21 février, culture syndicale et idéologie

Sylvia Nerina 19 février 2013

Ce 21 février le front commun syndical organise une manifestation à Bruxelles pour revendiquer un meilleur pouvoir d’achat, via la création d’emplois de qualité, le maintien intégral de l’index et une fiscalité plus juste et plus progressive. Cette décision a été annoncée il y a deux semaines, lorsque la FGTB a décidé de quitter la table des négociations face aux patrons et au gouvernement.

Il y aura certainement des dizaines de milliers de manifestants parce que, lorsque les machines syndicales s’y mettent, elles sont encore capables de rassembler pas mal de délégués et de militants. Mais dans l’ensemble, le moral des troupes est de moins en moins à la confiance et on sent qu’au-delà d’une certaine base, un nombre grandissant de travailleurs restent en dehors des mobilisations. La dernière mobilisation du 14 novembre nous avait montré qu’on trouve encore dans une partie de la base une certaine combativité, voire une radicalisation de certains secteurs syndicaux, mais que l’inorganisation des structures en matière de mobilisation et leur manque de clarté sur les termes et les objectifs contribue à laisser en dehors les travailleurs qui ne sont pas, ou sont moins, conscientisés par le combat syndical.

Or, loin de tirer des leçons de leurs erreurs, les directions syndicales nous font un bis repetita du 14N. Ils maintiennent le même manque de clarté sur les conditions de négociations. Ils restent opaques (parce que sans doutes indécis, ou pas d’accord entre eux) sur le type d’actions à mener ; on lit à nouveau, selon les dates des annonces et des articles, « possible appel à la grève générale », « préavis de grève », « rassemblement », autant de termes qui ne signifient pas la même chose et laissent travailleurs et délégués face à de gros points d’interrogation ; y aura-t-il un piquet devant mon entreprise ? Y aura-t-il un appel à la grève générale ? Est-ce juste un rassemblement de militantes et de délégués ?.... Enfin, encore une fois, les travailleurs se trouvent face à une action qui n’entre dans aucun plan d’action (et si plan d’action il y a, il n’est ni élaboré avec la base, ni communiqué clairement à celle-ci). Alors ça devient de plus en plus difficile de trouver quoi répondre aux collègues qui vous disent, désabusés : « Faire une manif et perdre un jour de salaire, oui mais pourquoi ? ».

Il est grand temps que nous nous demandions pourquoi ces rassemblements ne constituent plus vraiment un espoir pour les travailleurs, alors qu’ils se font sur des enjeux qui sont pourtant primordiaux pour tous. Nous allons ici aborder une série de questions qui constituent, selon nous, une partie de ce qu’on pourrait appeler la crise du syndicalisme. Notre apport se veut un questionnement et un appel au débat. Le présent article n’abordera que quelques-uns des éléments et nous sommes bien conscients qu’il y en a d’autres, que nous essaierons d’aborder d’ailleurs dans deux articles ultérieurs.

Lorsque l’on discute avec des syndicalistes actifs ou avec des délégués combatifs, on entend souvent dire, à regret, qu’il n’y a plus chez les travailleurs de « culture syndicale ». Et c’est effectivement une tragédie pour nous tous que la culture syndicale se perde, car jusqu’à maintenant, on n’a rien inventé de mieux pour défendre les droits des travailleurs. Pourtant, les travailleurs d’aujourd’hui n’ont pas moins conscience que ceux d’hier de la fragilité de leur situation. S’il y a pu y avoir une période dorée pendant laquelle un grand nombre de personnes se sont bercées dans l’illusion que les conquêtes sociales étaient bien acquises et que la croissance et le plein emploi continueraient à donner au travailleur le droit d’exiger des bonnes conditions de travail, les travailleurs d’aujourd’hui sont bien conscients de la tournure que prennent les choses et que, si nous ne voulons pas tous finir avec les droits sociaux qui prévalent dans les pays asiatiques ou d’Europe de l’est, il est grand temps de se réorganiser et de sortir l’artillerie lourde.

Avec l’aggravation de la crise capitaliste et l’offensive tout azimut du capital partout en Europe, le syndicalisme est aujourd’hui à la croisée des chemins et confronté à une série de défis et de problèmes. La difficulté qu’ont les grandes organisations syndicales majoritaires à stopper cette offensive et à défendre les conquêtes historiques du mouvement ouvrier reflète en réalité une crise d’orientation sans précédent et une incapacité à se rénover et à adapter la stratégie syndicale à l’actualité. Nous voulons aborder ici quelques unes des causes de cette incapacité et de cette crise historique du syndicalisme et ses possibles remèdes.

La période que traverse la classe ouvrière européenne est faite de questionnement. La reconstruction de notre confiance dans le syndicalisme comme outil de luttes et de victoires sociales est plus que jamais nécessaire. Car, si on peut en critiquer les écueils et les dérives, il n’empêche que les travailleurs ont plus que jamais besoin de se réapproprier cet outil qu’est la lutte syndicale.

1. L’intégration dans le capitalisme via la concertation sociale

La culture syndicale, comme moyen de lutte et d’organisation des travailleurs, a une histoire, une construction, une raison d’être. Et cette culture, c’est le syndicat lui-même, FGTB en tête, qui devrait en être le premier défenseur. Nous disons FGTB en tête car ce syndicat en particulier s’est engagé statutairement à ne pas limiter son activité à une simple défense des droits des travailleurs, mais bien à être le porteur d’une alternative de société, et, disons-le, d’une idéologie anticapitaliste dans laquelle le mouvement des travailleurs a un rôle politique à jouer.

Mais ce rôle, la structure syndicale l’a abandonnée en chemin. Et si, dans certaines tribunes des journaux syndicaux, dans certaines brochures ou dans certaines conférences de ses organes d’éducation permanente, on peut encore trouver une terminologie combative ou qui rappelle l’idéologie anticapitaliste, dans les faits, le syndicat n’est plus un « contre pouvoir » efficace. Les directions syndicales et la bureaucratie se sont adaptées à l’idéologie de la société dans laquelle nous vivons ; idéologie dans laquelle le travailleur ne peut et ne pourra jamais qu’avoir une position dominée et tenter, tant bien que mal, de défendre les quelques droits qui sont les siens. Une société basée non plus sur la lutte de classe mais sur une concertation sociale éternelle, dans laquelle l’appareil syndical joue un rôle institutionnalisé d’ « interlocuteur social », assis à table pour négocier avec le patronat et le gouvernement et se considérant leur égal.

Cet abandon de l’idéologie et de la poursuite réelle et combative d’une alternative de société, s’est accompagné de l’institutionnalisation des structures syndicales et de leur intégration dans le capitalisme. Des structures qui ont multiplié les instances de concertation sociale et ont participé à la complexification des règles sociales qui ne sont plus maintenant accessibles et intelligibles que par des « experts syndicaux » dont c’est le métier.

Cette hyperspécialisation et ce cloisonnement explique aussi en partie la déconstruction progressive d’une lutte syndicale organisée, interprofessionnelle et planifiée et le passage à une gestion des conflits sociaux à la petite semaine, sans plan d’action, sans perspectives, si ce n’est celle de voir arriver les négociations de l’AIP comme un triste anniversaire, traduction d’un recul social bien plus que d’avancées pour les travailleurs.

Mais si les « experts » syndicaux n’ont plus comme choix stratégique de construire et d’entretenir une culture syndicale et une alternative de société, alors faut-il tout simplement renoncer à cette culture ? On parle ici de culture comme mode de pensée commun à un certain nombre de personnes. Si les travailleurs ne se sentent pas unis aujourd’hui, ou ne se sentent pas concernés par les combats de leurs voisins, cela n’empêche que dans les faits, ils le sont. Ils peuvent avoir l’impression d’un isolement plus ou moins profond selon leurs réalités spécifiques, cela n’empêche que la réalité est celle de travailleurs qui sont tous logés à la même enseigne, du même côté de la barrière, le côté où il faut se vendre dans un travail pour avoir de quoi vivre plus ou moins dignement ou bien accepter de vivre avec une dignité qui diminue en même temps que la sécurité sociale et les allocations de chômage.

Les directions syndicales se sont éloignées de leur rôle historique. Les positions institutionnelles de la structure syndicale, ce rôle « d’interlocuteur social », qui est né de façon encore embryonnaire il y a un siècle et qui s’est renforcé il y a cinquante ans au sortir de la grande grève de 60-61, semble maintenant gravé dans le marbre. Une institutionnalisation qui a deux conséquences. La première est de percevoir les directions syndicales actuelles comme les seules à même de parler au nom des travailleurs, et de craindre donc une « politique du pire » en cas de rejet (ou de retrait) de ces syndicats comme interlocuteurs de la concertation. La logique étant que s’il n’y a plus de représentants des travailleurs à la table des négociations et que c’est là que se décident les conditions de travail, et le travailleur n’a plus aucune chance de voir ses droits défendus.

La seconde est de perdre de plus en plus de vue la conception du syndicat en tant que « mouvement ouvrier organisé », justement au profit de cette vision de l’organisation syndicale comme étant exclusivement un « interlocuteur social ». Les mots ne changent jamais innocemment. Il y a une logique à ne plus appeler les patrons et le gouvernement des « adversaires sociaux », mais de plutôt les nommer des « partenaires sociaux »… Cela va de pair avec le discours des dirigeants syndicaux sur le maintien de la paix sociale. Nous ne sommes pas dans une période de paix sociale. Le fait qu’il n’y a pas bataille pour l’instant ne signifie pas qu’il y a paix, cela peut aussi signifier que le camp patronal est en train d’écraser le camp des travailleurs sans rencontrer la résistance organisée qui mettrait le feu aux poudres.

2. Le syndicat comme représentant du mouvement ouvrier organisé ?

Le syndicat est dans l’esprit des délégués « conscients » la représentation d’un mouvement ouvrier organisé, un instrument de lutte non seulement pour la défense des droits sociaux « acquis », mais aussi pour la conquête de nouveaux droits. Il doit être une structure représentant l’ensemble des travailleurs organisés pour la défense de leurs intérêts. A partir d’ici se posent deux questions : combien de travailleurs se considèrent-ils encore partie d’un mouvement ouvrier organisé ; et combien ont l’impression que les syndicats les représentent vraiment ?

L’écart se creuse depuis des années entre le syndicat et le salariat, vaste groupe en constante mutation, non seulement dans sa structure (PME, sous-traitance, CDD, Interim,…) mais aussi dans sa vision de lui-même (individualité dans le bon comme dans le mauvais sens, niveau d’éducation, perte de la conscience de classe,…). Les gens d’aujourd’hui ne sont pas ceux d’il y a 60 ans. Ils ont des nouveaux rapports au travail, à la sphère privée, à ce qu’est l’organisation collective, à ce qu’est le pouvoir, à la revendication et aux droits qu’ils ont en tant que travailleurs. Qui, aujourd’hui, se sent partie d’un tout que l’on peut appeler le mouvement ouvrier organisé ?

L’existence d’un syndicat représentant les travailleurs organisés n’a de légitimité que si les travailleurs lui reconnaissent ce rôle. Or pour se sentir représenté par une structure, il faut avant tout avoir l’impression que cette structure est composée de gens comme nous, qui vivent nos mêmes réalités. En même temps, on assiste depuis des années à une professionnalisation du syndicat, une logique voulue et réfléchie, qui tend à nourrir l’autre image que le syndicat veut se donner : celle d’un « interlocuteur social » reconnu à la table des grands de ce monde, patronat et gouvernements. Or, un syndicat de plus en plus professionnalisé (permanents, bureau d’étude, employés administratifs, direction élue en son sein et qui ne vient plus de la base) creuse encore plus l’écart avec la réalité du travailleur en entreprise, qu’il est censé représenter. Pour beaucoup de travailleurs, les appareils syndicaux ont perdu ce sens de représentants des « travailleurs organisés collectivement pour défendre leurs droits ».

La justification des échecs des négociations par diverses raisons – mauvaise conjoncture, contraintes des institutions européennes, droite au pouvoir (quand c’est le cas)... - ne suffisent plus à résoudre la contradiction aux yeux des travailleurs. Une structure qui est constamment en échec doit se remettre en question. Et puisque la remise en question ne vient pas, la confiance des travailleurs ne suit pas non plus.

3. Le rapport de force

Ces échecs répétés des négociations et le constat d’une stratégie qui ne fonctionne pas, il faut pouvoir les expliquer. Et là se pose directement la responsabilité des directions syndicales qui n’ont aucune stratégie adéquate face à la crise et aux nouvelles conditions des négociations ou qui ont même des positions totalement illusoires comme sur l’Union européenne.

Il est vrai que le problème de fond, c’est bien la faiblesse (voire l’inexistence) du rapport de forces. Or, un vrai rapport de forces c’est une situation dans laquelle tu as une arme braquée sur moi mais, moi aussi, j’ai une arme braquée sur toi – de plus gros calibre et avec plus de cartouches ! Et donc, où je vais pouvoir te contraindre à accepter mes revendications ou, au moins, à négocier avec moi et à mes conditions. Le problème, c’est qu’aujourd’hui, nous braquons sur le patronat un pistolet à eau qui s’enraye – et donc que nous sommes de moins en moins en position d’imposer, et même tout simplement de négocier.

Les sommets syndicaux se retranchent bien souvent derrière cet argument du « rapport de forces défavorable » pour justifier leur passivité ou leurs capitulations. Mais si ce rapport de forces s’est effectivement dégradé ces trente dernières années, c’est pour deux types de raisons. D’abord pour des raisons « objectives » liées à la crise capitaliste (chômage de masse, montée de la précarité, atomisation des statuts, développement de la sous-traitance et du travail intérimaire ou à temps partiel…). Mais aussi pour des raisons « subjectives » qui sont précisément liées à la passivité ou à l’absence de réponses adéquates et de stratégie efficace de la part des appareils syndicaux face à ces évolutions. Si le rapport de forces s’est effectivement affaibli, les reculs successifs des directions syndicales y sont pour quelque chose – et même pour beaucoup !

Alors la première question à se poser est de savoir comment peut se reconstruire le rapport de force ? Qu’est-ce qui fait peur au patronat et au gouvernement ? Les réponses peuvent être multiples, mais ce n’est certainement pas une promenade Nord-Midi avec des ballons verts, rouges et bleus, ça ils l’ont déjà vu des dizaines de fois.

La manifestation doit être un avertissement. Mais si cet avertissement on l’agite depuis dix ans sans jamais mettre la menace à exécution malgré les échecs des négociations, alors ce n’est plus un avertissement, c’est une vaste mascarade. La manifestation a du sens si on la voit comme un rassemblement de tous les travailleurs qui sont prêts à combattre pour leurs droits. La manifestation fait peur au patronat et au gouvernement si elle signifie que chaque travailleur qui est dans la rue à ce moment là pourrait être demain un travailleur en grève, ou un travailleur qui séquestrera son patron. La manifestation fait peur et pèse dans la négociation si elle est le premier pas d’un plan d’action annoncé que ni patron, ni politique, ne veut voir mis en œuvre.

Or, cela fait des années que ces manifestations ne sont pas suivies ou ne s’inscrivent plus dans un plan d’action. Et ça fait des années que ces manifestations ne font plus peur aux patrons et ne donnent plus d’espoir aux travailleurs.

4. La démocratie interne, la démocratie syndicale

Ce n’est absolument pas dans l’intérêt des travailleurs de maintenir une stratégie de la négociation sans rapport de force comme cela se fait depuis des années, et les directions syndicales et leurs services d’études le savent pertinemment bien.
Mais pour rétablir le rapport de force, il faudrait réellement abandonner la table des négociations. Pas se lever et dire qu’on revient dans cinq minutes, après une petite manif, comme le font les directions actuelles, mais réellement quitter cette table. Ce n’est pas un choix facile pour les hauts représentants syndicaux, car cela implique évidemment de renoncer à leur statut de négociateur, voire de « représentant », justement, pour déplacer le champ d’action là où le rapport de force doit se reconstruire, à savoir dans la rue et les entreprises.

Il ne faut pas être grand stratège pour comprendre que si, quoi que fassent les travailleurs, la négociation se fera quand même à huis clos avec des directions syndicales qui ont aussi d’autres intérêts à défendre que ceux des travailleurs (le maintien d’un système de négociation qui les légitime et leur confère un « statut »), alors les fédérations patronales et le gouvernement ne se laisseront pas impressionner par une simple manifestations (de toute façon ficelée et bridée par ces mêmes directions syndicales).

Déplacer le centre de gravité dans la rue, cela signifie aussi de déplacer le centre de décision dans la rue, car l’un ne va pas sans l’autre. Dans la rue, dans les entreprises, et de toute façon au sein des travailleurs qui vivent quotidiennement les logiques qui sont combattues. Cela implique de poser la question de la démocratie syndicale et de remettre sur la table des grands mots comme autogestion, auto-organisation, comités de grève… Qui finalement ne sont pas de si grands mots que ça, mais juste des mots tout simples qui ne font qu’énoncer ce qui devrait être la base d’une démocratie syndicale réelle.

Les mots que l’on peut utiliser ou pas, et le sens qu’on leur donne, c’est une question centrale, qui accompagne souvent celle du langage du pouvoir. On entend d’un côté les directions syndicales qui utilisent consciemment des grands mots qui symbolisent beaucoup mais ne sont pas compris pour ce qu’ils signifient de la part des travailleurs et ne sont pas suivis par des actions à la hauteur de leurs paroles. On entend souvent des discours très emphatiques sur le « ça ne va pas se passer comme ça » qui servent à « chauffer » les travailleurs et s’attacher leur soutien, mais qui, en n’étant couplés à aucun plan d’action, ne permettent jamais aux travailleurs de mettre en œuvre les actions qui changeraient réellement la donne. Et l’utilisation de toute une terminologie qui n’est pas comprise par les travailleurs entretient un flou sur « le pourquoi du comment », qui les écarte encore un peu plus de toute prise de décision.

En posant la question de la démocratie interne et de sa faiblesse, on pose la question de la légitimité et du pouvoir, mais on pose aussi la question de la cohérence. Les directions syndicales se construisent sur leur propre vision de ce qu’est la base et de quels sont ses besoins, ses réalités et ses limites. Elles préfèrent éviter de trop consulter cette base pour déterminer les priorités de revendications et les moyens de lutte, parce que cela contribuerait à commencer le déplacement du centre de gravité cité plus haut. D’une certaine manière la structure syndicale se substitue au mouvement ouvrier (ou des travailleurs) organisés, en décidant tout à sa place et en ne le convoquant que lorsqu’il faut montrer qu’ils sont beaucoup. Et ça marche de moins en moins.

Il y a beaucoup d’artifices dans tout cela, et à la fin on ne s’y retrouve plus. Les délégués combatifs sont tout le temps confrontés à la contradiction : d’un côté des travailleurs qui n’ont plus confiance dans le principe de mouvement ouvrier (ou des travailleurs) organisé parce qu’ils n’ont plus confiance dans l’appareil syndical et qu’ils font l’amalgame entre les deux ; et, de l’autre côté, un appareil de permanents qui font remonter vers la direction l’image d’une base qui n’est pas prête à bouger. Et cette auto-justification est largement utilisée par les bureaucraties syndicales depuis des années pour justifier leur passivité et toutes leurs capitulations. A partir de là aussi, des choix extrêmement frileux en termes de revendications et de plan d’action qui, fatalement, n’aboutiront qu’à des échecs et maintiendront, une fois de plus, dans l’imaginaire des travailleurs cette vision d’une structure syndicale qui ne sert finalement plus qu’à assurer une défense juridique et des services divers à des travailleurs et des chômeurs individualisés.

5. Les formes et les méthodes des luttes

Tant que les travailleurs ne seront pas partie prenante de revendications et d’un plan d’action qui sera réfléchi avec eux et pour eux, ils resteront largement - et de plus en plus - à l’écart, car ce n’est plus une quelconque confiance dans la structure syndicale qui peut être la garante de l’engagement des travailleurs à suivre les bannières. Cette confiance s’est dissipée de manière progressive mais de plus en plus nette ; par les échecs des luttes, par le refus des structures syndicales de retirer leur crédit à ceux qui ne sont plus leur relais politique depuis des années (PS en tête), par l’institutionnalisation d’une concertation sociale que les dirigeants syndicaux n’ont plus eu le soin de coupler avec le maintien réel d’un rapport de force convenable ; par la dérive du rôle syndical qui a peu à peu cessé d’être prioritairement un rôle de représentation démocratique et de revendication, pour devenir de plus en plus une facette des services sociaux.

On ne peut pas reprocher aux travailleurs d’aujourd’hui de remettre en question la cohérence du maintien de la structure syndicale telle qu’elle existe. Le syndicat d’aujourd’hui n’est pas celui d’il y a 60 ans, même si il espère vivre sur cette image encore dix ans. Et il est inutile de continuer à stigmatiser ceux qui expriment leur absence de confiance en les traitants d’anti-syndicaux primaires. Lorsque de plus en plus de personnes remettent en question la légitimité d’une structure, c’est que cette structure a un problème et qu’il est temps qu’on remette démocratiquement en question sa légitimité. Et la première remise en question doit être celle de la représentativité ; qui représente encore réellement cette structure syndicale ? Quels sont les travailleurs qui se sentent consultés, entendus, tenus en compte dans les décisions qu’elle prend ?

Lorsque les « pontes » syndicaux s’isolent à huis clos avec les patrons et le gouvernement, avec une conscience très claire de leur « irremplaçabilité » comme représentants des travailleurs, alors le mouvement ouvrier organisé a un grave problème. Car la négociation entre ceux qui devraient être les représentants de tous les travailleurs et les ennemis historiques de ces derniers ne doit pas se faire à « bureau fermé ». Ce que les directions syndicales ne peuvent pas raconter aux travailleurs qu’elles représentent, elles ne devraient tout simplement pas le « négocier ».

Ce mode de négociation a aussi comme conséquence l’opacité dans laquelle les travailleurs sont laissés quant aux enjeux, et surtout aux conséquences précises de ce qui se négocie. Et puisque on ne peut vraisemblablement pas compter sur la presse classique pour faire un travail d’information un peu sérieux, on se retrouve avec des travailleurs qui ne savent ni quoi, ni qu’est-ce, et qui sont plus que perplexes lorsqu’on leur demande pour la centième fois d’aller perdre une journée de salaire pour aller se promener sur les grands boulevards alors que les 99 autres fois, cela n’a semblé servir à rien.

Pour conclure temporairement cette réflexion partielle, il y a deux conditions pour qu’un travailleur se mette en danger (parce que se mettre en grève est toujours un risque pour le travailleur, et d’autant plus dans une société où le manque de travail rend chaque situation précaire) ; une raison valable et une perspective réaliste. La raison valable, le travailleur ne l’aura que lorsqu’il comprendra les enjeux de ce qui se « négocie ». Comprendre réellement, pas juste avoir l’impression que c’est important parce que les représentants syndicaux ont utilisé des grands mots impressionnants. Et la perspective réaliste, le travailleur ne l’aura que lorsqu’il sentira qu’on lui propose autre chose qu’une formule qui n’a pas fait ses preuves depuis des années.