Accord Iran-Etats-Unis : Un bouleversement géopolitique majeur

Raúl Zibechi, Siamak Khatami, Yassamine Mather 8 décembre 2013

L’accord entre les puissances occidentales et l’Iran sur le programme nucléaire de ce dernier représente un tournant dans la situation géopolitique régionale et mondiale. Dans ce dossier, Yassamine Mather, souligne que les sanctions visaient essentiellement le peuple iranien afin d’atteindre un changement de régime par le haut, l’accord représente ainsi un succès partiel pour l’impérialisme et il est plus que jamais nécessaire de construire une solidarité active avec les travailleurs et les militants syndicaux iraniens contre la répression. Raúl Zibechi replace cet accord dans l’évolution rapide d’un contexte géopolitique plus large où l’hégémonie étatsunienne fondée sur le pétrodollar est sérieusement menacée par ses rivaux. Enfin, Siamak Khatami évoque le « Grand Jeu » des rivalités inter-impérialistes qui a caractérisé la région depuis le XIXe siècle. (Avanti4.be)

Iran-Etats-Unis : Tigres de papiers et fausses victoires

Yassamine Mather

L’accord signé entre l’Iran et les pays du P5+1 aux premières heures du 24 novembre a été accueillis positivement par la majorité des Iraniens pour plusieurs raisons évidentes :

  • Il est désormais bien moins probable qu’une attaque militaire contre les installations nucléaire ait lieu ;
  • Il y a l’espoir que la levée partielle des sanctions, y compris dans le cadre limité proposé par le P5+1, améliorera la difficile situation économique iranienne ;
  • Le fait que le Premier ministre israélien, les républicains et les démocrates bellicistes aux Etats-Unis, en Arabie saoudite, ainsi que les factions les droitières de la République islamique d’Iran, ne sont pas contents avec cet accord est également apprécié.

Néanmoins, avant que le mouvement contre la guerre ne crie victoire trop vite, il est nécessaire d’examiner les détails. Il s’agit d’un accord partiel, limité et beaucoup dépendra de la réalité ou non des progrès réels qui pourraient se faire au cours des six prochains mois.

Le message de félicitation du Guide suprême iranien, l’ayatollah Ali Khamenei, adressé à son équipe de négociateurs a été bien plus froid que celui reçu par l’équipe de l’ex-président Mahmoud Ahmadinejad, au retour des « non négociations » qui n’apportèrent comme résultat que plus de menaces de sanctions. A cette époque, le Guide suprême félicitait avec effusion son équipe pour la fermeté de ses positions.

Bien entendu, les temps ont changé et l’économie de l’Iran est en ruine, la population est fatiguée de faire les queues et la spirale des prix et le chômage massif font des ravages. Ainsi, en contraste avec le passé, les lettres échangées entre Khamenei et le président Hassan Rowhani ont été positives, mais contenues : « il faut remercier l’équipe négociatrice pour ce succès » (1). Ayant clairement fait savoir antérieurement que le droit de l’Iran à enrichir l’uranium n’était pas négociable, on peut donc déduire qu’il n’est pas content vis-à-vis du manque de clarté de l’accord sur cette question. Cela expliquerait son commentaire additionnel où il insiste sur le fait que « la résistance aux exigences excessives doit être l’un des critères pour les négociations nucléaires ».

En tous les cas, après trois semaines de négociations pour parvenir à cet accord en particulier, et ce qui semble être des mois de conversations secrètes entre les Etats-Unis et l’Iran (qui commencèrent en janvier 2013, à travers le sultan d’Oman et pendant la présidence de Ahmadinejad), les deux parties crient victoire.

Le Ministre des affaires étrangères iranien, Mohammad Javad Zarif, lors d’une conférence de presse à l’aéroport de Téhéran à son retour de Genève, a déclaré qu’aucune installation nucléaire ne sera fermée, que le programme nucléaire pacifique de l’Iran est toujours en route et que le monde a reconnu le droit de l’Iran à enrichir de l’uranium, tant qu’il respecte le Traité de Non Prolifération et permette des inspections. Ce n’est pas exactement ce que John Kerry a expliqué aux Etats-Unis et, indirectement, à l’opinion publique israélienne ; le P5+1 n’a pas reconnu le droit de l’Iran à enrichir de l’uranium, ceci pouvant se produire à la fin des négociations en cours mais en dépendant de nombreux facteurs. Les titres de la majorité des agences d’information internationales semblaient refléter l’opinion de Kerry, dans le sens où l’Iran se serait engagé à freiner son activité nucléaire.

Le texte de l’accord éclaire les choses :

  • L’Iran cessera d’enrichir l’uranium au dessus d’un taux de 5% de pureté ;
  • Elle « neutralisera » ses dépôts d’uranium enrichi à 20%, soit en l’ « appauvrissant » à moins de 5% ou en l’oxydant et en le transformant de sorte qu’il ne puisse plus être encore enrichi ;
  • Elle s’abstiendra d’installer plus de centrifugeuses utilisée pour enrichir l’uranium.
  • Elle garantira que la moitié ou les trois quart des centrifugeuses installées dans les installations d’enrichissement de Natanz et Fordo soient inutilisées et qu’il n’y aura pas d’amélioration ultérieure des installations d’enrichissement.
  • L’Iran s’est engagé à ne pas augmenter ses réserve d’uranium à faible enrichissement (3,5%) et stoppera la construction de son réacteur d’eau lourde à Arak, mettant fin ainsi à ses tentatives d’y produire du plutonium
  • L’Iran permettra enfin aux inspecteurs de l’Agence Internationale de l’Energie Atomique l’accès quotidien aux usines d’eau lourde d’Arak et Natanz, ainsi qu’à toutes les installations nucléaires et aux mines. En outre, elle fournira une information détaillée sur le réacteur d’Arak.

En résumé, il s’agit d’un changement total de la politique nucléaire iranienne de ces dix dernières années.

Cependant, même ces mesures drastiques n’ont pas été suffisantes aux yeux du gouvernement israélien. Le Premier ministre Benjamin Netanyahu a qualifié l’accord d’ « erreur historique et non d’accord historique », et il a ajouté qu’« Israël n’est pas contraint par cet accord. Le gouvernement iranien veut la destruction d’Israël » et, par conséquent, « Israël a le droit de se défendre ». Le ministre des Affaires Stratégiques, Yuval Steinitz, a affirmé qu’Israël se refuse à participer aux célébrations « internationales » qui se basent sur la « duplicité de l’Iran » et l’ « auto-tromperie ».

En Iran, le journaliste droitier Kayhan (proche de l’ayatollah Khamenei) n’a pas non plus célébré les accords, mais pour des raisons distinctes. Son titre affirme que l’accord avait été rompu une heure après sa signature. Faisant référence à la conférence de presse de John Kerry peu après la fin des conversations, le journal le cite lorsqu’il niait que le P5+1 avait accepté le droit de l’Iran à enrichir l’uranium. On rappelle au lecteur que la « ligne rouge » du Guide suprême (le droit de l’Iran à enrichir l’uranium) avait été dépassée. Un point également souligné par Ahmadinejad.

Sanctions

Avant d’analyser ce que l’Iran obtiendra en échange de ce tournant dans son orientation, il vaut la peine de rappeler certains aspects des sanctions en vigueur. Les récentes révélations sur la sévérité des sanctions, dont certaines ont été faites durant les deux dernières semaines, confirment ce que nous avons répété à plusieurs reprises : par exemple, que l’affirmation selon laquelle les sanctions contre la République islamique étaient « limitées et précises » était complètement fausse.

Au cours des négociations à Genève, le Ministre des affaires étrangères Zarif, à Genève, a d’abord admit que les sanctions avaient eu peu d’effet sur le développement du programme nucléaire de l’Iran et que le pays était parvenu à produire 35.000 centrifugeuses au cours de cette dernière période. Nous savons aussi, grâce à une enquête de Reuters, que de nombreuses institutions iraniennes associées à de hauts responsables religieux, dont le Guide suprême, n’ont pas été affectées par les sanctions. (2).

Le dimanche 24 novembre, le président Barack Obama a pratiquement confirmé à la radio que l’authentique objectif des sanctions était le peuple iranien. Selon le président des Etats-Unis, « mon administration a collaboré avec le Congrès, les Nations Unies et les gouvernements du monde entier pour imposer des sanctions sans précédent au gouvernement iranien. Ces sanctions ont eu un impact substantiel sur l’économie iranienne et, avec l’élection d’un nouveau président en Iran au début de cette année, une opportunité est apparue » (3). En d’autres mots, le peuple iranien était l’objectif afin qu’il vote en faveur d’une approche différente sur la question nucléaire. C’est là toute une confession. Autrement dit, en dépit de tous les démentis, les sanctions avaient pour objet le changement de régime, bien que dans le cadre du système actuel.

Cette déclaration a non seulement des implications pour le peuple iranien mais aussi pour l’ensemble du tiers monde. Je ne soutien pas le programme nucléaire de l’Iran (militaire ou de tout autre type). Néanmoins, il ne fait aucun doute que quand les Iraniens sont interrogés par Gallup et d’autres agences, 85% disent qu’ils soutiennent ce programme. Mais, bien entendu, ce soutien est principalement motivé par une opposition à l’intervention étrangère. Le peuple iranien ne peut pas débattre librement entre partisans et opposants à la technologie nucléaire dans les circonstances actuelles, alors qu’il y a une telle pression impérialiste externe et une dictature théocratique qui utilise la menace de la guerre et les sanctions pour prolonger son existence. En conséquence, il est inévitable que de larges secteurs de la population soutiennent le programme nucléaire.

Si on les avait informés des dangers qu’implique la construction de centrales nucléaires dans un pays propice aux tremblements de terre, sur les risques écologiques sérieux posés par les déchets nucléaires, qui constitue toujours un problème épineux dans les pays capitalistes les plus avancés, et en toute connaissance des risques élevés de contamination pendant des décennies en cas d’accident nucléaire, les Iraniens exprimeraient plus de doutes. Peu d’Iraniens sont conscients des rapports sur les effets à long terme des accidents comme celui de Windscale en 1957, et ils ne savent pas que cet accident en particulier à provoqué, jusqu’aujourd’hui encore, des niveaux sans précédent de leucémie aux alentours à des kilomètres de distance du site. Ils n’ont pas vu le rapport de Greenpeace sur les effets dévastateur de l’accident nucléaire au Japon en mars 2011. Selon Greenpeace, « Les vies de centaines de milliers de personnes sont toujours affectées par le désastre nucléaire de Fukushima, et particulièrement les 160.000 personnes qui ont du quitter leurs foyers à cause de la contamination radioactive et qui vivent encore aujourd’hui sans une indemnisation juste et rapide » (4).

Aucune victoire

Depuis l’accord, nous avons pu entendre en permanence les nationalistes iraniens, dont certains se disent de gauche, le comparer avec la nationalisation du pétrole iranien dans les années 50. Abbas Edalat, de la Campagne contre l’intervention militaire et les sanctions, a abordé ce point au cours d’une émission d’analyse de la chaîne télévisée « Islam », à laquelle nous étions aussi invités. D’autres, comme l’écrivain Ali Alizadeh, ont fait l’éloge du succès diplomatique du président Rowhani. Permettez-mois d’éclaircir certains points.

1.Réduire l’enrichissement d’uranium de 20 à 5% et oxyder tous les stocks existants est un changement de politique. Ce n’est pas une grande victoire nationale et aucune interprétation ne peut changer ce fait. Avec 10 années de sanctions, le peuple iranien a payé un prix très élevé pour revenir aux niveaux d’enrichissement de 3,5 à 5%. A quoi cela a-t-il servi ?

2.L’industrie nucléaire a démontré être très coûteuse pour le peuple iranien. Les sanctions qui en ont résulté ont détruit des milliers de postes de travail, ruiné l’économie et provoqué une inflation élevée et de nombreux iraniens ne sont plus payés pour leur travail tous les mois. Des milliers de personnes ont perdu des proches à cause des pénuries en médicaments et équipements chirurgicaux.

3.Le pétrole est et constitue toujours l’une des principales exportation de l’Iran et sa nationalisation ne doit pas être comparée avec le « droit » au développement nucléaire.

La République islamique développe un programme nucléaire qui a commencé à l’époque du Shah pour deux raisons ; afin de maintenir son rang de puissance régionale (avec une politique étrangère qui n’est pas très différente de celle du régime antérieur) et parce qu’il s’agit d’un gouvernement qui compte constamment sur une crise afin de pouvoir survivre. La majeure partie de ces souhaits ont été satisfaits avec l’accord parce que le prix que l’économie nationale était en train de payer était trop élevé et que les gouvernants islamiques se sont rendu compte qu’ils ne pouvaient plus continuer à gouverner comme avant.

Les commentaires de Hassan Rowhani, le 26 novembre, laissent peu de doutes à ce sujet. Dans une émission de portée nationale (sous la forme d’une interview avec trois journalistes serviles), le président iranien a été sincère quant aux raisons pour lesquelles il n’y avait pas d’autre issue que d’accepter les conditions établies dans l’accord actuel. Il a admit que, contrairement aux démentis officiels antérieurs, le taux d’inflation a été de 30 à 40% ces dernières années. En une seule année, le taux d’inflation de 40% a coïncidé avec une chute de 9% de la production. Un scénario économique désastreux. Par rapport aux effets des sanctions sur l’économie, il a tourné en ridicule les affirmations du président antérieur selon lequel il s’agissait de « sanctions de papier » et a ajouté que la dette extérieure de l’Iran avait atteint des niveaux record, que la dépendance de l’Iran vis-à-vis des capitaux étrangers avait augmentée au cours de cette période et que les caisses de l’Etat étaient vides quand ses ministres ont assumé leurs fonctions en août dernier (5).

Ainsi, Rowhani n’est pas Mossadegh et Javad Zarif n’est pas non plus le héros du moment. Ce qu’ils font, c’est une tentative désespérée de s’éloigner de l’abîme économique, en partie provoqué par leur prédécesseur, le président du même parti que Rowhani et Zarif, le parti de la République Islamique, bien qu’il appartienne à une fraction différente. La priorité de Rowhani est d’améliorer les relations avec l’Occident dans le but de soutenir l’exploitation de la classe ouvrière par les capitalistes iraniens. C’est pour cela que sa priorité à New York était de se réunir avec les représentants du Fonds Monétaire International (même si cela impliquait de rater un déjeuner avec Obama). C’est pour cela qu’il ne dit rien sur la dure répression qui persiste. Cela ne peut avoir qu’une interprétation ; qu’il est d’accord et complice avec elle. Sans aucun doute, la répression a comme but de faire une démonstration de force interne : personne ne doit se faire d’illusions sur le fait que la détente internationale aurait sa contrepartie en termes de politique intérieure.

Ceux qui affirment qu’il s’agit d’une victoire nationale ont le devoir d’expliquer les mérites de l’aventure nucléaire du régime aux Iraniens. Comme John Kerry et Obama continuent à le répéter à leurs amis israéliens, 95% des sanctions seront maintenues. Bien entendu, il y aura un peu de soulagement de la situation à court terme, et la monnaie iranienne à un peu récupéré ces derniers jours. Néanmoins, tant que les sanctions bancaires seront toujours en vigueur, l’économie sera dans un mauvais état. Les sanctions pétrolières et l’absence d’assurance des bateaux tankers qui transportent le pétrole à partir des ports iraniens ont créé un grand trou dans les finances du pays. Ajoutez à cela les scandales de corruption sans précédent pour des montants de plusieurs millions de dollars, qui démontrent comment les ayatollahs et les fonctionnaires gouvernementaux de haut rang (et de toutes les fractions du régime) sont en train d’accumuler une fortune astronomique, et sans même mentionner les fort chères interventions aventuristes en Syrie, au Liban et en Afrique. On ne peut donc pas s’étonner que le peuple iranien ne puisse plus tolérer cette situation.

Les apologistes

Tout cela étant dit, bien qu’une quelconque réduction des sanctions permette de donner un peu d’oxygène, la situation se détériorera une fois de plus si l’accord échoue. Son avenir dépendra en grande mesure d’une série de facteurs. Les républicains, principalement, mais aussi les représentants démocrates au Congrès des Etats-Unis, trouveront la manière de mettre en péril l’accord, tandis qu’Israël fera tout son possible pour provoquer une réaction de l’Iran, afin d’augmenter la tension dans la région et démontrer « l’erreur » qui a été faite.

Bien entendu, l’accord démontre aussi la stupidité des apologistes du sionisme. Israël constitue toujours la principale source de conflit et d’instabilité dans la région. Son existence joue sans aucun doute un rôle important dans la survie des Etats arabes réactionnaires, ainsi que dans la survie de la République Islamique d’Iran. Si l’ennemi de notre ennemi (le fondamentalisme islamique) n’est pas notre ami, l’ami de notre ennemi (Israël) ne peut non plus être considéré comme un allié de la classe ouvrière. Ces dernières années, les apologistes du sionisme ont défendu sur un ton à peine plus adouci que Tel Aviv le fait que les dirigeants de l’Iran seraient les « nouveaux nazis ».

D’autres ont été plus loin encore en comparant les négociations avec la politique d’apaisement vis-à-vis d’Hitler en 1938. L’accord du 24 novembre démontre à quel point ils étaient tous dans l’erreur. Un Etat rentier du tiers monde, la République Islamique d’Iran, a été mis à genoux par les Etats-Unis, avec le soutien du P5+1 : il est évident que ce n’est pas l’ « Hitler de notre époque », mais bien un tigre de papier. Je n’hésite pas une seconde à défendre le fait que de telles forces – les apologistes sociaux-impérialistes pro-Israël – ne doivent absolument jouer aucun rôle dans l’avenir de la gauche radicale au Moyen Orient ou dans n’importe quelle autre région.

Nous devons assumer nos tâches, sans cesser de faire campagne afin de mettre un terme aux menaces de guerre et au reste des sanctions. L’objectif conscient de l’Occident, à travers la stratégie des sanctions, est d’appauvrir et de mener au désespoir les Iraniens afin de faciliter un changement de régime à partir d’en haut.

Nous avons donc été témoins d’un succès partiel mais important pour l’impérialisme. Cette nouvelle situation fluide pose de nouvelles tâches pour le mouvement contre la guerre et de solidarité avec le peuple iranien. C’est une situation qui est à la fois pleine de périls et de possibilités pour la classe ouvrière et ses alliés. Nous devons donner priorité au soutien aux prisonniers politiques et aux militants syndicaux en Iran. Nous devons construire une authentique solidarité avec la classe ouvrière iranienne.

Yassamine Mather est une militante marxiste iranienne exilée au Royaume Uni, professeure à l’Université de Glasgow et dirigeante de la campagne « Hands Off the People of Iran / Bas les pattes du peuple d’Iran » (HOPI).

Source :
http://www.cpgb.org.uk/home/weekly-worker/988/iran-us-paper-tigers-and-false-victories
Traduction française pour Avanti4.be : G. Cluseret.

Notes :
1. Kayhan 24 novembre 2013.
2. www.reuters.com/investigates/iran
3. http://news.yahoo.com/obama-nuclear-deal-blocks-irans-path-bomb-062210177.html
4. www.greenpeace.org/international/en/cam­paigns/nuclear/safety/accidents/Fukushima-nuclear-disaster
5. www.bbc.co.uk/persian/iran/2013/11/131126_iran_rouhani_first_100_days_tv_report.shtml

Accord Occident-Iran : vers la fin du pétrodollar ?

Raúl Zibechi

L’accord signé avec le plus grand ennemi des Etats-Unis depuis la chute de l’Union soviétique, identifié comme faisant partie de « l’axe du mal », constitue un bouleversement géopolitique mondial et ses conséquences sont incalculables. Ce qui est en jeu, outre la paix, c’est la continuité du pétrodollar, autrement dit l’hégémonie de la monnaie étatsunienne.

Un tel accord aurait paru impossible il y a quelques mois. Il l’était certainement avant le Printemps arabe. Mais après l’accord, forcé par la Russie, qui a évité une intervention en Syrie, tout semble possible au Moyen Orient et, sans doute, dans d’autres parties du monde. Le faisceau d’alliances qui a maintenu une certaine stabilité dans la région pendant un demi-siècle s’est évanoui. Les alliés traditionnels des Etats-Unis, Israël, l’Arabie saoudite et l’Egypte, prennent des voies divergentes par rapport à la superpuissance, tandis que la Russie fait son « come back » et que la Chine augmente son influence dans une région clé. (…)

L’accord signé avec l’Iran par les membres permanents du Conseil de Sécurité de l’ONU (Chine, Etats-Unis, France, Grande-Bretagne et Russie), plus l’Allemagne, a une durée de six mois et établit une réduction de la portée du programme nucléaire iranien en échange d’un assouplissement de l’embargo international. (…)

L’accord conclu à Genève a plusieurs avantages pour les deux parties : on s’assure que l’Iran ne développera pas d’armes nucléaires et elle préserve son droit à développer un programme d’énergie atomique à des fins pacifiques. Ce pourrait être le premier pas en 35 ans pour parvenir à un accord à long terme entre la République Islamique et l’Occident, bien que des foyers de tensions persistent tant dans la région comme à l’échelle plus globale. Pour différentes raisons, les principaux gagnants sont l’Iran, les Etats-Unis, la Russie et la Chine, tandis que les plus perdants sont l’Arabie saoudite et Israël. La France a voulu faire dérailler les négociations mais du finalement céder.

Le réalisme d’Obama

La compréhension des difficultés de Washington est une donnée clé car il l’acteur qui avait construit l’édifice de gouvernance globale qui se retrouve aujourd’hui ébranlé. La tentative de restaurer son influence passe par un accord avec Téhéran, mais pas pour les motifs officiellement mis en avant. En effet, il est hautement improbable que l’Iran puisse construire une arme nucléaire dans un bref laps de temps. Tout indique que dans l’avenir immédiat il n’y aura toujours qu’une seule puissance nucléaire dans la région, Israël. D’autre part, le Pakistan et l’Inde sont devenues des puissances nucléaires sans le consentement de Washington, mais le premier pays est aujourd’hui sont allié et il flirte avec le second

Le problème pour Obama se situe ailleurs : il a de toute urgence besoin d’un repositionnement géopolitique. L’influence croissante de la Russie dans la région et, surtout, de la Chine dans le monde, ont amené le Pentagone à élaborer la stratégie du « Pivot Asie-Pacifique » afin de contenir le pays qu’il estime être son principal concurrent. Nous savons tous que l’avenir de l’économie mondiale passe par l’Asie. En outre, depuis le début du printemps arabe en 2011, Washington a perdu des alliés vitaux jadis inconditionnels : la Turquie, Israël, l’Arabie saoudite et l’Irak. Cette instabilité l’empêche de se concentrer sur l’Asie. C’est pour cette raison que l’analyste Pepe Escobar écrit : « Washington veut plus d’influence dans le sud-est de l’Asie et dans toute l’Eurasie » (Russia Today, 15 novembre 2013).

« Avec l’accord temporaire obtenu avec l’Iran à Genève, Barack Obama obtient le plus grand succès en politique extérieure de sa présidence et les Etats-Unis la meilleure opportunité d’une reconfiguration de la géopolitique mondiale depuis la chute du Mur de Berlin » (El País, 25 novembre 2013). Si cet accord n’a pas été obtenu avant c’est parce que le front interne étatsunien ne le permettait pas. Sa concrétisation actuelle est due à la nécessité d’un repositionnement dans une région à laquelle il est pieds et poings liés. Trois ans auparavant, que le Brésil et la Turquie parvinrent à un accord pour que l’Iran puisse enrichir de l’uranium en dehors du pays, « il faisait une concession qu’il n’a plus besoin de faire maintenant » a souligé l’ex ministre des Affaires étrangères et actuel ministre de la Défense brésilien Celso Amorim (Folha de São Paulo, 27 novembre 2013).

Pour l’Iran, une trêve était urgente, surtout pour alléger les sanctions qui étouffent son économie. L’inflation a atteint 30% et le chômage 20%. Les exportations de pétrole, qui représentent 80% des revenus du gouvernement, sont tombées de moitié. La monnaie iranienne, le rial, a été dévaluée de 100% face au dollar et les prix des aliments ont doublé. Il est vrai que l’Iran a continué à exporter du pétrole à plus de 30 pays, dont l’Inde et la Chine, et que la moitié de son commerce avec Pékin se réalise en yuans, ce qui affecte le dollar. En outre, la levée des sanctions apportera 8 milliards de dollars à Téhéran grâce à l’accès à ses avoirs gelés à l’étranger et à la relance du commerce.

Si l’accord se consolide et progresse au cours des prochains six mois, la Maison Blanche aura les mains libres pour se consacrer à ce qui lui importe réellement : enclaver la Chine en s’appuyant sur le Japon, la Corée du Sud et l’Australie. Et, bien entendu, sur sa flotte de porte-avions et son réseau de bases militaires.

La nouvelle alliance Israël-Arabie saoudite

La diplomatie chinoise a affirmé que l’accord n’était « qu’un début » et souligné qu’il reste encore un long chemin à parcourir (Xinghua, 25 novembre 2013). «  La Chine continuera à faciliter les conversations et jouera un rôle constructif en ce sens » a dit le porte-parole des affaires étrangères.

La Chine est probablement le pays le plus intéressé à éviter une guerre dans la région, qui impliquerait plusieurs puissances et conduirait à la fermeture du Détroit d’Ormuz dans le Golfe Persique par où passent 20% du pétrole commercialisé dans le monde. Si une telle chose survenait, le prix du pétrole pourrait doubler et les flux pourraient s’interrompre en affectant principalement les pays asiatiques et l’Europe. Washington, par contre, s’achemine vers l’autosuffisance énergétique et ses sources d’approvisionnement sont plus diversifiées que celles de son principal rival.

Pour Moscou, il est important de mettre fin à la guerre en Syrie et « de changer l’emphase à renverser Bachar A-Assad par celle de lutter contre le terrorisme » (The Brics Post, 25 novembre 2013). Quelque chose se semblable se passe avec le gouvernement irakien de Nouri Al-Maliki, qui a besoin de surmonter la terrible polarisation entre sunnites et chiites et dans laquelle le pays a sombré dans le chaos, une décennie après l’invasion étatsunienne. Dans les deux cas, le rôle de Téhéran n’est pas mineur. Allié des présidents d’Irak et de Syrie, il peut devenir une pièce clé pour réduire les tensions, en s’appuyant sur la de plus en plus influente diplomatie russe.

Mais la question clé est la nouvelle alliance entre Israël et l’Arabie saoudite. Le Premier ministre Benjamin Netanyahu a grondé Obama par téléphone car il considère la signature de l’accord avec l’Iran comme « une erreur historique » parce que «  le monde est devenu un lieu beaucoup plus dangereux » (Russia Today, 26 novembre 2013). De son côté, la famille royale saoudienne s’est montrée indignée par l’accord avec l’Iran. Les Saoudiens ont subi en peu de temps la double défaite de voir s’échapper de leur main leur triomphe en Syrie et de constater que leur pire ennemi iranien est devenu un interlocuteur privilégié de Washington, ce qui menace leur leadership dans la région.

Certaines sources soutiennent que les services secrets israéliens et saoudiens collaborent afin de préparer des attaques sur le sol iranien, tandis que la BBC a affirmé il y a plusieurs semaines que l’Arabie saoudite prétend obtenir des armes nucléaires auprès du Pakistan, dont elle avait soutenu en son temps le programme atomique. Plus grave encore, Riyad est disposé à fournir, en plus de son espace aérien, des drones, des avions-citernes et des hélicoptères pour une attaque israélienne contre l’Iran.

Cependant, le plus probable est que les nouveaux alliés n’attaquent pas directement l’Iran mais qu’ils intensifient l’affrontement sur le front syrien et, probablement, au Liban, où la milice chiite du Hezbollah constitue toujours un problème pour Tel Aviv. Il semble que l’attaque suicide contre l’ambassade d’Iran au Liban, qui a coûté la vie à 23 personnes il y a deux semaines, ferait partie d’une escalade qui se prépare dans la région pour tenter de contre-carrer le nouveau rapport de force. L’autre point chaud est la Bande de Gaza, où le délégué de l’ONU a déclaré que la crise humanitaire consécutive au blocus israélien contre le gouvernement du Hamas frappe « tous les services essentiels, comme les hôpitaux, les cliniques, les stations de pompage des eaux » (Asia Times, 27 novembre 2013).

Le Moyen-Orient a constitué un point nodal de l’hégémonie étatsunienne depuis 1945. Il ne l’est plus autant aujourd’hui car l’intérêt de Washington se déplace graduellement vers l’Asie-Pacifique. Mais dans cette région qui a toujours une importance stratégique, les choses se sont trop compliquées pour Washington. Depuis la chute de Hosni Moubarak avec le printemps arabe, elle a perdu le contrôle total de l’Egypte, Israël est devenu un allié problématique et l’Arabie saoudite lorgne vers la Chine. Les principales pièces de l’échiquier stratégique se meuvent chacune pour leur part sans qu’un commandement central puisse les réguler.

Pétrole et dollars

Le cadre dans lequel se meuvent les principales puissances au Moyen Orient a été tracé, pendant la Première guerre mondiale, par la France et l’Angleterre à travers l’accord secret Sykes-Picot du 16 mai 1916 qui arbitrait leurs zones d’influence respectives dans la région à un moment où le pétrole prit une importance stratégique en se substituant au charbon comme combustible pour les marines de guerre. En février 1945, au retour de la Conférence de Yalta, le président Franklin Roosevelt a fait escale au Canal de Suez pour se réunir avec le chef saoudien, Ibn Saoud et consolider une alliance par laquelle la principale puissance victorieuse de la Seconde guerre mondiale remplaçait le rôle qu’avait tenu la Grande-Bretagne dans le monde.

La Maison Saoud est devenu le principal fournisseur de pétrole bon marché pour la puissance qui était responsable de près de la moitié du PIB mondial. Le récent rapport de l’Agence Internationale de l’Energie souligne que grâce aux nouvelles techniques comme la fracturation hydraulique, les Etats-Unis rattraperont et dépasseront l’Arabie Saoudite comme principal producteur pétrolier au monde. Et il indique également que cela se produira en 2015, autrement dit dès demain.

Pour les Etats-Unis, il est vital de garantir son autosuffisance énergétique car la dépendance aux importations est l’un de se points les plus faibles. Mais ainsi, le rôle de Riyad n’est plus aussi indispensable. Aux débuts de l’année 2012, la Chine et l’Arabie saoudite ont signé un accord pour la construction d’une énorme raffinerie destinée à produire 400.000 barils par jour en 2014, dans le port de Yanbou, sur la Mer Rouge. L’entreprise d’Etat chinoise Sinopec sera propriétaire de 37,5% de la raffinerie au côté de l’entreprise saoudienne Aramco, qui possédera les 62,5% restants.

L’accord représente « une association stratégique dans l’industrie de la raffinerie entre l’un des principaux producteurs énergétiques d’Arabie saoudite et l’une des principaux consommateurs du monde » a affirmé le président de Aramco, Khalid Al-Falih (China Daily, 16 janvier 2012). La Chine importe 56% du pétrole qu’elle consomme et le royaume saoudien est son principal fournisseur et le plus grand exportateur pétrolier du monde. La Chine participe à des projets de construction d’infrastructures en Arabie saoudite, y compris dans des domaines tels que les chemins de fer, les installations portuaires, l’électricité et les télécommunications. Ce qui est en gestation, c’est un virage de longue portée dans l’arène pétrolière mondiale et, très concrètement, dans la présence chinoise dans une région, et dans un pays, qui était un pilier de l’hégémonie de Washington.

L’année 2012 a concrétisé ce tournant puisque la Chine y a pris la place des Etats-Unis en tant que principal importateur de pétrole saoudien. Mais la question est plus profonde : en 1972, les Etats-Unis et l’Arabie saoudite se sont mit d’accord pour que tout le pétrole vendu par la monarchie serait nommé en dollars étatsuniens. Ainsi est né le « pétrodollar », qui fut ensuite adopté par presque tous les pays et qui constitue l’un des piliers de l’économie de la superpuissance car il lui offre un avantage qu’aucun autre pays ne possède.

En 1975, tous les pays de l’OPEP ont décidé de fixer le prix de leurs propres réserves de pétrole en dollars étatsuniens en échange d’armes et de protection militaire. Ce système du pétrodollar, plus connu comme « pétrole contre dollars », créait une demande artificielle immédiate de dollars dans le monde entier. Toute augmentation de la demande mondiale de pétrole entraîne automatiquement une augmentation de la demande de dollars des Etats-Unis. De cette manière, l’argent dépensé dans le monde afflue par la Réserve Fédérale des Etats-Unis et garantit le financement de la dette de ce pays.

Si le pétrodollar s’effondre, le dollar deviendra une monnaie de réserve, ce qui marquera la fin de l’hégémonie étatsunienne. Les pays membres des BRICS (Brésil, Inde, Chine, Russie, Afrique du Sud) ont commencé à commercer avec leurs propres monnaies, en particulier la Chine et la Russie. Mais c’est l’Arabie saoudite qui détient la clé. Le jour où elle cessera de vendre son pétrole en dollars, le système financier international, et Wall Street en particulier, subiront un impact dévastateur. Rappelons que la véritable raison de l’invasion de l’Irak était le fait que Saddam Hussein avait décidé de vendre son pétrole en euros.

Depuis ces dernières années, le déclin du dollar s’accélère avec les accords signés entre la Chine et les Emirats Arabes Unis, le Brésil, la Russie et les BRICS entre eux, mais aussi entre le Japon et l’Australie, afin d’utiliser leurs propres monnaies (Geab 72, févier 2013). Au début de l’année 2013, le Laboratoire Européen d’Anticipation Politique soulignait que « la levée des sanctions contre l’Iran est la première étape pour le paiement en euros du pétrole importé par l’Europe ». Et d’ajouter que le Vieux Continent ne devrait pas « prendre en charge l’instabilité et la faiblesse de l’économie étatsunienne ».

Cette tendance se heurte frontalement à l’internationalisation du yuan, la monnaie qui s’est le plus renforcé face au dollar. Un symptôme de ce qui vient est donné par l’augmentation vertigineuse des achats d’or par les banques centrales en 2012, les plus importants depuis 1964 (CNBC, 14 février 2013). La Banque Populaire de Chine vient d’informer que « le pays ne tire déjà plus bénéfice de l’augmentation de monnaie étrangère en sa possession », ce qui pourrait l’amener à freiner l’achat de dollars (Bloomberg News, 21 novembre 2013).

L’une des caractéristiques des périodes de transition est l’accélération des changements et, surtout, la tendance à résoudre les conflits par la voie militaire. Si l’accord avec l’Iran éloigne le péril de guerre au Moyen-Orient, il peut par contre accélérer la tension en Asie-Pacifique.

Source : http://alainet.org/active/69422&lang=es
Traduction française pour Avanti4.be : Ataulfo Riera

Iran-Etats-Unis : Un nouveau « Grand Jeu » ?

Siamak Khatami

Il est curieux qu’au XXIe siècle nous devions expliquer ce qui se passe au Moyen Orient et en Asie Centrale en utilisant des concepts du XIXe siècle. Mais, à chaque fois que j’y réfléchi, je trouve que l’explication des événements dans ces régions incarne une nouvelle application du concept de « Grand Jeu » qui, comme on le sait, s’est d’abord développé entre les empires britannique et russe, qui rivalisaient en Asie Centrale et où chacune de ces puissances maintenait sa suprématie sur une partie de la région – les Britanniques en Afghanistan et les Russes dans ce qu’on appelait généralement à l’époque le « Turkestan » (la région qui englobe aujourd’hui le Kazakhstan, l’Ouzbékistan, le Turkménistan, le Tadjikistan et le Kirghizstan).

Par la suite, avec la révolution bolchévique de 1917, les Soviétiques et les Britanniques poursuivirent encore ce « Grand Jeu » mais avec un facteur supplémentaire. Après la montée au pouvoir de Staline (essentiellement à partir de 1924), celui-ci a redessiné les frontières du « Turkestan » en créant, en 1937, les contours des 5 républiques d’Asie centrale qui sont aujourd’hui indépendantes depuis la disparition de l’URSS. Les frontières dessinées par Staline étaient, dans une grande mesure, artificielles. Chacune des républiques, bien que portant le nom d’une « nation » spécifique, incluait d’importantes minorités des autres nations en son sein. Le but de Staline était de maintenir ces républiques divisées non seulement entre elles, mais aussi à l’intérieur de chacune d’elle pour ainsi affaiblir et prévenir toute aspiration indépendantiste.

A partir de la fin des années 1970, ce fut au tour des Etats-Unis et de l’ancienne URSS de s’engager dans le même « Grand Jeu ». L’empire britannique n’existait quasiment plus, même si Hong Kong était encore une colonie anglaise, que le Zimbabwe n’était pas encore totalement indépendant (il le devint en 1980) et qu’il existait d’autres colonies telles que Gibraltar, les Malouines, etc. Mais ce n’était plus du tout le même empire britannique qui avait existé jusqu’en 1947.

L’Afghanistan

Les Etats-Unis ont commencé à s’intéresser à la région en soutenant les forces islamistes d’Afghanistan dans leur combat contre l’URSS. Le but n’était pas de faire de l’Afghanistan un pays « libre » ou « démocratique ». On peut même dire que, bien souvent dans la politique internationale, les concepts de « liberté » ou de « démocratie » importent fort peu, voire absolument pas du tout. L’objectif était plutôt d’utiliser le « facteur islamique » pour, d’abord, expulser les Soviétiques d’Afghanistan et, ensuite, déstabiliser l’URSS elle-même qui, à cette époque, comptait autour de 50 millions de citoyens musulmans. Personne ne pouvait prédire que l’URSS allait disparaître de la manière dont elle l’a finalement fait. Dans ces années 1970, les dirigeants des Etats-Unis pensaient que leur meilleure carte pour miner l’URSS de l’intérieur était la « carte islamique ».

Les islamistes, qui pensaient avoir triomphés seuls en Afghanistan, se sont finalement retournés contre les Etats-Unis. C’est cet anti-américanisme qui les a amenés à commettre les attentats du 11 septembre 2001. Bien sûr, la majorité de ceux qui ont commis ces attaques venaient d’Arabie Saoudite. Il est clair aussi que leur « inspirateur » était Oussama Ben Laden qui fit alliance avec les leaders talibans qui l’ont protégé pendant une grande partie des dernières années de sa vie.

L’Iran avait de mauvais rapports avec le régime des talibans en Afghanistan et, après les attentats du 11 septembre, le gouvernement iranien a même tenté un rapprochement avec les Etats-Unis en leur offrant son aide dans la lutte contre les responsables de ces attentats. Cependant, quand Bush junior a ajouté l’Iran dans son « axe du mal », ce fut comme s’il avait répondu à l’offre d’aide iranienne par des insultes de la plus pire espèce. Les rapports entre les deux pays ne se sont jamais améliorés depuis lors. L’Iran a par contre améliorée ses relations avec l’Afghanistan, bien qu’il subsiste encore certains problèmes entre les deux pays. Quand les Etats-Unis quitteront l’Afghanistan, le seul pays qui en tirera profit dans le nouveau panorama régional sera bel et bien l’Iran, qui jouira de beaucoup plus d’influence, tant politique qu’économique, dans ce pays.

Parmi les pays d’Asie Centrale qui ont déclaré leur indépendance avec l’écroulement de l’URSS, l’Iran a également gagné en influence, mais pas autant que ce qu’il aurait souhaité. D’une part, bien que l’URSS n’existe plus, la Russie considère ces pays comme faisant partie de son « arrière-cour » et ne veut pas perdre son statut de puissance dominante régionale. D’autre part, les Etats-Unis veulent également étendre leur influence sur eux parce qu’ils possèdent de grandes réserves d’hydrocarbures et parce qu’ils constituent l’une des voies d’accès entre l’Afghanistan et le reste du monde. La Turquie est également entrée dans ce « jeu d’influence », sous prétexte que la majorité des pays en question – à l’exception du Tadjikistan – sont culturellement et linguistiquement proches des Turcs. Mais il s’agit surtout pour elle de chercher à s’ouvrir de nouveaux marchés. L’Iran a gagné en influence culturelle (au Tadjikistan) et économique ailleurs, mais de manière insuffisante. Même le Tadjikistan, culturellement proche de l’Iran par l’héritage perse des deux pays, dépend plus de la Russie que de Téhéran.

Turquie, Israël, Arabie saoudite

Il y a également eu récemment des manœuvres diplomatiques entre la Turquie et les Etats-Unis qui ont donné quelques résultats. Ainsi, sous la pression étatsunienne, la Turquie a améliorée ses rapports avec Israël, relations qui s’étaient notoirement détériorés ces dernières années. La Turquie et Israël ont donc renoué leur coopération, tant économique que militaire. Pour quelle raison ? Pas seulement parce que cette amélioration bénéficie à tous les deux, mais aussi – et cela est très significatif – parce que ces deux pays ont un adversaire commun important : l’Iran.

Dans le cas d’Israël, on connaît bien l’inimité entre le régime iranien actuel et Tel-Aviv. Dans le cas de la Turquie, cependant, les choses sont différentes. La Turquie est un pays musulman, comme l’Iran – bien qu’ils appartiennent à des branches distinctes de l’Islam -, et ils commercent également entre eux, avec des échanges qui ont augmenté avec la pression et les sanctions économiques de l’UE et des Etats-Unis contre Téhéran. Mais, en même temps, la Turquie et l’Iran sont également concurrents sur la scène internationale et leur rivalité à deux motivations importantes : les pays d’Asie Centrale issus de l’ex-URSS et l’Irak où, avec le retrait des forces étatsuniennes, l’Iran est resté l’unique gagnant. Aujourd’hui, Téhéran est le principal partenaire commercial de Bagdad ; les services de renseignement iraniens opèrent pratiquement sur tout son territoire ; le gouvernement irakien considère l’Iran comme son principal ami et, fait également significatif : l’Iran utilise l’espace aérien irakien pour acheminer son aide au régime syrien. Bien que les Etats-Unis fassent pression sur l’Irak pour qu’il agisse contre l’utilisation de son espace aérien, le gouvernement irakien est tellement faible militairement qu’il ne pourrait l’interdire par la force. Et je pense qu’il n’a aucune intention de le faire. Tout cela favorise également l’inimité entre l’Irak et la Turquie, qui soutient l’opposition syrienne.

Pendant ce temps, en Syrie, la situation se complique chaque jour parce que l’opposition à Al-Assad est en train de tomber sous le contrôle des islamistes radicaux (ce qui a provoqué la récente démission d’un des leaders les plus importants de la résistance modérée). Cela importe peu à l’Arabie Saoudite, dont le régime est également islamiste radical et qui va continuer à soutenir l’opposition syrienne. Mais d’autres pays vont y penser à deux fois avant d’apporter une aide quelconque à des groupes qui, à l’avenir, pourraient se convertir en de nouvelles versions des talibans. Cette crainte bénéficie à deux acteurs de la scène régionale : le gouvernement syrien et l’Iran, qui compte la Syrie parmi ses alliés les plus fidèles dans les pays arabes et dont elle a besoin pour envoyer des armes au Hezbollah au Liban et au Hamas à Gaza.

Les pays arabes du Golfe Persique regardent également l’Iran avec préoccupation – et particulièrement le Bahreïn, qui a une majorité chiite mais dont le gouvernement est sunnite et qui, jusqu’en 1970, était contrôlé par l’Iran. En Arabie Saoudite, un autre pays sunnite, sa minorité chiite se concentre justement dans la région où se trouve la plus grande partie des réserves pétrolières du pays. Ainsi, une rébellion chiite encouragée par l’Iran serait très déstabilisatrice et désastreuse pour l’Arabie Saoudite.

Il est clair que l’Iran n’est pas une superpuissance, loin s’en faut. Cependant, il est clair également que les deux guerres commencées par George Bush junior – en Irak et en Afghanistan -, et qui ont coûtées des centaines de milliers de vies, deux guerres capitalistes auxquelles se sont opposées ceux qui, comme moi, s’identifient à la gauche, n’ont finalement bénéficiés qu’au régime théocratique iranien, qui devient chaque jour un acteur politique plus important sur la scène internationale. Et cela grâce au même président étatsunien qui a inventé l’ « axe du mal » pour l’y inclure…

Siamak Khatami est politologue et professeur d’université
Source :
http://gara.naiz.info/paperezkoa/20130620/409155/es/Iran-Estados-Unidos-Nuevo-gran-juego
Traduction française et intertitres pour Avanti4.be : Ataulfo Riera