À gauche de la gauche : paysage après la bataille électorale

Jean Peltier 2 juin 2014

Si les résultats électoraux à l’échelle de la Belgique ne permettent pas déterminer de tendance écrasante (pour ou contre l’austérité, pour ou contre le nationalisme) [1], à l’échelle de la « gauche radicale » par contre, le constat est d’une clarté aveuglante : au soir de la bataille, il y a un grand vainqueur, quelques blessés légers et des morts en pagaille…

Les élections précédentes en 2010 avaient déjà été marquées par une situation contrastée régionalement. En Flandre, le PVDA avait fait 1,35% des voix, le LSP (PSL en Flandre) obtenant 0,20 et le CAP 0,16%. Du côté francophone, le PTB avait progressé jusqu’à 2,1%, malgré la concurrence d’un Front des Gauches, formé peu avant les élections par l’union de six plus petites formations (dont le PC, le PSL et la LCR), qui avait obtenu 1,1 % des voix.

La victoire en chantant

Depuis lors, le Front des Gauches s’est évaporé et les organisations qui le composaient ont suivi des chemins différents, mais sans vraiment se développer. Par contre, le PTB/PVDA a continué sa progression. Délaissant la défense d’une identité communiste qui était jusqu’ici sa marque distinctive, il a « muté » en parti de la gauche « décomplexée » et combative, il a recentré son discours sur quelques revendications-phares et assuré une présence médiatique beaucoup plus visible, s’appuyant notamment sur les révélations de son service d’étude et sur une multitude de petites actions symboliques. Parallèlement, il a accru son influence syndicale, marqué sa présence dans la plupart des luttes et doublé son nombre de membres sur ces quatre dernières années (même si la majorité des nouveaux membres ne sont pas des militants actifs), passant le cap des 8.000 membres pendant cette dernière campagne électorale.

Aux élections communales de 2012, le PTB a progressé partout, passant de 15 à 52 sièges de conseillers communaux et faisant son entrée dans les conseils communaux de plusieurs villes. Sa percée a été particulièrement manifeste à Liège et Anvers, tant dans les communes centrales que dans leurs banlieues industrielles où le parti milite depuis des décennies.

Depuis lors, la politique d’austérité menée par le gouvernement Elio 1er (et, en particulier, l’exclusion programmée de dizaines de milliers de chômeurs qui seront privés de leurs allocations d’attente à partir de 2015), a fait monter le mécontentement dans le mouvement syndical et provoqué au sein de celui-ci un début de rupture avec le PS. Le point le plus marquant a été l’appel au rassemblement des forces de gauche pour créer une alternative politique forte à gauche du PS et d’Ecolo, lancé le 1er mai 2012 par la FGTB-Charleroi.

Saisissant l’air du temps, le PTB a élargi sa politique d’ouverture, habituellement limitée à quelques « personnalités » indépendantes et symbolisée par le sigle PTB+. Il a cette fois-ci recueilli le soutien, non seulement le soutien de syndicalistes et de personnalités indépendantes mais aussi du Parti Communiste et de la Ligue Communiste Révolutionnaire. Cette alliance n’a pas pris la forme d’un cartel d’organisations mais ces soutiens et ralliements ont été matérialisés par le nouveau sigle PTB-go ! (Pour Gauche d’Ouverture).

Sans appeler à voter officiellement pour le PTB-go !, la FGTB-Charleroi a marqué son soutien à l’initiative. La délégation FGTB de Caterpillar et la section des Métallos FGTB du Hainaut Occidental a même fait un pas de plus en appelant ouvertement à voter pour ces listes.

Sous le soleil d’Austerlitz [2]

Cette année, le Parti du Travail de Belgique récolte 251.289 votes, à comparer avec les 101.008 voix obtenues en 2010. La progression est générale dans tout le pays, mais elle est néanmoins assez diversifiée selon les régions. Elle est tout d’abord plus forte en Wallonie qu’à Bruxelles et en Flandre. Le PTB-go ! obtient ainsi 5,8% des voix en Wallonie, le PTB-PVDA-go ! 3,9% à Bruxelles et le PVDA 2,5% en Flandres (chiffres des élections régionales).

Cette percée nationale et régionale confirme et amplifie celle réalisée aux communales il y a deux ans. Elle est particulièrement sensible dans les « bastions » traditionnels du mouvement ouvrier, dans lesquels le PTB milite depuis longtemps. Le sillon industriel wallon, tout d’abord : dans la province de Liège, le PTB-go ! obtient 8,5% des voix, avec des pointes impressionnantes de 21% à Herstal, 18% à Seraing, 12.5% à Flémalle et Grâce-Hollogne et 11,5% à Liége ; dans le Hainaut, il fait 7% de moyenne, avec des scores de 11% à La Louvière, 9% à Charleroi et 6,5 à Mons. En Flandre, il obtient aussi des résultats supérieurs à la moyenne dans des grandes villes liées à des zones industrielles, comme à Anvers (7,7%), à Genk (6,6%) ainsi qu’à Gand et Malines (4,2%).

Il est difficile de mesurer précisément ce que l’ouverture nouvelle a rapporté au PTB (les candidats du Parti Communiste et de la Ligue Communiste Révolutionnaire réalisant des scores dans la moyenne, ou un peu en-dessous des candidats PTB) mais elle a certainement joué pour convaincre bon nombre de militants de gauche jusque là hostiles ou réticents vis-à-vis du PTB a franchir le pas au moment du vote.

Le PTB fait donc pour la première fois son entrée dans plusieurs parlements – mais uniquement du côté francophone. Au niveau fédéral, il a désormais deux députés fédéraux (son porte-parole national Raoul Hedebouw élu à Liége et son expert en fiscalité Marco Van Hees élu à Charleroi). Son président Peter Mertens rate de très peu un siège de député fédéral à Anvers.

Le PTB fait aussi son entrée au parlement wallon, avec deux députés, Frédéric Gilot, un ex-délégué syndical d’ArcelorMittal (qui réalise 12.000 voix de préférence, après une toute grosse campagne du PTB liégeois pour « envoyer un travailleur au parlement ») et, par la grâce de l’apparentement, Ruddy Warnier, un jeune chauffagiste de Huy-Waremme. A Charleroi, Germain Mugemangango rate l’élection de … 14 voix.

Au parlement bruxellois, le PTB décroche la timbale avec quatre députés régionaux : Michael Verbauwhede, ex-président de la Fédération des étudiants francophones (FEF), Mathilde El Bakri responsable de la Maison médicale de Schaerbeek, Youssef Handichi, chauffeur de bus à la STIB et délégué syndical, et Claire Geraets, médecin à la même Maison médicale de Schaerbeek. Le score du PTB (3,9 %) aurait été insuffisant pour passer le seuil — parfaitement antidémocratique — d’éligibilité de 5%, mais grâce à un mécanisme de regroupement « technique » (qui n’existe qu’à la Région bruxelloise) des scores de diverses listes (Probruxsel, BUB, Pirate, R), il réussit à passer l’obstacle.

Waterloo, morne plaine [3]

Fait absolument marquant : la victoire du PTB n’a pas été de pair avec une poussée — même relative — du reste de la gauche radicale. Il a au contraire siphonné les voix à gauche et asséché le terrain sur laquelle se présentaient les autres organisations. A ce niveau, on peut dire que le « vote utile » a joué à plein en faveur d’une formation qui a réussi à imposer au fil des ans une présence visible, tant sur le terrain que dans les médias.

Les premières victimes en sont les deux nouvelles formations « écosocialistes » qui se présentaient pour la première fois à des élections sur une grande échelle.

Le Mouvement de Gauche (MG), pourtant affaibli — quasiment depuis sa création il y a deux ans — par des conflits internes récurrents, puis par l’incarcération de son fondateur Bernard Wesphael et de nouvelles dissensions ayant mené quelques dizaines de membres actifs chez VEGA, avait impressionné en parvenant à présenter des listes complètes à tous les niveaux (régional wallon, fédéral et européen). Mais le résultat des urnes est sans appel : 0,2% à tous les étages.

De plus, dans sa « terre historique » de Liège — celle de Wesphael, mais aussi du Mouvement Socialiste (un agrégat de dissidences locales du PS, qui existait avant la création du MG, s’est fondu dans celui-ci et en à peu à peu pris le contrôle) le résultat est aussi faible. Les prétentions du Mouvement de Gauche de prendre la tête d’une hypothétique « Nouvelle Gauche » ont vraisemblablement pris fin le 25 mai.

Verts et de Gauche (VEGA) est né en février de cette année, généralisant à l’échelle régionale l’expérience d’un groupe local liégeois qui avait emporté en 2012 un siège communal à Liège. Il a obtenu une petite présence médiatique grâce à la présence en tête de liste européenne de Vincent Decroly. Les intentions officielles de VEGA étaient de profiter de celle-ci pour faire connaître son programme et son sigle, en présentant des listes de manière sélective. Ce qui n’avait pas empêché la tête de liste liégeoise de VEGA, Alonso Merino, d’annoncer dans une interview à La Libre Belgique le 19 mai qu’« On aimerait gagner un siège dans chaque liste : à Liége, parce que c’est là que tout a commencé et surtout à l’Europe car toutes les décisions économiques s’y prennent ». Difficile de dire si c’était de l’ambition ou un rêve éveillé. Mais en tout cas le réveil a été dur : VEGA obtient 0,6% aux européennes ; pour les régionales, le score est de 0,6% sur la province de Liège et 0,5% à Bruxelles. Sur la ville de Liège, où VEGA avait atteint 3,5% aux communales, il tombe à 2,1%.

L’avenir s’annonce donc plus difficile que prévu pour ce parti. Au lendemain des élections, Vincent Decroly a honnêtement reconnu que VEGA « voulait être entre 2% et 5%, malheureusement nous sommes en dessous d’1% et donc, l’objectif n’est pas atteint ». Jasmine Petry, tête de liste de Vega à Bruxelles, a exclu tout rapprochement avec le Mouvement de Gauche à cause des « problèmes internes importants de démocratie » au sein de celui-ci mais a expliqué, par contre, que VEGA était attentif « à des appels comme celui fait par la FGTB pour une union des forces progressistes contre l’austérité », laissant entendre que VEGA pourrait y participer (La Libre, 28 mai). Pour sa part, Vincent Decroly a déclaré qu’il n’envisageait pas un rapprochement de son parti avec le PTB mais que VEGA était "ouvert au dialogue avec qui le souhaite, que ce soit dans le champ anti productiviste ou dans le champ anti-capitaliste. » (La Libre, 30 mai).

Le Parti Socialiste de Lutte (PSL) avait demandé avec insistance au PTB à pouvoir être inclus dans la démarche d’ouverture de celui-ci aux côtés du PC et de la LCR, proposition que ce parti a refusée. Sentant monter la dynamique en faveur du PTB-go !/PVDA et craignant d’être balayé s’il présentait ses propres listes en concurrence, le PSL s’est donc résolu à appeler à voter partout pour ce parti. Seule exception à ce choix : Bruxelles où le PSL a tenté de sauver les quelques positions acquises aux élections communales de 2012 par la liste Gauches Communes qu’il avait montée avec le Parti Humaniste. Le PSL a mené une campagne intense, multipliant tracts et présences publiques, mobilisant même nationalement pour renforcer cette présence à Bruxelles. Le résultat est néanmoins sans appel : 0,29% à la Chambre et 0,21% à la région. A Saint-Gilles, son (seul) « bastion » local, les 3,7% des communales font place à de maigres 1,11% à la Chambre et 0,89% à la Région.

Enfin, ces élections ont été l’occasion d’une première présentation pour deux des groupes issus de la mouvance de l’organisation trotskiste française Lutte Ouvrière qui jusqu’ici s’étaient concentrés, à la manière de LO, sur un travail d’ « implantation dans la classe ouvrière » via la diffusion de bulletins d’entreprises. Chacun ayant choisi de ne se présenter que dans sa zone de travail militant, la franchise officielle Lutte Ouvrière emporte haut la main ce « match dans le match » avec 0,48% sur la circonscription du Hainaut tandis qu’à Bruxelles, La Lutte/De Strijd récolte 0,04% (à ce stade-là, les centièmes de pourcent ont toute leur importance).

Et demain...

Un tel bouleversement sur le terrain électoral ne sera évidemment pas sans conséquencessur les autres terrains militants et sur les stratégies des diverses organisations. Ce sera le thème du prochain article…


[2Pour ceux qui somnolaient sur leur banc pendant les cours d’histoire, Austerlitz est la plus grande victoire militaire de Napoléon en 1805…

[3…et Waterloo sa défaite finale dix ans plus tard.