Au turbin, les vieux !

Jean Peltier 21 mars 2014

AC-TI-VER. Il faut AC-TI-VER. Et AC-TI-VER le plus possible et le plus vite possible. Ce n’est pas seulement le cri de guerre de l’animateur de votre club de fitness. C’est aussi, et même surtout, celui du patronat, des gouvernements à tous les niveaux et de l’Union européenne en prime. Et, pour eux, si l’activation est un sport, c’est un sport de combat. Car AC-TI-VER, cela veut dire : mettre la pression maximum sur les « inactifs » pour qu’ils recommencent à travailler et sur les « actifs » pour qu’ils travaillent plus intensément.

Chez les « inactifs », ce sont les chômeurs qui ont été les premiers à se faire « activer » à coup de rendez-vous de contrôle, de contrats de recherche d’emploi, de sanctions et d’exclusion. Ont ensuite été visés les minimexés, pour arriver à la situation actuelle où tous les sans-emploi sont dans le collimateur d’une forme ou l’autre d’activation. Objectif : les forcer à accepter des remises au travail – même dans des emplois qui ne correspondent ni à leur qualification ni à leur salaire antérieur – et, par ce biais, mettre une pression à la baisse sur l’ensemble des salaires… et à la hausse sur l’intensité du travail.

Car, si chez les « actifs », l’activation porte des noms un peu plus obscurs comme la « mobilisation des ressources humaines », la logique est la même : intensification du travail, augmentation de la pression venant de la hiérarchie, mise en concurrence avec les travailleurs d’ici ou d’ailleurs. Ce qui se paie par une montée dramatique du stress, des maladies professionnelles et de la consommation des anti-dépresseurs.

Au boulot, les vieux !

Il reste une catégorie qui n’a pas encore été dument activée : les vieux. Pour les patrons et les ministres, les vieux ont un côté sympa : ils consomment, ils ne font plus grève et ils font généralement plus confiance aux politiciens que les jeunes. Mais ils ont aussi un côté moins sympa : ils coûtent cher, en pension et en soins de santé. Et ça, c’est de plus en plus gênant, parce que les vieux, ils sont aussi de plus en plus nombreux et ils vivent de plus en plus longtemps.

L’Union européenne et tous les gouvernements se sont donc saisis du problème avec une idée fixe – faire baisser les dépenses – et deux « solutions » : retarder l’âge du départ légal à la retraite pour tout le monde et augmenter le taux d’emploi des plus de 50 ans (c’est-à-dire faire revenir au boulot ceux qui sont sortis prématurément via le chômage, la maladie ou la prépension).

Reporter l’âge légal de la pension à 67 ans (comme cela s’est déjà fait dans d’autres pays) semble irréalisable aujourd’hui en Belgique (c’est sans doute la seule mesure qui ferait descendre tous les plus de 40 ans dans la rue !). Par contre, la Belgique ayant un des taux d’emploi des plus de 50 ans parmi les plus bas en Europe occidentale, les gouvernements successifs se sont acharnés à essayer de garder – et de faire revenir – au turbin les 50-65 ans. Avec une mesure–phare : rendre de plus en plus difficile l’accès aux prépensions (c’était l’objectif du si mal nommé Pacte de Solidarité des Générations de 2005). Et des incitants de toutes sortes à destination des patrons pour qu’ils gardent et engagent des travailleurs plus âgés.

Où en est-on aujourd’hui ? Pour les travailleurs âgés et fatigués, les conditions de travail sont de plus en plus dures à supporter (ce qui se traduit par une augmentation rapide des absences pour maladies de longue durée). Mais, malgré cela, toutes ces mesures n’ont jusqu’à présent guère fait monter le fameux taux d’emploi. Pourquoi donc ?

Une valse à quatre temps

Une étude récente [1] d’un économiste de l’Université Catholique de Louvain, Vincent Vandenberghe, vient de lever le voile sur ce mystère : c’est parce qu’en vieillissant, les travailleurs âgés coûtent de plus en plus cher alors que leur productivité faiblit.

Le docte économiste commence par expliquer que le schéma ancien, typique des « Golden Sixties », était basé sur l’idée que l’expérience nourrissait la productivité qui grandissait ainsi tout au long de la vie, ce qui rendait légitime l’augmentation du salaire tout au long de la vie. Mais les choses ont changé : l’accélération des progrès technologiques et informatiques font que les travailleurs plus âgés se font immanquablement larguer, que leur productivité baisse et que le système qui garantit les augmentations salariales devient impayable. Bref, la machine à conserver les travailleurs âgés au boulot est enrayée.

Dès lors, les patrons n’ont aucun intérêt, d’un point de vue financier (mais c’est le nerf de la guerre !) à conserver, et encore moins à engager, des travailleurs âgés. Et toutes les campagnes de sensibilisation du monde n’y changeront rien.

Que faire alors ? La réponse du professeur Vandenberghe est d’une merveilleuse cohérence néolibérale. Elle tient en quatre temps, comme la valse de Jacques Brel.

Primo : développer la formation continue pour les plus de 40 ans, histoire de doper leur productivité.

Deuxio : améliorer l’ergonomie au travail, pour mieux l’adapter à la santé un peu déclinante des quinquas.

Tertio : freiner l’augmentation des salaires de ces mêmes quinquas, surtout celle des employés.

Et quarto (parce que tout ceci est bien beau mais pas encore suffisant) : baisser de manière significative le coût des travailleurs âgés pour leurs employeurs, par une diminution des cotisations patronales plus importante qu’actuellement pour cette catégorie de travailleurs.

En chaussures ou en charentaises, au turbin !

N’est-ce pas magnifique ? Comment les patrons ne feraient-ils pas des bonds de joie en lisant cela ? C’est ce qui s’appelle recevoir en même temps le beurre (la hausse de la productivité), l’argent du beurre (les baisses de salaires) et même les croissants au chocolat (les baisses de cotisations).

Une question saute pourtant à l’esprit : « Mais où est donc le sourire de la crémière dans tout cela ? ». Réfléchissez un instant : n’est-il pas absolument délicieux, au moment où nos malheureux patrons peinent à satisfaire une humble demande du gouvernement, que surgisse aussi à propos une étude universitaire qui - sans même se donner la peine d’examiner s’il n’existerait pas une formule un rien alternative - leur fournit, clé sur porte, un plan hyper-précis pour résoudre leur problème aux frais des travailleurs et de la sécurité sociale ? N’est-il pas magnifique le monde enchanté de « la collaboration entre les entreprises et l’université » ? [2]

Pour les travailleurs, aucun doute, la perspective est nettement moins agréable. Des formations incluses dans le temps de travail et payées par l’entreprise peuvent certainement être utiles. Mais, d’une part, la tendance actuelle est de plus en plus à rejeter une bonne partie de ces formations hors du temps de travail et à les faire financer, au moins en partie, par les travailleurs (comme le montre le succès grandissant du recours imposé aux formations en ligne). D’autre part, on peut penser que ces formations seront utilisées comme moyen de pression sur les travailleurs pour leur faire accepter de nouvelles tâches complémentaires. Et tout cela, donc, pour un salaire dont l’augmentation serait freinée, voire bloquée.

Les mauvais esprits en concluront qu’il s’agit avant tout de presser au maximum le (vieux) citron avant de s’en débarrasser. S’il reste un doute aux bons esprits, il sera, on l’espère, balayé par l’exemple que Monsieur Vandenberghe brandit fièrement en matière d’amélioration de l’ergonomie au travail : « Récemment, BMW a fait l’expérience d’assigner à l’une de ses chaînes d’assemblage exclusivement du personnel de plus de 50 ans. Au début, la chaîne de montage des retraités a été moins productive. Mais BMW est parvenu à compenser le handicap, graduellement, via l’introduction de pas moins de 70 changements dans l’ergonomie des postes de travail : nouvelles chaises, chaussures à semelles compensées, loupes, tables réglables,… ».

Ce merveilleux exemple d’humanisme patronal pourrait même être encore amélioré avec un petit d’audace : si, plutôt que d’offrir des chaussures à semelles compensées, on offrait aux travailleurs âgés de confortables charentaises, on pourrait certainement les garder au turbin jusqu’à 70 ans…

Notes :


[1L’étude est accessible sur www.regards-economiques.be et a été présentée dans Le Soir du 13 mars

[2Sans oublier dans ce tableau la douce sollicitude de la presse pour les arguments patronaux : l’article du Soir est titré « Employer des travailleurs âgés rogne les profits des entreprises » et présente la démonstration de M. Vandenberghe sans témoigner du moindre état d’âme face à celle-ci. Evidemment, un titre du genre « Un économiste de l’UCL propose de pressurer davantage les travailleurs âgés pour accroître les profits des patrons » aurait moins plu aux actionnaires du distingué quotidien…