21 février : Pour une mobilisation générale et pas une nouvelle mobilisation presse-bouton sans lendemain

Ataulfo Riera 6 février 2013

La direction de la FGTB vient de décider de quitter la table des négociations pour un nouvel Accord Interprofessionnel et d’organiser une « journée d’action » avec une mobilisation massive à Bruxelles, « pour le pouvoir d’achat des travailleurs, c’est-à-dire pour le maintien intégral de l’index, contre le gel des salaires, et pour une fiscalité plus juste et plus progressive. »

Pour la FGTB, il est notamment inacceptable que le patronat veuille flexibiliser d’avantage le régime des heures supplémentaires (qui, du fait des précédentes reculades syndicales, sont effectivement déjà fort flexibles), tandis que le gouvernement tarde à appliquer la liaison des allocations sociales au bien-être tout en appliquant unilatéralement le gel des salaires et le bidouillage de l’index.

Depuis le mois d’octobre dernier, après une longue période de calme plat déprimant, le climat social commence singulièrement à se réchauffer en Belgique, tant dans le public que le privé, avec une série de luttes d’entreprises (Arcelor Mittal, Ford, SNCB…) et de mobilisations sectorielles (fonction publique,…) et thématiques (pensions).

Mais si les motifs et la colère s’accumulent et si toutes ces luttes sont liées de près ou de loin à la crise du capitalisme et à ses conséquences, elles sont restées jusqu’ici parcellisées et atomisées. En clair, de par le refus des sommets syndicaux de les unifier et de les généraliser dans une riposte d’ensemble coordonnée, autour d’un plan d’action combatif et de revendications alternatives.

Dans ces conditions, le 21 février – qui n’était à l’origine qu’une journée où les trois syndicats avaient prévu de mener des « actions » dont on ne savait encore que peu de choses - pourrait enfin représenter une opportunité de modifier la donne… tout comme il risque de se limiter à n’offrir qu’un exutoire momentané à ces luttes, pour laisser s’échapper un peu de pression et de vapeur de la base. Cette échéance ne doit donc pas occulter quelques questionnements et un certain scepticisme quant à la volonté des directions syndicales « d’aller jusqu’au bout ».

Des objectifs et une stratégie inadéquats

Tout d’abord, même si un préavis de grève est déposé pour l’ensemble des secteurs, il n’y a pas - encore ? - d’appel clair pour une grève générale de 24 heures. Et, surtout, on ne sait rien des intentions des directions syndicales au-delà du 21 février. Ensuite, les négociations avec le patronat ne sont pas rompues, mais « suspendues » comme l’a précisé Erwin De Deyn, président du SETCa. Enfin, au-delà des principes généraux avec lesquels on ne peut qu’être d’accord, on ne peut pas vraiment dire que le cahier de revendications soit très clair.

Ce que conteste le sommet de la FGTB, visiblement, ce n’est pas tant le principe du gel des salaires que le fait que cette décision ait été prise de manière unilatérale par le gouvernement, en court-circuitant la sacro-sainte concertation sociale. De même pour le bidouillage de l’index : il ne s’agit pas de le remettre clairement en question, mais de contester qu’il soit appliqué dès 2013 au lieu de 2014 comme prévu. Quant aux heures supplémentaires, les négociateurs syndicaux souhaiteraient une flexibilité… « mieux encadrée » ! Bref, il n’y pas réellement d’opposition frontale et de propositions alternatives et progressistes concrètes.

Le sommet de la FGTB – tout comme celui de la CSC - reste toujours aussi englué dans une conception néfaste du rapport de forces avec le patronat et le gouvernement. Pour les directions syndicales, la question clé de l’heure est toujours bien de sauvegarder coûte que coûte leur place dans la « concertation sociale ». Et cela, le patronat et le gouvernement le savent fort bien. Or, les mécanismes de cette « concertation sociale » sont aujourd’hui, encore plus qu’hier, totalement inadéquats pour défendre les travailleurs face à la crise sans précédent du capitalisme et à son offensive contre les droits sociaux ou les services publics.

Selon cette conception, il faut « préserver la paix sociale » par la négociation d’abord et ce n’est qu’en cas d’échec que l’on recourt à la lutte, au lieu de se donner préalablement, dans la rue, les moyens d’arracher des concessions patronales en préparant le terrain par un plan d’action.

Ensuite, on ne peut pas vraiment dire que les directions syndicales informent leurs affiliés de manière détaillée et transparente du déroulement des négociations. Ces négociations étant plongées dans une opacité profonde, et même si beaucoup « pouvaient s’y attendre », pour le quidam, l’appel à la lutte survient alors tout à coup, comme à l’improviste. Résultat : il faut désormais organiser et réussir une mobilisation d’ampleur en quinze jours chrono. Le défi n’est pas mince. Sauf s’il s’agit de se contenter de mobiliser les militants et non l’ensemble des travailleurs…

Cet appel survient en outre après de longs mois d’inactivité, une année après une précédente grève qui s’est révélée sans lendemain et après le semi-ratage de la grève européenne du 14 novembre. Or, sans la « gymnastique » d’un plan d’action préalable qui permet au mouvement ouvrier de s’exercer, de maintenir une pression croissante, une mobilisation « one shot » risque de prendre bon nombre de travailleurs, voire de militants syndicaux, à froid, et de les démobiliser pour la suite.

Ainsi, pourquoi donc avoir attendu si longtemps pour appeler à l’action alors que les négociations pataugeaient face à l’intransigeance d’un patronat qui, précisément, se sent fort du fait de l’absence de mobilisations d’ensemble et unificatrices ?

En décembre dernier, la direction de la FGTB avait raté le coche en claironnant partout qu’elle ne participerait pas aux négociations si les conditions minimales pour obtenir des avancées n’étaient pas réunies. Vu l’orientation du gouvernement austéritaire et l’attitude offensive du patronat, on pouvait se douter à l’avance qu’elles ne le seraient pas. Mais, une fois de plus, cette attitude de fermeté verbale s’est accompagnée par l’absence de toute mobilisation pouvant l’étayer sur le terrain. Peu après, la FGTB participait finalement aux négociations pour l’AIP sans que l’on sache très bien si les « garanties » (et lesquelles) avaient été effectivement données ou non quand à ces « conditions ».

A la recherche du plan d’action perdu…

Il ne fait aucun doute que des milliers de militants syndicaux et de travailleurs se mobiliseront activement le 21 février. Mais les conditions dans lesquelles on leur demande de se mobiliser sont loin d’être idéales, les objectifs on ne peut plus flous et, enfin, la question clé est ; que se passera-t-il au lendemain du 21 février ? Or, c’est précisément avec cette non-stratégie de la mobilisation « presse-bouton », du « chauffer-refroidir » de mobilisations sans lendemain, sans plan d’action, que le syndicalisme doit rompre d’urgence aujourd’hui s’il veut être capable de stopper l’offensive du capital.

Certaines propositions pourraient être discutées rapidement, comme celle que les Métallos wallons de la FGTB qui proposaient récemment l’organisation d’un cycle de journées de grève générales crescendo partant d’une grève de 24 heures, puis de 48 heures une semaine plus tard, puis de 72 heures la troisième semaine,... De telles grèves générales, capables d’unifier les différentes mobilisations, pourrait se combiner avec une série de grèves sectorielles tournantes dans des secteurs stratégiques (transports, finances, énergie…).

Au-delà des différentes propositions ou conceptions, la chose la plus essentielle est qu’un tel plan d’action ne peut pas non plus tomber tout cuit du ciel ou être concocté en chambre par un petit comité. Il doit être ouvertement et démocratiquement élaboré, préparé, discuté et adopté par les affiliés et les militants eux-mêmes. Et un tel plan d’action ne peut réussir à inverser suffisamment le rapport de forces qu’en ayant le souci permanent d’incorporer l’ensemble de la population à la lutte en favorisant son auto-organisation.

On ne pourra inverser la vapeur qu’en incluant activement dans la lutte les précaires, les sans emploi, les femmes, les jeunes, les immigrés, les sans-papiers, les pensionnés et l’ensemble des mouvements sociaux et associatifs progressistes et féministes.

L’orientation des directions syndicales actuelles doit être vigoureusement contestée par les affiliés. Le bilan de ces directions est catastrophique et rien n’indique un changement de cap, que du contraire. Il est urgent de réclamer partout où nous le pouvons - dans nos délégations, nos assemblées d’entreprises, nos centrales,… - l’organisation d’une vraie grève générale le 21 février avec un vrai plan d’action pour la suite, et de prendre des initiatives concrètes allant dans ce sens. Mais la contestation de l’orientation des directions syndicales ne peut se limiter à des déclarations ou rester corsetée dans les structures. Elle doit aller plus loin et se concrétiser par la mise en réseau, l’organisation de débats et de rencontres entre syndicalistes de combat tant CSC que FGTB, et, à terme, la constitution de courants et de plateformes internes capables de remettre démocratiquement en question l’orientation actuelle des organisations syndicales et d’impulser une stratégie de rechange.

Les forces ne manquent pourtant pas, que ce soit chez les métallos, les jeunes FGTB, la JOC, à la CNE, à la CGSP Cheminots, chez Arcelor Mittal ou chez Ford…, une nouvelle gauche syndicale est en train d’émerger mais elle est dispersée, sans cadre structuré commun. Or, c’est d’elle que viendra le sursaut et la nouvelle orientation syndicale dont on a cruellement besoin aujourd’hui.

La journée du 21 février est particulièrement importante : si, malgré ses défauts et le temps réduit, nous parvenons à amplifier la mobilisation au point de la transformer de facto et contre la volonté des sommets en une puissante grève générale marquant le début d’une lutte prolongée, nous serons dans ces conditions bien meilleures pour renverser la vapeur dans nos syndicats.