Au-delà des doubles standards : vers une véritable politique de libération des femmes

Cinzia Arruzza 31 juillet 2013

Il y a quelques mois, j’ai vu dans le métro de New York une affiche incroyable : la photo d’un bébé de couleur pleurant accompagné d’une phrase disant "Est-ce que tu as un bon travail ? Je coûte des milliers de dollars chaque année". Alors que je me remettais à peine du choc, je vis une affiche semblable représentant une petite fille noire disant : « Honnêtement maman ... il y a des chances qu’il ne reste pas avec toi. Qu’est-ce qui va m’arriver ? »

Ces deux affiches font partie d’une campagne de prévention des grossesses adolescentes organisée par l’administration des ressources humaines du service social de la ville de New York. Cette campagne d’affichage est un exemple parfait de la manière dont les inégalités de classe, de race et de genre peuvent être couvertes et validées par un discours libéral. Le premier message qu’envoie cette campagne est qu’il faut avant tout avoir de l’argent pour pouvoir avoir des enfants : si vous êtes pauvre et mettez quand même un enfant au monde, vous êtes responsable du fait qu’il sera malheureux, pauvre et socialement raté. Deuxièmement, ces affiches ne mentionnent ni les services sociaux, ni le droit à l’avortement ; toute la problématique des grossesses adolescentes est réduite à une question de choix individuel dans lequel ce sont uniquement les filles qui sont considérées comme responsables de leur comportement sexuel. A quoi s’ajoute aussi un avertissement courtois des autorités ; terminez vos études, trouvez un boulot et mariez-vous avant de penser à avoir un enfant. Enfin, le choix évident d’utiliser des enfants de couleur pour cette campagne suggère que le message de celle-ci est fondamentalement raciste.

Cette campagne est symptomatique de ce que nous appellerons la « politique des doubles standards » en ce qui concerne les questions sexuelles et de genre. La substance des droits qui sont accordés aux femmes et aux LGBTQ varie énormément selon leur classe, leur ethnie, et même leur zone de résidence dans un espace urbain profondément divisé selon des lignes de « races » et de classes. L’Etat de New York reconnait les mariages entre personnes du même sexe depuis le mois de juillet 2011. En juin 2013, le gouverneur Andrew Cuomo a annoncé une série de mesures en faveur de l’égalité pour les femmes qui devraient leur permettre d’obtenir l’égalité des salaires, de stopper le harcèlement sexuel, de prévenir les discriminations sur les lieux de travail dues aux grossesses, de renforcer les lois contre la traite d’être humains et d’assurer la protection des victimes de violence domestiques, et, enfin, d’en finir avec les discriminations fondées sur l’origine familiale et pour protéger le droit au choix des femmes. Comment peut-on expliquer la coexistence entre une telle législation pour l’égalité et cette honteuse campagne d’affichage raciste dans le métro ?

Cette situation de « double standard » est la conséquence du fait qu’on a garanti aux femmes et aux personnes LGBTQ des droits formels, mais sans qu’il existe de réelles ressources pour concrétiser cette égalité. L’adoption de politiques anti-harcèlement, de quotas, de politiques anti-discriminations, de la légalisation du mariage gay, etc. ont ouvert le champ des possibles pour l’émancipation - au moins partielle - des femmes et des personnes LGBTQ. Cependant, ces politiques n’ont pas été accompagnées de changements dans les relations sur les lieux de travail, ni de programmes de garde d’enfants appropriés, ni d’aucune intervention décisive visant à accorder des droits sociaux plus importants.

On a vu émerger, ces dernières décennies, une culture gay dominante venant de la classe moyenne. Cette sous-culture a contribué à la consolidation d’une identité gay axée autour de la consommation et de la marchandisation. Celle-ci va de pair avec une augmentation de la mise en scène de « l’être gay commercial ». La reconnaissance des droits des gays s’est développée en même temps qu’un consumérisme qui requiert au moins le salaire d’un travailleur de la classe moyenne. Qui plus est, le haut degré de conformisme de genre de ces communautés gays de la classe moyenne a facilité leur intégration dans un ordre sexuel et social néolibéral. Pendant ce temps-là, des millions de LGBTQ qui ont un bas revenu dans des pays capitalistes développés se voient refuser l’accès à ces modes de consommation et à la sécurité, ainsi qu’à la reconnaissance symbolique de leur situation.

L’actuelle crise économique est en train d’empirer cette situation de double standards. Le démantèlement de l’Etat-Providence et les coupes dans les dépenses sociales sont en train de remettre un important fardeau sur les épaules des femmes. En effet, ce sont à nouveau elles qui assurent une grande partie des soins aux personnes. Là où les femmes de la classe moyenne pourront s’offrir une liberté et une carrière en payant quelqu’un d’autre pour assurer les tâches familiales et domestiques, les femmes de la classe ouvrière se retrouvent dans une situation de double journée de travail. D’un côté elles seront forcées à travailler, puisque l’époque des charges familiales qui étaient assurées par un seul salaire (généralement celui du mari) est belle et bien révolue. D’un autre côté, elles doivent toujours prendre soin des enfants, des plus âgés et des malades, et ce à cause de l’absence ou de la faiblesse de services d’assistance et à cause de la persistance de la répartition genrée des rôles familiaux.

Les récentes attaques aux droits reproductifs auxquelles on a assisté dernièrement dans une série de pays, des Etats-Unis à l’Italie, ont également des effets différents sur les personnes selon leur classe sociale. Les femmes de la classe ouvrière n’ont pas les moyens d’aller à l’étranger et de payer le prix des cliniques privées qui pratiquent l’avortement. Nous nous trouvons maintenant face à une situation où tant la naissance que l’avortement deviennent des privilèges et non des droits.

Capitalisme et oppression de genre

Ce double standard remet en cause de manière conséquente l’idée prédominante de ces dernières années selon laquelle l’émancipation des femmes serait une des conséquences positives du capitalisme. En effet, la « féminisation » du marché du travail, qui a notamment résulté de l’utilisation massive de la main d’oeuvre féminine dans le Sud, a été accueillie comme une opportunité pour transformer les rôles des genres et pour modifier les relations familiales. Maintenant, dans ces mêmes pays, la mode est à « dé-féminiser » le marché du travail. Dès que le capitalisme se développe et que les secteurs de productions intensives grandissent, les femmes sont à nouveau expulsées de la force de travail. Qui plus est, le travail des femmes est caractérisé par le fait que la plupart d’entre elles sont engagées dans les secteurs de production intensive. Là où les salaires sont moindres et où les conditions de travail sont pires, le roulement (turn-over) est plus important. Les femmes continuent à assurer un rôle d’armée de « réserve » de l’industrie : on les engage de manière cyclique et ensuite on les expulse à nouveau du marché du travail.

A cela s’ajoute la stricte séparation que crée le capitalisme entre les sphères publiques et privées, et entre les marchés et les familles, ainsi que la manière dont le travail domestique féminin a été historiquement dévalué, avec pour résultat la déconsidération des femmes elles-mêmes. Cela colle parfaitement avec le besoin qu’a le capitalisme d’une classe ouvrière hiérarchisée et divisée : l’oppression de genre et le racisme se traduisent ainsi en une division sexuelle et raciale du travail, dans laquelle les femmes et les personnes déterminées par leur « race » sont au bas d’une hiérarchie et sont sujets aux pires conditions de travail.

En allant plus loin, il est clair qu’en temps de crise, lorsqu’il y a des coupes dans les dépenses sociales et qu’on démantèle l’Etat-Providence, l’Etat compte sur le travail des femmes pour compenser l’absence de services sociaux et assurer la plus grande partie des soins nécessaires à la reproduction de la force de travail. La hiérarchisation familiale et les relations genrées jouent un rôle idéologique et politique, en faisant paraître « naturelles » les inégalités les plus profondes et en contribuant à la reproduction des rapports capitalistes et de la société dans son ensemble.

Bien que les femmes aient obtenues des droits formels sans précédents pendant l’ère capitaliste, ceux-ci étaient dus au combat des femmes, ainsi qu’à celui des travailleuses et des travailleurs, plutôt qu’à une génération spontanée de lois et de mesures capitalistes. C’est la raison pour laquelle les droits des femmes, comme les droits reproductifs par exemple, ne sont jamais réellement garantis de manière définitive. Et c’est la raison pour laquelle en l’absence de luttes sociales, les droits qui garantissent formellement l’égalité sont souvent entièrement liés aux transformations des conditions matérielles des femmes.

Politiques identitaires et néolibéralisme

Il est surprenant de constater, à l’ère du néolibéralisme, une appropriation pro-capitaliste, voire franchement de droite, des slogans et du langage du mouvement de libération des femmes et des gays. Cela fait quelques années que des chercheurs utilisent les catégories de « Fémonationalisme » et d’ « Homonationalisme » pour décrire ce processus dans lequel le langage des mouvements de libérations féministe et Queer est utilisé pour soutenir les politiques nationales et impérialistes.

Le Fémonationalisme se reconnait lorsqu’un langage pseudo-féministe est utilisé pour soutenir des politiques islamophobes et des guerres impérialistes. La guerre en Afghanistan, par exemple, a été encensée par ses défenseurs qui la présentaient comme une mission de civilisation et de libération en faveur des droits des femmes afghanes. La « Loi sur le voile » adoptée France en 2004 interdisant le port du voile islamique ou de tout signe d’appartenance religieuse dans les écoles publiques s’est appuyée autant sur la laïcité que sur les droits des femmes afin de masquer son but discriminatoire et islamophobe.

L’Homonationalisme implique l’utilisation croissante des slogans de libération gay afin de justifier des politiques contre l’immigration et islamophobes. En 2010, Judith Butler a refusé le « Berlin Civil Courage Prize » en signe de protestation contre la codification grandissante de la Gay Pride et sa complicité avec le racisme. Elle s’est expliquée ainsi : « Certains des organisateurs font des déclarations explicitement racistes ou ne s’en désolidarisent pas… Nous avons tous pu remarquer que les gays, les bi, les lesbiennes, les trans et les queers peuvent être instrumentalisés par ceux qui veulent justifier des guerres, entre autre la guerre contre les migrants (et de fait l’islamophobie) ou encore les guerres en Irak ou en Afghanistan. Par les temps qui courent, on nous recrute au nom du nationalisme et du militarisme. Actuellement, plusieurs gouvernements européens clament que nos droits de gays, queer, lesbiennes, doivent être protégés et on nous fait croire que les attaques aux migrants sont nécessaires pour nous protéger. Alors nous devons dire non à ce genre de deal. ».

Un des cas les plus flagrants de cooptation des LGBTQ par les ultra-droitiers et les nationalistes est le « pinkwashing » d’Israel. Les droits des gays y sont instrumentalisés pour défendre l’occupation des terres palestiniennes en se basant sur l’idée que Israël serait un pays civilisé et de liberté, en contraste avec les pays arabes, arriérés et homophobes.

Des politiques identitaires aux politiques sociales

Ces quinze dernières années, de plus en plus d’intellectuels et de militants se sont mis à critiquer la séparation entre les politiques de classe et de genre qui élude l’analyse du capitalisme. Les courants théoriques sur l’oppression croisée, la théorie de la reproduction sociale et le marxisme queer, insistent sur le fait qu’il faut tenir compte de la dimension de classe dans les questions de genre et de sexualité. Les perspectives de genre et d’orientation sexuelle qui ne tiennent pas compte de cette dimension tombent facilement dans le piège de la cooptation conservatrice et néolibérale. La crise économique que nous sommes en train de vivre, avec ses effets sur les conditions de vie des femmes, est en train d’accélérer ce phénomène. Il reste beaucoup de travail à faire pour promouvoir une approche non-réductionniste et non-déterministe du lien entre les oppressions sexuelles ou de genre et la dynamique d’accumulation capitaliste.

D’un point de vue politique, le divorce qui a eu lieu par le passé entre les politiques de classe et de genre n’était pas uniquement le résultat d’une crise plus généralisée des mouvements de la Nouvelle Gauche, mais aussi du sexisme présent au sein des organisations socialistes et anticapitalistes. Bien sûr, le rapport entre les mouvements basés sur des revendications de classe et ceux basés sur des revendications de genre a toujours été compliqué.

Il est par contre faux de dire que le mouvement ouvrier a toujours été aveugle face aux questions d’orientation sexuelle et de genre et qu’il a ignoré les besoins des femmes et des LGBTQ au sein de ses organisations. Il est un fait que, historiquement, le mouvement ouvrier a ouvert un espace public et politique au sein duquel les oppressions de genre et d’orientation sexuelle ont enfin pu être discutées, et ont aboutis à des prises de position souvent beaucoup plus avancées que celles du féminisme libéral. Il reste néanmoins vrai que les organisations socialistes et anticapitalistes n’ont pas toujours été fidèles à leurs promesses d’émancipation et ont souvent eu tendance à reproduire en leur sein les dynamiques d’oppression ou à ne pas considérer avec suffisamment d’importance des luttes des femmes et des personnes LGBTQ.

La division entre les politiques de classes et les politiques de genre, n’est cependant une alternative ni viable, ni prometteuse. La façon dont les néolibéraux et même les conservateurs ont coopté la libération sexuelle et de genre doit nous rappeler que ces politiques sur le genre et la sexualité risquent de perdre leur potentiel d’émancipation si elles avancent séparées de l’anticapitalisme. De plus, le divorce entre la classe et le genre a contribué à une fragmentation plus générale de la lutte, qui a aussi favorisé trois décennies de défaites politiques dans bien des pays. Finalement, cette séparation peut contribuer à rendre invisible les conditions d’existence, les besoins et les expériences de vie de la classe ouvrière et des plus précarisés parmi les femmes, les LGBTQ et les personnes de couleur, alors qu’à leur échelle, la séparation des deux concepts n’a pas de sens.

Nous avons besoin d’une politique socialiste, féministe et LGBTQ qui soit forte. Mais pour cela il faudra réaliser quelques pas décisifs.

Tout d’abord, cela implique de reconnaître les contributions des différents courants critiques sur le genre et l’oppression sexuelle, y compris ceux qui n’ont pas une base d’analyse marxiste ou socialiste. Nous devons rejeter le point de vue de certaines organisations socialistes qui considèrent le féminisme comme antagonique avec le marxisme et les politiques socialistes. De la même manière qu’il n’existe pas qu’un seul « marxisme », ou qu’un seul « socialisme », il n’existe pas un seul « féminisme » ; il existe un champ d’analyse et d’intervention politique varié et diversifié, dans lequel il y a beaucoup à apprendre.

Deuxièmement, nous avons besoin d’approfondir notre analyse sur la façon dont les rapports capitalistes produisent et reproduisent constamment les oppressions basées sur le genre et l’orientation sexuelle. Prendre en charge cette question implique de fonctionner avec des organisations réellement démocratiques, au sein desquelles les personnes qui expérimentent différentes sortes d’oppression peuvent s’organiser de manière autonome si elles le désirent. Nous devons savoir que les dynamiques de pouvoir qui créent des hiérarchies basées sur le genre, la race ou l’orientation sexuelle peuvent exister - et existent - dans les organisations d’extrême gauche et qu’elles doivent être affrontées.

Enfin, il faudra aussi une prise de conscience politique sur la centralité des analyses et des oppressions basées sur le genre et l’orientation sexuelle dans notre critique du capitalisme et dans nos luttes sociales et politiques. La question n’est pas tant que la classe soit « prioritaire » sur le genre, mais plutôt que nous ne pouvons penser la classe ouvrière, ni comprendre ses expériences de vie et sa manière de lutter, si nous séparons ces questions d’une réflexion sur le genre et la sexualité.

Cinzia Arruzza a été membre de la direction de l’organisation anticapitaliste Sinistra Critica en Italie. Elle enseigne aujourd’hui la philosophie à la New School for Social Research à New York et collabore à l’IIRE d’Amsterdam. (International Institute for Research and Education). Elle est l’auteure du livre « Dangerous Liaisons : The Marriages and Divorces of Marxism and Feminism » (Merlin Press, 2013).

Source : http://www.internationalviewpoint.org/spip.php?article3045
Traduction française pour Avanti4.be : Sylvia Nerina