Amérique latine : Les bases pour une politique économique alternative

Guillermo Almeyra 16 décembre 2012

Les gouvernements dits « progressistes » d’Amérique latine [1] maintiennent des liens étroits avec le capital financier international et continuent d’appliquer des politiques néolibérales. Les Etats qu’ils tentent de diriger sont dans une grande mesure dépendants et dirigés par les impératifs du marché mondial de marchandises et de capitaux.

Ils exportent, par exemple, du pétrole, du bois, des produits minéraux, du soja et autres produits agricoles alimentaires à des prix fixés par d’autres, par de gigantesques oligopoles transnationaux, mêlés, dans le meilleur des cas, à quelques entreprises para-étatiques mixtes, comme Pétrobras (Brésil) ou YPF (Argentine). Les entreprises purement nationales comme PVDSA au Venezuela ou la mexicaine Pemex constituent des exceptions et nullement la règle.

En outre, dans tous les Etats dépendants qui tentent des expériences néo-développementistes, qu’ils soient ou non dirigés par des « gouvernements progressistes », la terre appartient de plus en plus à des groupes étrangers. Les multinationales minières détruisent quant à elles des régions entières ainsi que le mode de vie de leurs habitants, provoquant d’intenses conflits sociaux.

Ainsi, et dans le cadre d’une crise capitaliste mondiale qui aiguise encore plus les tensions économiques, la dépendance de ces pays s’approfondit et leur avenir est toujours hypothéqué et à la merci du capital financier international.

Programme de transition

Il est évident que ces gouvernements ne peuvent pas changer d’un coup de baguette magique la nature de l’Etat ni les structures économiques. Les changements sont le résultat d’un long processus de transformations sociales impulsées par une mobilisation populaire qu’ils canalisent et orientent en partie. Par conséquent, une période de transition est inévitable, déterminée par des réformes importantes qui, cependant, n’affectent qu’en partie les tares, les déformations et les malheurs qui découlent de l’entrelacement entre les structures oligarchiques du pouvoir et les nouvelles servitudes imposées par le capital financier international.

La garantie que ces processus de transition, inévitablement constitués de zigzags, puissent se poursuivrent et ne pas stagner est offerte par l’impulsion des mouvements sociaux qui contribuent à modifier l’appareil d’Etat et à changer le rapport de force social. La condition essentielle pour ce faire est l’indépendance de ces mouvements sociaux face à toutes les forces capitalistes, y compris par rapport à l’Etat. Un gouvernement qui tente de subordonner les mouvements sociaux et de leur enlever leur indépendance transforme leurs directions en courroies de transmission de l’appareil d’Etat et affaiblit ainsi sa propre base dans la lutte pour en finir avec le passé et pour acquérir une plus grande indépendance face au capital financier international et à ses agents.

Le fait qu’il soit impossible de couper d’un seul coup la relation de dépendance avec le marché mondial et le capital financier ne signifie pas que la seule solution passe par exporter toujours plus de matières premières - comme le soja - ; d’ouvrir les portes aux projets méga miniers prédateurs ; de consacrer des terres cultivables aux biocarburants plutôt qu’aux aliments, etc. On peut au contraire adopter des mesures et des lois réformatrices qui réduisent à la fois la dépendance vis-à-vis d’une poignée de grandes entreprises et qui permettent de contrôler l’économie, de créer les conditions pour une restructuration du territoire en fonction des besoins nationaux - préservation de l’environnement, création d’emplois qualifiés, réaménagement du territoire et utilisation des ressources pillées aujourd’hui par la soif du profit du marché mondial.

En Bolivie, par exemple, au lieu de piétiner les droits des indigènes, leur autonomie et la Constitution en imposant la construction du second tronçon de la route du TIPNIS [2] par son tracé actuel, le gouvernement aurait pu ouvrir cette voie par une autre région. Si cette option alternative était plus longue, plus chère et plus difficile, elle aurait par contre préservé sa crédibilité face à un secteur important des classes populaires et aurait démontré sa disposition à rompre avec les décisions autoritaires et le néo-développementisme. Cela aurait surtout évité la division du mouvement paysan et évité de faire prédominer l’intérêt de l’Etat actuel au détriment de la construction collective d’une nouvelle forme étatique. Un tracé de route alternative aurait rempli son rôle pour la circulation des marchandises et pour l’ouverture de la Bolivie au commerce avec les deux océans, mais elle aurait surtout renforcé un élément potentiellement anticapitaliste : la solidarité entre les différents secteurs populaires boliviens, l’autonomie et la construction de pouvoirs démocratiques locaux.

L’expropriation du secteur financier est également une mesure réformiste (même François Mitterrand l’avait envisagée un instant), tout comme le serait une réforme agraire profonde au Brésil, qui donnerait la terre à des millions de paysans. Le monopole étatique du commerce extérieur constitue également une réforme, destinée à utiliser une partie des richesses nationales pour le développement du pays et à rompre avec le pouvoir de quelques oligopoles qui contrôlent les exportations - ce que fit par exemple le gouvernement de Peron [3], qui n’était pas précisément socialiste, en créant l’Institut argentin de Promotion des Echanges. Idem avec le contrôle étatique des changes - qu’applique le Venezuela pour éviter l’exportation de capitaux.

D’autres réformes possibles seraient une loi de protection de l’eau et des biens communs ainsi qu’une loi stimulant l’agriculture familiale paysanne qui, en leur permettant de vivre de leurs terres, réduirait les migrations et, via la rotation des cultures et leur diversification avec un usage rationnel de l’eau, protégerait l’environnement tout en approvisionnant le marché alimentaire national.

Préparer le changement de système

Mais il est évident que de telles mesures ne sont pas destinées à préserver, mais bien à préparer le changement de système et elles sont donc combattues bec et ongles par le capital financier.

Il est clair que leur application dépend du rapport de force entre les classes existant dans chaque pays, du degré de conscience et de mobilisation des travailleurs, de l’existence au sein des gouvernements « progressistes » - ce qui n’est pas toujours le cas – d’un secteur « plébéien » disposé à plus d’audace, à s’appuyer sur un bloc solide reposant sur les secteurs populaires et à ouvrir la voie à une période transition turbulente.

Le problème clé consiste donc à former ce bloc avec un projet de transition propre et à forcer avec lui les clarifications nécessaires dans le magma confus actuel des gouvernements « progressistes » qui veulent des changements populaires, mais qui se subordonnent aujourd’hui aux bureaucrates conservateurs et réactionnaires qui considèrent les politiques du Capital comme naturelles et qui affirment qu’il n’y a pas d’alternatives à ces dernières.

Les intellectuels qui, au nom du « réalisme » et pour défendre le « moindre mal » acceptent sans sourciller les politiques néo-développementistes affaiblissent en réalité une solution populaire et renforcent le grand capital. Ceux qui, par contre, condamnent avec justesse ces politiques mais n’offrent pas d’alternatives viables (théoriquement capitalistes mais en réalité incompatibles avec le Capital) sont tout aussi impuissants que les premiers.

Les uns comme les autres refusent de comprendre que ce n’est qu’avec ce type de « réformes révolutionnaires » - si elles s’imposent par une mobilisation populaire - que l’on pourra sensiblement réduire le pouvoir des classes dominantes et changer le rapport de force dans le pays et dans la région.

Les mesures mentionnées ici, et d’autres encore - comme par exemple l’unification des ressources de plusieurs pays pour créer une Université latino-américaine qui ne forme pas des techniciens et des professionnels pour le Capital mais bien les futurs défenseurs d’un développement scientifique et technologique anticapitaliste ; la création d’un pôle technologique commun qui ne soit pas subordonné aux intérêts des entreprises privées et qui étudie et organise la préservation des biens communs et l’utilisation rationnelle des ressources… - permettraient d’augmenter la productivité et l’efficience.

Elle permettraient ainsi l’apprentissage populaire de la planification locale des ressources et des besoins afin d’élargir les espaces démocratiques et culturels. Une loi instaurant le contrôle ouvrier sur les livres de compte des entreprises permettrait également de réduire les licenciements et de rationaliser la production industrielle, en jetant les bases pour une restructuration de l’appareil productif à partir d’en bas.

La transition ne peut être l’œuvre de quelques illuminés. Ou bien elle sera menée par ceux qui en bénéficieront, ou bien elle ne sera pas possible.

Source : http://www.jornada.unam.mx/2012/08/12/opinion/022a1pol
Traduction française pour Avanti4.be : Ataulfo Riera

Guillermo Almeyra est politologue et journaliste marxiste. Né à Buenos Aires en 1928, il a milité dans la gauche argentine politique et syndicale, avant de trouver asile politique en Italie, puis au Mexique, où il est éditorialiste au principal quotidien de gauche « La Jornada ». Titulaire d’un doctorat en sciences politiques, il enseigne à l’Université nationale autonome du Mexique la politique contemporaine. Il a notamment publié, « Etica y rebelión » (Ethique et rébellion, 1998), « Che Guevara : el pensamiento rebelde » (Che Guevara : la pensée rebelle, 1992, réédité par les Ediciones Continente, 2004) et « Polonia : obreros, burócratas, socialismo » (Pologne : ouvriers, bureaucrates, socialisme, 1981).

Notes du traducteur :


[1Il s’agit principalement de la Bolivie d’Evo Morales, de Equateur de Rafael Correa, du Venezuela d’Hugo Chavez et, dans une moindre mesure, du Nicaragua de Daniel Ortega.

[2Construction d’une route de 306 kilomètres coupant en deux le Territoire Indigène et Parc National Isiboro - Sécure (TIPNIS) et qui suscite une vive opposition de la part des communautés indigènes concernées.

[3Juan Domingo Perón (1895-1974), militaire argentin et dirigeant populiste qui fut président de république argentine entre 1946 et 1955 et de 1973 à sa mort le 1er juillet 1974.