Catalogne : Un Processus Constituant pour décider de tout

Esther Vivas, Josep Maria Antentas 16 octobre 2013

Dans le contexte d’une montée en puissance des aspirations indépendantistes en Catalogne, un nouveau mouvement politico-social original émerge avec le projet d’initier un processus constituant liant étroitement la question nationale et la question sociale. Ce mouvement, nommé « Procés Constituent en Catalunya » ("Processus constituant en Catalogne"), décentralisé et favorisant l’auto-organisation au niveau local ainsi que les alliances avec les mouvements sociaux contre l’austérité, compte désormais 44.000 adhésions à son appel et a tenu ce dimanche 13 octobre une assemblée générale réunissant près de 4.000 personnes à Barcelone. Esther Vivas et Josep Maria Antentas, membres de l’organisation anticapitaliste catalane « Revolta Global » et participants actifs au « Procés », analysent ici ses caractéristiques et ses défis (Avanti4.be)

Un Processus Constituant pour décider de tout

Esther Vivas

Personne n’a dit que ce serait facile, mais il faut le tenter. Et c’est précisément ce qu’est en train de faire le mouvement « Procés Constituent en Catalunya », impulsé par la nonne bénédictine Teresa Forcades et l’économiste Arcadi Oliveres, ensemble avec de nombreuses autres personnes afin de stimuler la conscience sociale, mobiliser, promouvoir la désobéissance civile et proposer une alternative politique qui défie ceux qui possèdent et monopolisent le pouvoir.

Son objectif est de construire un nouvel instrument politico-social, basé sur l’auto-organisation populaire, fidèle à ceux d’en bas et capable de rassembler, dans la diversité, l’ensemble de la gauche sociale et politique. A moyen terme, si ces objectifs sont remplis, il y a la volonté de participer aux prochaines élections pour le Parlement catalan, avec une liste large issue de la nécessaire convergence de nombreuses personnes, certaines à l’intérieur et d’autres à l’extérieur du « Procès ». Une candidature qui aspire à transformer le mécontentement social en majorité politique et à jeter les bases d’un processus constituant qui nous permette de nous doter collectivement d’un nouveau cadre politique au service de la majorité.

Certains diront que cela est utopique, mais ce qui est plus utopique, selon moi, c’est de penser que ceux qui nous ont menés à la situation actuelle de crise, de laquelle ils tirent par ailleurs de juteux profits, vont nous en sortir. Le défi devant nous est justement de rompre avec le scepticisme, l’apathie et la peur. Savoir que « nous pouvons » est le premier pas à accomplir pour obtenir des victoires concrètes.

Après que le « Procès Constituent » se soit présenté au public au mois d’avril dernier, les soutiens exprimés ont été nombreux. Le « Procès Constituent » a su se lier à de larges secteurs de la société qui perçoivent, dans le contexte actuel de crise, la nécessité urgente de changer les choses. De nombreuses personnes d’âge moyen, d’autres plus jeunes, et même des personnes âgées, sans trop d’expérience politique ni organisationnelle, se sont senties interpellées par un discours qui appelle à quelque chose d’aussi essentiel qu’indispensable : la justice.

D’autres, activistes sociaux ont vu dans le « Procès Constituent » un instrument pour aller plus loin que la mobilisation sociale « en soi » et pour affirmer une perspective politico-organisationnelle de changement. Deux ans après l’émergence du Mouvement du 15-M, nombreux sont ceux qui se rendent compte que malgré les occupations de banques, de logements vides, de supermarchés et d’hôpitaux, ceux qui possèdent le pouvoir continuent à appliquer une série de mesures qui nous plongent dans la misère la plus absolue. Tout en soutenant l’indispensable lutte dans la rue, sans laquelle aucun changement n’est possible, le « Procès Constituent » veut, en même temps, défier le pouvoir politico-économique dans les institutions également. Et non pas pour changer le système de l’intérieur, mais bien pour « occuper » ces instances et les rendre à la majorité sociale via un processus constituant.

Il n’y a pas de formules magiques, bien sûr, mais des expériences comme les processus constituants en Amérique latine (Equateur, Bolivie, Venezuela) ou, plus proche de nous, en Islande, sont, en dépit de leurs évolutions controversées, des expériences à prendre sérieusement en compte. Non pas pour les imiter, mais pour apprendre de leurs acquis et de leurs erreurs. En Catalogne, le débat sur la question nationale et sur l’indépendance ouvre une opportunité, comme nous n’aurions jamais pu l’imaginer, afin de pouvoir décider… et décider sur tout.

Forte participation

La forte participation aux présentations publiques du « Procès Constituent », certaines à charge de Teresa Forcades et d’autres d’Arcadi Oliveres, avec une moyenne de 400 à 700 personnes dans des municipalités telles que Vic, Sabadell, Santa Coloma de Gramenet, Lleida, Gérone, Vilanova i la Geltrú, Balaguer, Figueres, Blanes, Granollers, Terrassa… ou même dans des petites localités comme Santa Fe del Penedès ou Fals, démontrent la capacité d’attraction de cette initiative, qui a réalisé en peu de mois plus de 100 présentations sur tout le territoire catalan.

Et, ce qui est plus important, l’intérêt de ceux qui se rapprochent du « Procès Constituent » ne se limite pas à écouter ses deux principaux promoteurs ; ils participent activement à la construction de cet instrument politico-social. Ainsi, plus de 80 « assemblées locales » ont été construites dans toute la Catalogne. Certaines ont un caractère départemental, d’autres locales, certaines rassemblent de nombreuses personnes, d’autres sont plus petites. On a également mis en marche des « assemblées sectorielles » comme celles sur l’enseignement, la santé, les féminismes et l’immigration. Toutes se coordonnent en une assemblée générale baptisée « Groupe Promoteur » qui se réunit mensuellement.

Les formes d’agir du « Procès Constituent » reflètent également cette « autre façon de faire la politique ». Dans la majeure partie des activités publiques, on fait passer une cagnotte pour récolter les sommes nécessaires à la location de l’installation sonore, aux photocopies, etc. On précise à quoi a été dépensé l’argent. Les présentations servent elles-mêmes à organiser les assistants dans les assemblées et les réunions locales. Les groupes locaux s’organisent en fonction de leurs propres priorités et se coordonnent à l’échelle nationale. Le « Procès Constituent » est encore jeune mais il illustre les potentialités d’une initiative politique capable d’entrer en résonance avec le mécontentement social largement majoritaire, même s’il reste encore beaucoup de choses à faire, et peut être le plus difficile : consolider le processus et améliorer la coordination des assemblées. Il s’agit bel et bien d’un processus en construction.

De bas en haut

La confiance que suscitent ses principaux promoteurs, Teresa Forcades et Arcadi Oliveres, est la clé du succès. Mais au sein du « Procès Constituent » nous sommes conscients qu’il s’agit d’une initiative qui n’aura du succès que si elle se construit de bas en haut. Tous deux l’ont déjà dit lors de la première présentation du projet : « Nous deux seuls, nous ne pourrons pas faire grand-chose ». Aujourd’hui, le « Procès Constituent » compte plus de 44.000 personnes adhérentes à son appel et de multiples assemblées locales et sectorielles. Teresa Forcades et Arcadi Oliveres l’ont dit à plusieurs reprises ; ils n’aspirent pas à diriger quoi que ce soit, mais ils acceptent de mettre leur crédibilité au service d’une cause juste.

Des critiques concernant leurs convictions chrétiennes ont été émises, et cela malgré le caractère non confessionnel du « Procès ». Ce qui ne laisse pas, en partie, de surprendre. La mobilisation sociale de gauche, tant en Catalogne que dans l’Etat espagnol, ne pourrait partiellement pas être comprise sans l’apport du christianisme de base. Sans aller plus loin, l’un des fondateurs du Syndicat des Ouvriers Agricoles, tellement criminalisé par les uns et admiré par d’autres, n’était autre que le curé des pauvres Diamantino García. Ne pas admettre cette réalité implique d’ignorer une partie de notre histoire collective. De plus, tant Teresa Forcades qu’Arcadi Oliveres se sont prononcés à plusieurs occasions, et bien avant le « Procès Constituent », contre la hiérarchie ecclésiastique, pour la séparation de l’Eglise et de l’Etat et en défense du droit des femmes à décider sur leur corps. Ce qui, par ailleurs, leur a valu de multiples critiques de la part des secteurs réactionnaires de l’Eglise et de leur propre hiérarchie.

Source :
http://blogs.publico.es/esther-vivas/2013/10/11/catalunya-un-proceso-constituyente-para-decidir-sobre-todo/

L’avenir du processus constituant

Josep Maria Antentas

L’événement de ce dimanche 13 octobre aux « Fonts de Montjuïc » à Barcelone, auquel ont participé plusieurs milliers de personnes, démontre l’intérêt et l’enthousiasme suscité par le projet du « Procès Constituent » lancé en avril dernier par Arcadi Oliveres et Teresa Forcades. Cet événement était le point culminant de six mois de présentations et de mise en route d’assemblées locales et sectorielles.

Le « Procès » a deux grands mérites. Le premier, c’est d’agir comme un révélateur en affirmant, au milieu de l’explosion du panorama politique catalan tel que nous l’avions connu depuis la Transition, une vocation de majorité et de rupture, combinant unité et radicalité, avec une cohérence programmatique et peu de rigidité idéologique. Il ne s’agit plus, pour la gauche, de se contenter d’être une voix minoritaire de témoignage ni, à l’inverse, d’édulcorer sa volonté de rupture et de transformation afin de trouver des raccourcis. Ce n’est pas de changements cosmétiques dont on a besoin mais bien d’un changement des bases d’un système qui ne fonctionne que pour une minuscule minorité.

En second lieu, le projet de Forcades et Oliveres a permis de propulser à grande échelle le concept de processus constituant, de plus en plus populaire après l’apparition du Mouvement du 15-M et aujourd’hui déjà patrimoine commun de larges secteurs politiques. Son mérite est de tenter d’élaborer une feuille de route stratégique pour parvenir à un tel processus, en le liant à la fois au débat sur la crise et sur l’indépendance de la Catalogne. Il cherche ainsi à tracer un horizon concret et crédible de rupture qui permette d’englober les deux grands axes de la politique catalane - le social et le national, -qui ne s’associent pas mécaniquement.

Le « Procès » démontre la nécessité d’articuler une nouvelle majorité politico-électorale, pose la question de l’unité de la gauche et de comment construire un nouvel instrument socio-politique ayant une large influence politique et sociale. Mais il va plus loin que tout cela encore. Il implique une invitation à l’auto-organisation sociale, à l’activation de ceux qui aujourd’hui encore ne sont pas mobilisés et il conçoit la politique électorale et les débats sur les sigles comme la conséquence d’un travail préalable d’en bas dans lequel il ne s’agit pas seulement d’assembler mécaniquement des pièces mais bien surtout de faire entendre et d’offrir des espaces de participation socio-politique à ceux qui n’ont pas encore trouvé de lieu où canaliser leur mécontentement et leur frustration.

Le projet de Forcades et Oliveres n’est pas un nouvel acteur de plus dans la politique catalane qui veut entrer en compétition avec les autres existants et ce n’est pas non plus une coupole commune pour les englober tous. Il se configure comme un espace politique propre, ouvert, pluriel et flexible, avec un fort discours unitaire et il a la double tâche simultanée de se construire et de se renforcer tout en dialoguant, discutant et travaillant avec d’autres composantes de la gauche politique et sociale dans le but commun de changer le monde de base. Son démarrage a été prometteur mais c’est, en partie, le plus facile. Consolider ce qui a été réalisé est le grand défi devant lui.

Nous sommes en présence d’une expérience collective, d’une proposition originale pour un moment peu habituel et qui requiert des réponses peu conventionnelles. Nous ne vivons pas en période de routines inamovibles, où la « vieille tactique éprouvée » (quelle quel soit !) va résoudre les défis énormes d’aujourd’hui. Le « Procès » n’est pas une solution en soi et il ne peut par lui-même résoudre le problème de trouver dans la conjoncture actuelle une issue qui soit favorable aux intérêts de la majorité. Mais il apporte un effet catalyseur et dynamisant dans la vie politique catalane qui, nous l’espérons, va contribuer à élargir la brèche ouverte dans la légitimité d’un système dans lequel, jours après jours, s’évanouissent sans cesse nos droits, nos dignités et nos espérances.

Source :
http://blogs.publico.es/dominiopublico/7901/13osomalcarrer-mirando-hacia-un-futuro-constituyente/
Traductions françaises pour Avanti4.be : Ataulfo Riera