depuis 1810 après 250 ans de colonisation espagnole et marqué comme tous les autres pays d’Amérique Latine par de grandes inégalités sociales, le Chili présente néanmoins une série de particularités. Sa géographie étonnante d’abord : une longue bande côtière de 4.300 km de long et une moyenne de 180 km de large, coincée entre l’Océan Pacifique et les montagnes de la Cordillère des Andes. Ensuite, un développement rapide et continu depuis le début du 19e siècle, basé quasi-exclusivement sur les exportations de produits agricoles et de minerais (essentiellement le cuivre) qui vont assurer la prospérité aux grands propriétaires terriens et à une bourgeoisie industrielle étroitement liée aux capitaux étasuniens ainsi que le développement d’un Etat fort. Et une grande stabilité des institutions politiques : le Chili ne connaît pas de coups d’Etat à répétition comme ses voisins (en Bolivie, ils se succèdent à la cadence moyenne d’un putsch militaire tous les neuf mois pendant 150 ans !).

Le Chili est en fait la seule démocratie parlementaire d’Amérique latine, traditionnellement dominée par la droite conservatrice du Parti National. Une droite plus modérée et ayant une assise populaire plus large se retrouve dans le Parti Démocrate Chrétien. La classe ouvrière est fortement syndiquée au sein de la Confédération Unique des Travailleurs (CUT) et deux partis de gauche – le Parti Socialiste et le Parti Communiste – y ont une forte implantation. Sur le plan politique, le Chili est ainsi le pays le plus « européen » de l’Amérique latine.

Enfin, si l’armée n’a pas de longue tradition putschiste – excepté quand même une série de coups d’Etat et contre-coups d’Etat dans les années 1920 et 1930, elle n’en est pas pour autant « au service de la nation » mais bien « au service des possédants ». Dès la première grève générale ouvrière en 1890, l’armée intervient de plus en plus brutalement contre tous les mouvements de protestation et de soulèvement des travailleurs : 50 morts à Valparaiso en 1903, 70 à Santiago (la capitale du pays) en 1905, 100 à Antofagasta en 1906, et surtout 3.000 à Iquique, une région minière, en 1907. Par la suite, la répression n’atteignit plus de tels déchaînements mais en 1957, un soulèvement de la population de Santiago contre l’augmentation des tarifs des transports en commun est maté au prix de 70 morts.

Ce ne sont que quelques exemples frappants parmi bien d’autres mais ils suffisent à montrer que ceux qui, à gauche, vont expliquer pendant les trois années de gouvernement de l’Unité Populaire que l’armée chilienne est celle de la nation toute entière et un rempart de l’ordre démocratique ont une mémoire historique bien courte… ou de très grandes œillères.

La montée des luttes durant les années ‘60

A la fin des années ’50, le Chili connaît une crise économique provoquée par la chute du prix du cuivre sur les marchés internationaux et un endettement grandissant du pays. Blocage des salaires et hausse du chômage affectent tant la classe ouvrière des villes que la population pauvre des campagnes. S’en suivent une montée des luttes et le début d’une radicalisation politique qui ne s’arrêtera plus avant 1973. Lorsqu’en 1964 Eduardo Frei, le candidat du Parti Démocrate Chrétien, se présente aux élections présidentielles, il tient un discours très radical : il se déclare prêt à rompre avec les forces traditionnelles et à passer dans le camp populaire,… il dit même qu’il faut envisager une « révolution » et non plus une « évolution ». Qu’on ne s’y trompe pas, Frei n’est ni un révolutionnaire ni même un homme de gauche : il est simplement un politicien bourgeois moderne qui veut éviter un deuxième Cuba (Castro y est arrivé au pouvoir en 1960) et qui veut relancer l’économie chilienne. Pour cela, il a besoin de faire passer deux réformes.

La première concerne l’agriculture. Jusqu’au milieu des années 60, beaucoup de paysans chiliens n’avaient pas de terre. Les terres cultivables appartenaient essentiellement à quelques familles : 2% des propriétaires terriens possédaient 50% des terres. La modernisation de l’agriculture et la création d’une nouvelle classe de petits agriculteurs nécessitaient l’expropriation et la redistribution des terres appartenant à une oligarchie de propriétaires.

L’autre réforme concerne le secteur industriel et les banques, qui étaient non seulement dominés par quelques grandes familles mais appartenaient surtout à des trusts américains. Ainsi, le cuivre, qui représentait l’essentiel des richesses du pays (80 % des exportations chiliennes), appartenait à des compagnies américaines. Le plan de Frei consiste en une « chilinisation » du cuivre, c’est-à-dire un rachat de 51 % des parts aux multinationales. Le problème de cette politique est que la tentative de desserrer l’emprise américaine du cuivre aboutit au résultat inverse, dans la mesure où l’Etat chilien accepte d’indemniser les trusts américains au prix fort et que, pour cela, il doit il s’endetter auprès de banques américaines.

Les conséquences de cette politique ne se font pas attendre : l’inflation galopante et l’augmentation du chômage frappent la population de plein fouet. C’est ce qui explique l’agitation montante dans les classes populaires et les grèves à répétition. Ainsi, en 1965, les mines de cuivre sont complètement paralysées pendant un mois malgré l’instauration de l’Etat d’urgence et l’arrestation des dirigeants syndicaux. En mars 1966, l’armée tire sur les mineurs en grève. Résultat : 10 morts et des dizaines de blessés… L’agitation touche aussi les bidonvilles où les policiers s’attaquent à des sans-logis qui occupent illégalement un terrain. Bilan : 7 morts. Dans les campagnes, les paysans qui en ont marre d’attendre la réforme agraire qui ne vient pas, commencent par centaines à occuper (illégalement) des grandes propriétés.

C’est dans ce contexte d’agitation populaire qu’ont lieu les élections présidentielles de 1970.

L’élection d’Allende en 1970

Trois candidats sont en concurrence pour le poste de président : Frei, le président sortant, candidat de la Démocratie Chrétienne, Alessandri, le candidat du Parti National, et Salvador Allende, le candidat de l’Unité Populaire.

L’Unité Populaire est une alliance entre le Parti Communiste, le parti le plus implanté dans la classe ouvrière et qui dirige la CUT (confédération syndicale unique), le Parti Socialiste, parti qu’Allende lui-même avait fondé et qui tient un discours très radical, le Parti Radical qui représente les classes moyennes et le Mouvement d’Action Populaire Unifié (MAPU) qui est une scission de gauche des Démocrates Chrétiens.

Quant à Salvator Allende, il est médecin, franc-maçon et est déjà un vieux routier de la politique puisqu’il a déjà été ministre de la santé, puis sénateur et enfin président du sénat depuis 1968.

Le programme de l’UP a un ton radical, dénonçant le pillage du pays et l’exploitation des masses populaires et préconisant des transformations révolutionnaires. L’UP s’engage à achever rapidement la réforme agraire de Frei, à développer l’économie, à augmenter les salaires et à poursuivre la nationalisation du cuivre et d’autres secteurs clefs de l’économie. Il promet aussi de contrôler les prix et l’inflation, de distribuer un demi-litre de lait par jour à chaque enfant, de procurer au peuple une médecine gratuite et des logements corrects.

Comme aucun candidat n’obtient la majorité absolue aux élections, la décision de choisir entre les deux candidats arrivés en tête, Allende et Alessandri, revient au Parlement. Ce sont donc les votes de la Démocratie Chrétienne qui vont être déterminants. Rien n’est épargné pour empêcher Allende d’accéder au pouvoir : des trusts américains ainsi que la CIA essaient d’influencer Frei pour que la Démocratie Chrétienne s’oppose à Allende, des attentats ont lieu et des comploteurs incitent même l’armée à intervenir ; Schneider, le chef des forces armées, refuse et est enlevé puis abattu.

Pourtant, le 24 octobre 1970, Allende est élu à une écrasante majorité (153 voix contre 35 à Alessandri) car la Démocratie Chrétienne lui accorde ses voix. Pourquoi ? Elle est sans doute convaincue qu’Allende est le meilleur garant pour empêcher les troubles populaires ; en outre elle veut laisser l’UP seule au pouvoir se débrouiller face à la gestion de la crise économique. Finalement, elle n’accorde ses voix à Allende qu’à la condition qu’il signe un document - le « statut de garantie des libertés » - par lequel il s’engage à respecter l’autonomie de la presse, de la police, de l’armée et de l’Eglise, à garantir à l’opposition qu’elle conservera ses postes dans l’administration et à veiller à ce que la mobilisation populaire respecte les institutions.

En d’autres termes, c’est la garantie que l’Etat ne sera nullement affecté ou transformé suite à l’élection de l’UP. Allende s’en accommode, affirmant que cela ne change en rien le programme de l’UP et que son élection signifie la victoire des travailleurs. Drôle de victoire puisque la politique de l’UP est dorénavant corsetée par la bourgeoisie. Dès le début, il apparaît clairement que ce gouvernement est un gouvernement réformiste, un médiateur entre les travailleurs et les institutions bourgeoises et non pas un gouvernement révolutionnaire. Les partis réformistes de masse eux entretiennent l’ambiguïté en parlant de pouvoir des travailleurs et de socialisme…

Les premières réformes…

Dès la première année de sa législature, Allende entreprend les réformes qu’il avait promises. L’UP poursuit la réforme agraire commencée par Frei, mais en accélère le rythme. En ce qui concerne les banques, l’industrie et le commerce, le gouvernement s’emploie à nationaliser (en rachetant à prix fort) les grandes entreprises qui lui semblent décisives pour le contrôle de l’économie, en particulier les mines de cuivre. Fin 1971, le gouvernement a placé sous le contrôle de l’Etat 90% du secteur financier et bancaire ainsi que la quasi-totalité des ressources minières (cuivre, nitrate, charbon,…) et de la sidérurgie.

En échange d’une augmentation des cadences destinée à augmenter la productivité des usines, le gouvernement instaure un système de participation des travailleurs à la gestion des entreprises.

De manière très concrète pour la population, au cours de cette première année de gouvernement de l’UP, les salaires sont augmentés de 35 % pour les employés, de 70 % pour les militaires et de 100 % pour les ouvriers et les paysans. 200 000 nouveaux emplois sont créés. Les prix sont bloqués : l’augmentation des prix qui était de 35 % en 1970 retombe à 3,8 % en 1971. La mesure qui consiste à distribuer un demi-litre de lait par jour à chaque enfant est incontestablement la plus populaire.

Tout cela justifie le discours de l’UP, et particulièrement du Parti Communiste : le socialisme peut être atteint par la voie parlementaire et le Chili est fermement engagé sur cette voie. Les réformes engagées augmentent la cote de popularité de l’UP à tel point qu’aux élections municipales de 1971, elle obtient la majorité absolue c’est-à-dire 50,9 % des voix.

… et leurs limites : ne pas toucher à l’appareil d’Etat

Politiquement, la droite semble KO mais elle reste totalement opposée à ce qu’elle dénonce quotidiennement dans sa presse comme la « mainmise communiste » sur le Chili. Sur le terrain économique, le patronat commence à s’organiser pour mettre à mal le processus de nationalisation et de contrôle du gouvernement - et surtout des travailleurs – sur les entreprises et les secteurs vitaux.

Soucieux de ne pas jeter de l’huile sur le feu, Allende tient sa promesse de ne pas toucher aux fonctionnaires d’une administration démocrate-chrétienne qui lui est pourtant hostile. Il ne touche pas non plus ni au pouvoir judiciaire ni à la police. Pourtant ces deux corps s’en prennent sans ménagement aux paysans qui occupent des terres et aux ouvriers qui occupent des usines : ils les expulsent, les condamnent et les incarcèrent par dizaines … tandis que le gouvernement ne réagit pas.

Vis-à-vis de l’armée, l’UP veut entrer dans les bonnes grâces de l’Etat-Major. C’est pourquoi l’achat du matériel militaire aux USA qui était de 3,2 millions de dollars en 1970, passe à 13,5 millions de dollars en 1972. Les officiers chiliens continuent de suivre des stages de formation aux Etats-Unis et les armées chiliennes et étatsuniennes continuent à mener des manœuvres communes. En outre, le gouvernement confie aux officiers des postes de responsabilité dans l’administration d’entreprises de l’Etat, dans les mines,…

Par ailleurs, l’UP ne fait rien pour s’adresser directement à la base de l’armée, c’est-à-dire aux soldats. Ces derniers ne reçoivent pas le droit de vote, contrairement aux promesses faites dans le programme électoral de l’UP. En effet, l’armée doit soi-disant rester apolitique. Car Allende considère l’armée comme le principal et ultime recours pour maintenir l’ordre en cas d’affrontements sociaux.

Les premières difficultés : l’UP recourt à l’Etat d’urgence

En juin 1971, un petit groupe terroriste assassine un ancien ministre de l’Intérieur, responsable de répressions féroces sous le gouvernement de Frei. Allende craint des troubles de la part de l’opposition et proclame l’Etat d’urgence, qui accorde des pouvoirs de police exceptionnels aux militaires.

Pourtant ces concessions n’ont pas l’effet escompté par Allende et l’UP. La bourgeoisie voit son pouvoir économique menacé, elle craint que de véritables mesures d’expropriation soient prises par le gouvernement… et elle craint plus encore la montée des revendications et de l’agitation populaires suscitées à la fois par les espoirs nés des premières réformes de l’UP et par le sabotage économique que le patronat commence à organiser. Dès juin ’71, la Démocratie Chrétienne se rapproche du parti National et ensemble, les deux partis tentent de mobiliser les classes moyennes contre le gouvernement et l’UP.

En décembre, la droite fait descendre ses troupes dans la rue lors de la « manifestation des casseroles vides ». Une dizaine de milliers de femmes des beaux quartiers manifestent, casseroles vides à la main, pour protester contre les difficultés d’approvisionnement. En réalité, contrairement aux travailleurs, elles ne connaissent pas vraiment de privations puisqu’elles peuvent acheter à peu près tout ce qu’elles veulent au marché noir. Mais, en manifestant de la sorte, la droite montre qu’elle recommence à gagner du terrain. De plus, les femmes sont encadrées par les groupes de choc de l’organisation fasciste « Patrie et Liberté ». De nouveau, Allende proclame l’Etat d’Urgence.

Tout en menant une série de réformes d’ampleur pour améliorer le niveau de vie des travailleurs, le gouvernement de l’UP cherche à séduire les classes moyennes. Mais celles-ci comprennent vite que le gouvernement est sensible à leur pression et que plus elles réclameraient, plus elles obtiendraient. Et en effet, sentant le danger et devant les provocations de la droite, l’UP répond en s’efforçant de satisfaire les revendications matérielles des classes moyennes : il augmente leur pouvoir d’achat, abaisse les taux d’intérêt bancaire et allège les impôts des petits commerçants.

Dans la crise économique

Au début de l’année 1972, le Chili se trouve dans une situation économique très difficile : la balance des paiements a atteint un déficit de 514 millions de dollars. Cette crise est due, d’une part, à la chute continue des prix du cuivre sur le marché mondial et, d’autre part, à l’énorme endettement de l’Etat chilien, qui a payé cher les nationalisations des entreprises, ainsi qu’à la suppression de l’aide américaine au Chili.

Dans ce contexte, la production ne suit pas la demande de consommation. L’industrie est traditionnellement tournée avant tout vers l’exportation et, pour le reste, vers la satisfaction des demandes de produits de luxe de la bourgeoisie et des classes moyennes les plus aisées. Le sabotage économique mené par le patronat s’intensifie. Les bénéfices réalisés par les entreprises ne sont pas réinvestis mais sortis du pays. Les Etats-Unis retardent ou bloquent les livraisons de pièces de rechange et de biens d’équipement. Comme le gouvernement n’envisage pas la reconversion forcée d’entreprises vers la production d’objets de première nécessité, ce sont surtout les travailleurs qui trinquent. La viande, le sucre, l’huile, la farine, le savon, le dentifrice… toute une série de produits de première nécessité manquent. Ils sont bien sûr disponibles sur le marché noir mais à des prix jusqu’à 15 fois supérieurs aux prix officiels.

Une première étape se termine

Dans un premier temps, le gouvernement tente de lever des impôts, mais il doit faire marche arrière devant la levée de boucliers du parlement. Alors, la seule solution qu’il propose c’est d’émettre plus de monnaie, et comme la richesse totale n’augmente pas, il s’ensuit une inflation record (+192,8 % en un an).

Entretemps, la réforme agraire est achevée : 40 % des terres ont été redistribuées, mais il reste 30% de paysans sans terre. En fait, l’UP a d’avantage essayé de satisfaire une couche de paysans moyens que les plus pauvres. Ces derniers réclament une réforme plus radicale. Quant à ceux qui se sont vu octroyer des terres, ils songent d’abord à faire des bénéfices et vendent leur production au marché noir plutôt qu’à l’Etat qui est normalement chargé de commercialiser la production agricole.

L’Etat se contente de fixer les prix et de procéder à des contrôles ponctuels et à quelques réquisitions en cas d’accaparement et de marché noir, mais ce n’est jamais systématique. Réalisant que cette tâche dépasse largement les possibilités des fonctionnaires du ministère de l’économie, le ministre Pedro Vuskovic a l’idée d’associer la population et crée pour cela les Juntes d’Approvisionnement Populaire. Ces JAP sont formées au niveau d’un quartier, et composées de commerçants, de ménagères, de militants politiques et syndicaux. Leur rôle est essentiellement la surveillance des prix mais elles peuvent aussi s’adresser à l’Etat pour qu’il ravitaille les commerçants en produits manquants. Dans les faits, les JAP connaissent rapidement des évolutions variables : dans les quartiers aisés, les commerçants les utilisent pour détourner des marchandises vers le marché noir. Dans les quartiers populaires, elles deviennent parfois des moyens d’autogestion et de démocratie directe en imposant une redistribution des produits plus conforme aux besoins de la population.

Mais, au printemps ’72, une réalité s’impose de plus en plus clairement : le gouvernement d’Unité Populaire s’est avéré incapable d’empêcher le développement du chaos économique et de mettre la bourgeoisie au pas. Il ne parvient ni à contraindre les capitalistes à investir, ni à les empêcher de placer leurs capitaux à l’étranger et il ne s’est pas donné les moyens de juguler le marché noir.

Il devient de plus en plus clair que la bourgeoisie se prépare à aller à l’affrontement avec l’UP et que celle-ci va devoir faire des choix d’orientation plus clairs. A partir de ce moment, l’existence de lignes divergentes au sein de l’UP va devenir de plus en plus nette et s’exprimer de manière de plus en plus publique. Et les secteurs les plus radicalisés des travailleurs, dans les villes comme à la campagne, vont commencer à « déborder » les limites de l’UP et créer de nouvelles formes d’organisation pour affronter le sabotage économique du patronat et la contre-offensive politique et militaire que prépare la droite.

A suivre