Bain de sang à Kiev

Ben Neal 24 février 2014

70 personnes au moins ont été tuées cette semaine en Ukraine lors d’un assaut particulièrement brutal des forces gouvernementales contre la Place Maidan (Place de l’Indépendance, rebaptisée EuroMaidan par les manifestants) au centre de Kiev qui est tenue depuis des semaines par l’opposition. Plus de 1000 autres ont été blessées, une partie très grièvement. La police a expulsé les protestataires de la Maison des Syndicats - qui était utilisée comme quartier-général du soulèvement - mettant au passage le feu au bâtiment.

La violence a explosé quand les forces anti-émeutes ont bloqué une manifestation qui demandait la restauration de la Constitution ukrainienne de 2004. Les manifestants ont été empêchés d’approcher du bâtiment du Parlement (la Rada). Les forces de sécurité ont alors essayé d’expulser les manifestants de toutes les zones qu’ils occupaient à Kiev.

Des batailles rangées aussitôt éclaté dans le centre de la ville. De nombreux rapports font état de tirs à balles réelles et de snipers ouvrant le feu sur les manifestants. Il est très possible que ce soit l’oeuvre de la police ou de forces de sécurité, mais aussi de bandes de voyous armés, les titushki. Le métro a été fermé pendant un temps et des barrages routiers établis autour de la ville.

Ces dizaines de morts viennent à la suite des cinq autres, dues à la police en janvier, après que celle-ci ait attaqué les manifestations de protestation contre les nouvelles lois visant à rendre illégales les manifestations, et qui donnaient des pouvoirs dictatoriaux à l’Etat pour écraser l’opposition. Ces escalades dans la violence se sont chaque fois produites après des pauses relatives.

Au moment où sont écrites ces lignes (vendredi 21 février), les militants de l’opposition ont repris le contrôle de la Place de l’Indépendance. De plus, des milliers de manifestants sont en train de bloquer la route conduisant à l’aéroport, afin d’empêcher le passage de politiciens qu’une rumeur fort répandue accuse de vouloir quitter le pays. Une cinquantaine de membres des forces de sécurité ont été fait prisonniers par des militants de l’opposition.

L’ouest du pays, en particulier la grande ville de Lviv, n’est, dans les faits, plus sous le contrôle du gouvernement. Dans ces régions, la police et les autres forces de sécurité n’obéissent simplement plus aux ordres du gouvernement. Il y a des combats de rue, même dans les villes de l’est du pays comme Kharkov, des zones traditionnellement russophones et plus favorables au régime du président Viktor Ianoukovitch.

Une insurrection populaire

Ce qui se passe en Ukraine va clairement plus loin qu’un simple mouvement de protestation. Depuis le premier jour, le mouvement a pris un caractère insurrectionnel : des bâtiments gouvernementaux ont été pris d’assaut et utilisés ensuite comme centres organisationnels, d’énormes barricades ont été construites et gérées par des groupes organisés et disciplinés de combattants.

Des gens de tous les milieux et de tous les âges sont impliqués, non seulement dans des combats contre la police anti-émeutes - les Berkut, célèbres pour leur brutalité - et d’autres forces de l’ordre, mais aussi dans l’approvisionnement en nourriture, en aide médicale d’urgence, en pneus et en autres matériaux pour les barricades et dans la fabrication de cocktails molotov.

Un visiteur qui a séjourné récemment à Kiev a décrit l’atmosphère régnant dans la principale zone tenue par l’opposition, d’une manière qui me rappelait la description faite par George Orwell de la Barcelone révolutionnaire (pendant la révolution espagnole en 1936-37 - NdT). L’Etat y est complètement absent. Les gens ordinaires ont pris le contrôle et organisent la vie sociale eux-mêmes.

Mais il est important de ne pas exagérer. En dehors de la place centrale et de ses environs, la vie à Kiev et ailleurs a continué de manière normale jusqu’à cette semaine, bien que des manifestations aient eu lieu dans les villes aux quatre coins du pays, particulièrement dans la zone ukrainophone de l’ouest.

La révolution est poussée par en bas. Les principaux dirigeants de l’opposition sont des libéraux qui prônent des politiques économiques néolibérales. Mais les gens ne leur font pas vraiment confiance et, en plusieurs occasions, la pression populaire les a empêchés de conclure des arrangements avec Ianoukovitch.

L’implication de la droite et de l’extrême-droite

Ce qui est plus inquiétant, c’est que l’extrême-droite - que ce soit le parti nationaliste “Svoboda” (Liberté) qui compte un grand nombre de sièges au parlement ou le "Secteur Droit" qui a été impliqué dans les combats de rue avec la police - joue un rôle visible et indéniable dans ce mouvement.

C’est en particulier le Secteur Droit qui a mené l’essentiel des combats de rue à Kiev, à la fois en prenant l’initiative de ceux-ci et en leur donnant un caractère insurrectionnel. Ils sont considérés par beaucoup comme étant la partie la plus audacieuse et plus courageuse du mouvement, en net contraste avec les dirigeants des partis libéraux dont certains craignent qu’ils tentent de trouver un compromis avec Ianoukovitch.

« C’est une révolution » m’a dit Ilya Matveev, un militant socialiste révolutionnaire russe basé à Saint-Pétersbourg. "Oui, l’extrême-droite est forte, mais il ne s’agit pas d’un ’’coup d’État fasciste’’. Il est important de ne pas présenter cette révolution comme un soulèvement de la droite – dire cela, c’est se faire l’écho de la propagande de Poutine." Le gouvernement de Ianoukovitch et ceux qui le soutiennent au Kremlin, mettent l’accent sur la participation du Secteur Droit afin de discréditer la révolution. La droite constitue sans conteste une grande partie de ce mouvement, qui généralement est dominé par une rhétorique et un symbolisme teintée de nationalisme. Cependant, elle n’en est pas la seule composante.

Il est clair qu’il s’agit d’un soulèvement populaire de masse et les sondages d’opinion montrent toujours environ 50 % de soutien pour Euromaidan. Un grand nombre de gens ordinaires participent activement au mouvement, et alors que le catalyseur principal était le désir d’une intégration plus étroite dans l’Union européenne, les motivations de la plupart des gens sont la colère contre la corruption et le caractère répressif des élites politiques et économiques dans le pays.

La gauche devant un défi énorme

Où est la gauche dans tout cela ? En Ukraine, elle est très petite et très faible. Le Parti Communiste reste un parti important mais il se comporte essentiellement comme une opposition loyale au gouvernement et il s’oppose à Euromaidan. La gauche radicale est très petite et a donc eu peu d’impact sur le processus jusqu’à présent. Elle a subi une scission au cours de ce mouvement, l’une des principales organisations, Borotba, s’opposant complètement au mouvement. La plus petite Opposition de Gauche a par contre participé au mouvement, principalement en faisant du bénévolat dans les hôpitaux. Quand un groupe d’une centaine d’anarchistes a tenté de former une brigade de défense à Maidan, ils en ont été empêchés par des membres du Secteur Droit. Plus profondément, l’Ukraine a connu une expérience traumatisante pendant la période de l’Union Soviétique, notamment à l’époque de Staline, ce qui fait qu’un très grand nombre d’Ukrainiens sont naturellement méfiants envers tout ce qui s’apparente de près ou de loin au socialisme.

Néanmoins, la veille de l’offensive répressive lancée par Ianoukovitch, une réunion s’est tenue au siège de l‘Euromaidan au cours de laquelle les militants de gauche ukrainiens ont présenté des exigences radicales de gauche telles qu’empêcher les oligarques d’occuper tout poste public. Beaucoup de gens non politiques présents ont répondu avec des propositions encore plus radicales pour dépouiller complètement les oligarques et les millionnaires de tous les droits politiques.

L’Opposition de Gauche a publié en janvier un Plan en Dix Points pour le changement social, (qu’elle a diffusé à des milliers d’exemplaires – NdT) qui est discuté sérieusement, y compris dans les publications des libéraux et de droite. Des revendications de ce type pourraient rendre ce mouvement plus attrayant pour les gens dans l’est du pays, où jusqu’à présent la révolution n’a pas été aussi forte, et elles répondent à la dynamique de la situation, qui exige d’aller au-delà des revendications plus nationalistes et bourgeoises de la direction de l’opposition.

Il est encore beaucoup trop tôt pour dire comment la situation va évoluer mais, pour l’instant, il semble que l’opposition est forte, confiante et prête à se battre contre un gouvernement brutal, corrompu mais désespéré. C’est une situation dangereuse, avec un rôle de premier plan joué par l’extrême-droite, une implication ouverte (et certainement aussi en coulisses) des Etats-Unis, des pays de l’Union européenne et de la Russie et la crainte qu’une guerre civile puisse se développer entre les parties orientale et occidentale du pays. Néanmoins, de plus en plus de russophones sont en train de rejoindre le mouvement, renforçant la possibilité que le nationalisme soit peu à peu mis à l’écart en faveur de revendications plus sociales. Le peuple ukrainien mérite toute notre solidarité.

Article publié le 21 février sur le site britannique http://revolutionarysocialism.tumblr.com. Traduction française et intertitres pour Avanti : Jean Peltier